Le dernier mot
Chapitre 8
Dans leur maison, en ce jour de soleil, elle se le demande, a-t-il jamais voulu l’avoir en face de lui ? Elle se parle en se regardant dans la glace. Presque à haute voix, elle reprend : « Mon mari n’a-t-il pas cherché dès le départ à faire face à quelqu’un autre, une femme regrettée, imaginée, jamais retrouvée ? Si moi aussi j’étais pour lui cette personne en Facel Vega n’ayant jamais vraiment existé, un pochoir, une de ces mains saupoudrées de pigments qui ont laissé leur négatif sur les murs d’une grotte ? » Et ce « ma chérie » forcené qui, elle doit l’admettre, est devenu une sorte de genre neutre qui colmate les fissures. Un chausson aux pommes est un machérie, un flocon de neige est un machérie, la chatte siamoise bleue est une machérie, l’actrice bandante de la télévision est une machérie. Tout ce qui peut s’intercaler avec un réel décevant ou l’absence d’une fiction traître à son propre bonheur, est une machérie. Elle n’est pas Anouk Aimée, elle est devenue une machérie, c’est ce qu’elle se dit, c’est ce que se raconte ma mère qui se parle tout haut en ce matin d’avril. Qui est cette jeune fille brunie par l’été sur la photo qu’elle vient de replacer dans le meuble indochinois, se demande-t-elle ? Qui a-t-il voulu qu’elle soit, celui qui est parti tôt ce matin, son mari ? Et elle, se dit ma mère, en se regardant dans le miroir, elle, a-t-elle jamais pu remplacer une disparue ? N’ont-ils jamais pu se consoler l’un l’autre d’un modèle perdu ?
Elle sait où il est aujourd’hui. Elle sait avec qui. Ce n’est pas nouveau. Mais à leur âge, tout de même. Et si la dernière fois était plus dangereuse que la première ? Elle sent que là, c’est plus sauvage, que ça le prend tout entier, qu’il n’est plus là. Elle s’est même confiée à l’une de leurs filles. Qu’est-ce qui lui a pris de croire qu’elle pouvait être comprise ? Elle a senti sa fille au téléphone qui voulait se débarrasser du problème, d’elle, de cette mère tourière. « Va chez le coiffeur, fais-toi belle, fais-lui croire que toi aussi tu as quelqu’un… Allô ? Tu m’écoutes ? » Je partais au Japon quelques jours plus tard. Je travaillais, voyageais, ne faisais que travailler, ne vivais que pour ça. Je n’avais pas le temps. Ma mère m’a expliqué comment elle avait compris, le jour où son mari, « ton père » avait-elle souligné, était rentré de ce déjeuner avec cette femme, dans ce restaurant de la rue des Beaux-Arts. Elle avait compris que si c’était là, dans cet endroit précis, c’est qu’elle lui plaisait. Elle a senti, je crois, que j’étais gênée par sa confidence, ce qui a dû faire écho, je l’ai réalisé très tard, à la conclusion qu’elle était devenue intouchable. J’ai dit « tu affabules, tu exagères, tu t’inquiètes pour rien », avant de l’exhorter à se prendre en main, à aller chez le coiffeur. Au fond, moi aussi, je lui demandais de retourner à ses années Anouk, dans une tonalité similaire au « arrête de te chier dessus » de son mari. J’ai mis des années à mesurer combien j’ai, en quelques mots, débouté ma mère de sa détresse, nié l’un des rares aveux de sa solitude.
Faut-il donc toujours qu’on me parle par-dessus mon épaule, faut-il donc qu’on me renvoie sans cesse à cette femme traînant derrière moi ? se demande-t-elle encore. Il est probable que ma mère sourie finalement à cette question qui la hante car, ce 3 avril, elle s’en fiche, enfin. Plus rien ne l’atteint. Qu’il est magistral ce matin, étincelant d’une lumière qui l’invite à une insolence triomphale. Elle a laissé la porte du meuble indochinois ouverte. S’en échappent les senteurs des bougies, de l’album photo, l’odeur de cet été où elle fut rieuse. À quel moment a-t-elle commencé à désapprendre sa jeunesse, à oublier son prénom de baptême pour devenir Nathalie, à vouloir effacer qui elle était ?
Son mari, très vite après qu’il la rencontre, la renomme Nathalie, délaissant son prénom de baptême, Anne-Marie, dès lors relégué à l’état civil, aux formalités administratives. Depuis quand ? Dès qu’on s’est rencontrés. Dès qu’on s’est aimés, se souvient-elle.
On s’est aimés ? s’entend-elle s’interroger. Oui. Oui bien sûr. J’ai les paupières lourdes, réalise-t-elle. Toutes ces questions l’épuisent.
Après sa pause sur son lit, elle s’est relevée.
