Le dernier mot

Virginie Mouzat · Chapitre 18 sur 31

Pages du PDF

Le dernier mot

Chapitre 18

Deux fois par semaine, le mardi et le jeudi. Parfois le samedi. Quai de Bourbon. Monter les escaliers de cet immeuble du e XVII siècle sans ascenseur, jusqu’au quatrième étage. Sonner. Il ouvre puis disparaît derrière la tenture en velours vert élimé, là où sa main saisit l’étoffe depuis des dizaines d’années. Patienter. Entendre un murmure, puis le bruit de l’autre porte qui s’ouvre lorsque le patient précédent part enfin. Parfois, je fais des scènes à mon psy, lui reproche d’avoir débordé sur mon temps de parole à cause de la séance d’avant. Parfois, je lui fais remarquer avec dégoût que le divan où je m’assieds est encore chaud. Il sourit. J’ai identifié une patiente qui porte du Guerlain. L’heure bleue, je crois. Un autre fait toujours beaucoup de bruit lorsque ses pas appuient lourdement sur les marches en descendant, avant que mon tour ne vienne. Ce n’est pas une salle d’attente, c’est plutôt un réduit où l’unique fauteuil haute époque paraît provenir du fond des âges. Les deux portes d’entrée permettent que le patient entrant ne croise pas le sortant. Je me suis mise à adorer l’usure de ce lieu, son parfum de tabac brun fumé là depuis toujours. D’ailleurs, pendant mes séances, où il ne manque jamais de me demander si cela me dérange, je l’imite, nous fumons ensemble. Je n’ai jamais de cigarettes, je prends les siennes. Des Cohiba, pas des cigares, des cigarettes brunes qu’on ne trouve plus qu’en Espagne. Je sais qu’à la troisième se profile la fin de l’entrevue. Deux fois par semaine et parfois le samedi, je rejoins l’île Saint-Louis, dénichant toujours une place de poche pour garer ma Smart. Les jours de très grosses chaleurs, l’immeuble exposé au nord conserve derrière ses murs épais une fraîcheur d’air conditionné. Deux fois par semaine, les mardi et jeudi soir, à sept heures quinze et parfois le samedi matin, à neuf heures. Mon psy est âgé, il ressemble à l’écrivain Jorge Luis Borges, a été ami de Derrida et de Baudrillard, il écrit des livres savants – il m’en a offert un – auxquels je ne comprends rien. Parfois je redoute qu’il s’en aperçoive. Il me cache qu’il le sait.

Ici, des milliers d’heures, de mots et de silences. Ici, Nathalie, Anne-Marie, Guilhem et tous les autres ont peuplé mon temps de parole tarifé. J’aurais pu, pour la même somme, m’acheter une maison, une très belle voiture en tout cas. Tous ces gens, les miens, les autres, évoqués entre ces murs qui donnent sur la Seine, je les nomme mes êtres chers, très chers. Lui, je l’appelle docteur. De temps en temps, cher docteur, lorsque je fanfaronne. