Le dernier mot
Chapitre 30
J’ai décidé de laisser Portnoy dans le jardin des Yvelines. De toute façon, au moment de partir, après avoir rassemblé mes affaires pour quitter cette maison, il est impossible de mettre la main sur ce chaton fou de liberté, comme s’il me disait, non, tu ne m’auras pas, impossible de retourner à ma vie d’avant, aux gouttes meurtrières de Rivotril, tu n’y arriveras pas. Je laisse là ses croquettes, son panier, le bac à litière. Il est mieux ici. Sa fougue se trouve à son aise dans les turbulences de la violence que nous venons de traverser. Mon père semble d’accord. Ma sœur est déjà chez elle, mon frère retourné à sa vie. Près de trois semaines sont passées depuis le 3 avril. Je rentre à Paris. Je laisse derrière moi la chambre bleue, les bouteilles de vin, cette maison funeste, les souvenirs, le meuble indochinois. Il me semble que nous venons de vivre ensemble une grande aventure, que nous venons de marcher dans le feu, que j’ai réussi à sortir à peu près indemne de cette épreuve initiatique, de ce défi lancé par l’existence. Trois semaines de tension maximale, d’enquête intime, de spaghettis, d’une vie domestique que je me suis imposée dans cette maison qui n’est plus la mienne depuis longtemps. Lorsque j’ouvre la porte de mon appartement à Paris, je me sens soulagée mais flottante. Je retravaille. J’ai envoyé un article au journal sans y mettre les pieds. Je défais mes affaires. Je reviens d’un voyage lointain et interminable. Je ressens une sorte de décalage horaire qui me déphase. Je range les jouets de Portnoy dans une boîte. Je replace sur ma table de nuit le Rivotril, mon passeport dans le tiroir. Il faut faire des courses, acheter des légumes, du lait, faire tourner des lessives, ce qui, comme à chaque retour de voyage, est une bonne façon de reprendre pied dans le réel parisien. Pourtant, rien n’est plus pareil. Malgré cela, je n’ai plus d’excuses pour ne pas répondre au téléphone ni aux messages de condoléances. Je n’ose pas effacer le numéro de ma mère.
Et là, ça me revient.
Une décharge d’adrénaline me signale que j’ai oublié un détail énorme, un détail monstrueux. D’autant plus catastrophique que ce n’est pas un détail. Je sais qu’à travers les multiples choses à organiser, les questions laissées sans réponses, les faits et les silences, s’est faufilé un manquement qui enfle de seconde en seconde et que j’ai totalement occulté. Mais comment ai-je pu ?
Dans la liste des messages stockés, il y en a un, laissé après son coup de fil reçu à Tokyo presque un mois plus tôt, sous le nom de « Maman portable », un message daté du 28 mars, à 12 h 42, de 35 secondes. Le jour où mon portable a sonné au Japon, ma mère n’a pas fait que m’appeler, elle a laissé un message. Comment ai-je pu rater ça ? Comment ai-je pu prétendre que je n’avais pas vu, que ça n’existait pas ?
Je commence à pleurer. Je tremble de toutes parts. Je tourne autour de mon téléphone que je n’ose plus toucher, comme s’il allait me brûler. Je recalcule les dates cent fois. Me suis-je trompée ? Est-ce un très vieux message ? Est-ce que je confonds ? Je manipule mon portable avec mille précautions de peur d’enclencher l’écoute mais aussi de crainte d’effacer ce qui ressemble à une relique. Je meurs de trouille. C’est une frousse d’enfant dans le noir, une terreur pire que s’il fallait embrasser sa peau morte ou toucher ses cheveux. Comment faire ? Moi qui ai le sentiment d’avoir accompli un exploit, d’avoir été à la hauteur comme on dit, je m’écroule. Et si j’avais tout foiré ? Et si, contrairement à ce que mon orgueil et ma fierté me poussent à penser, il m’était désormais interdit de me regarder dans la glace à cause de son message, à cause de ma négligence ?
Alors j’envoie un SMS à mon psy, je le supplie de me recevoir en urgence. Docteur, répondez-moi, les êtres chers vont me le faire payer. Et puis j’attends. J’attends des heures qu’il réponde. Il est à Venise encore. Ma phobie de l’effondrement prend le dessus. Venise prend le dessus. Ma solidité est bâtie sur des pieux moisis, je vais être engloutie. Tout ce que j’ai accompli depuis trois semaines ne sert plus à rien. J’attends encore. Je vérifie obsessionnellement mes messages. Je crois entendre la sonnerie de mon téléphone mais rien, non rien.
Enfin, il répond. Mon psy ne rentre que vendredi soir 20 avril, il ne pourra me recevoir qu’en urgence, le lendemain samedi, à huit heures trente, le matin.
Deux jours à tenir.
Pendant quarante-huit heures, je passe par tous les stades de la résolution, du découragement, de la peur panique, dans la crainte du pire. Chaque fois que je saisis mon téléphone, je crois manipuler un cercueil miniature capable de s’ouvrir à tout instant, son couvercle mal vissé laissant échapper un relent mortifère. Heureusement que Portnoy n’est pas là. Je pense que je l’aurais tué. Je ne supporte rien, je suis à fleur de peau. Je n’ouvre ni les factures ni le courrier accumulé depuis des semaines, je respire à peine, je réduis à leur minimum mes activités pendant ces quarante-huit heures. J’ai très peur d’avoir mal. Je redoute plus que tout que son dernier message ait été un appel au secours, l’avertissement qu’elle m’aurait adressé comme aux autres, prévenant qu’elle allait le faire, qu’elle allait mettre fin à ses jours, aux miens, à ce qui nous sépare, à ce qui nous rapproche, à tout. J’ai peur qu’elle m’accuse, pire, que mon oubli m’accuse et pointe du doigt celle qui n’a pas porté assistance à personne en danger. Je redoute qu’elle m’ait désignée, précisément à cause de l’étrangeté qui nous lie, car, oui, elle nous a liées, que son message m’ait rendue dépositaire d’une intention très clairement formulée avant un passage à l’acte auquel personne n’a cru, et ait fait de moi celle qui n’a rien dit parce qu’elle a « oublié » ce message crucial. J’ai une peur bleue que sa voix posthume m’assigne pour toujours à l’indignité. Je me dis qu’elle a appelé de son portable parce qu’elle voulait que je sache que c’était elle, sinon elle aurait appelé de la maison. J’y vois la confirmation supplémentaire de l’accusation que m’adresse le destin.
OceanofPDF.com