Quelle heure est-il ? Onze heures peut-être. Déjà midi ? Pas encore. Je n’ai pas bu mon café ce matin. Juste un verre d’eau, c’est sans doute pour ça. Je suis un peu fatiguée. Dans le salon, elle s’assied maintenant par terre, dos au meuble indochinois qu’elle a toujours déclaré fragile à ses enfants. Mais à cet instant, elle n’a pas la force de faire attention. Le meuble craque, grince, se plaint. Elle s’adosse à son passé de jeune femme brune et hâlée, lorsqu’elle était encore pour tous Anne-Marie. C’était si bien au début de devenir Nathalie, pense-t-elle en se souriant à elle-même. Ça a été excitant d’être une autre, d’être cette autre, d’être celle qu’il avait choisie, d’être inscrite dans le fertile, dans la nativité, dans un prénom qui partage sa racine avec Noël. Elle se souvient que ça a tout de suite été un soulagement énorme, ce Nathalie dont mon père l’a étiquetée. Elle se remémore l’éblouissement d’être, sous ce nouveau prénom, réenfantée, réenchantée. Sa langue fourche, les mots se bousculent sous ses paupières closes. Depuis combien de temps est-elle assise contre ce meuble indochinois revenu des colonies ? Elle se frotte les yeux. Elle a oublié qu’elle les avait maquillés. Il faudra tout recommencer, le fard, le mascara. Elle se dit que ça finira bien par tenir. Car dans cette journée inaugurale, elle a rendez-vous. Et il faut que Nathalie soit magnifique, définitivement magnifique.
Impossible de me rappeler comment ça a démarré, pour quelle raison cette Nathalie s’est substituée à moi-même, à Anne-Marie, mon prénom de baptême, continue-t-elle. Dès les premiers temps de leur histoire d’amour, mon père a dû très vite la renommer Nathalie. J’imagine mal que ce soit arrivé en cours de route. Sinon, elle se serait insurgée, elle n’aurait sans doute pas été d’accord avec l’irruption de cette autre entre elle et lui. C’est donc que cette autre a été là depuis le début. Ma mère sourit sous ses paupières lasses au souvenir du coucou qui résonnait dans les bois de Haute-Vienne. Il doit appeler en ce moment même, quelque part dans ces
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forêts où elle n’est plus retournée. Il annonce le printemps, la renaissance, le triomphe de la sève sur le froid mortel de l’hiver. Le mâle attire la femelle par son cri. Plus tard, elle pond dans le nid d’une autre espèce, ayant pris soin de le débarrasser d’un des œufs déjà présents pendant l’absence de l’oiselle, car cette dernière sait combien elle en couve. À son retour, si elle s’aperçoit qu’il y en a un de trop, elle les délaisse. Dans le nid qu’il parasite, le jeune coucou éclot quelques jours avant les autres œufs, qu’il va, dès les premières minutes de sa vie, éjecter un à un hors du nid en les tractant sur son dos, au prix d’un effort inouï. Il a alors pour lui seul sa mère adoptive flouée qui va se consacrer à le nourrir. Les femelles coucous colonisent les autres, confient leur oisillon parasite, qui lui-même, grâce à une tache rouge sur sa gorge, peut stimuler d’autres femelles qui lui donnent la becquée au passage. Nathalie est de cette race, se dit Nathalie qui se chauffe au soleil d’avril, appuyée contre le meuble indochinois, dans le salon de cette maison des Yvelines. Je me suis assoupie réalise-t-elle lorsqu’elle sent une chaleur sur sa joue. La siamoise bleue est-elle revenue ? Il faut qu’elle se secoue. Entre ses paupières qu’elle entrouvre, elle voit qu’elle est en plein soleil et ça lui fait un bien fou. Qui est cette Nathalie qui a pris ma place ? J’ai accepté cet accord tacite. J’ai consenti à cette fille qui m’a remplacée. Que ça a été bon de n’être plus moi. Accueillie dans la vie d’un homme, dans l’amour, en prenant la place d’une autre. Être celle qu’il voulait, c’était excitant. Oh non, je n’ai pas eu le sentiment de voler qui que ce soit, juste celui de récupérer ce qui m’était dû, cette chance, ce bonheur, songe-t-elle. Que ça a été bon d’être dénudée sous cette autre identité plus aimable. Je dois bien me l’avouer, j’ai adoré être elle. J’ai remercié cette autre. Je suis une actrice, se dit Nathalie, écroulée au soleil. Sous ses paupières closes, elle se rappelle comment l’une de ses filles, enfant, un soir à l’heure du film, s’était retournée vers elle dans le salon, parce qu’elle croyait voir sa mère à la télévision lorsque Anouk Aimée y était apparue. Ça lui met un léger sourire aux lèvres. Si quelqu’un la voyait maintenant, on pourrait la croire délirante. Le portail est-il fermé ? Le gardien peut-il me voir à travers les portes-fenêtres ? Un coucou va-t-il venir pondre ici ? Je divague. J’ai chaud. Je dois avoir les joues rouges. Ce 3 avril est devenu incontrôlable, il y fait une chaleur de juin.
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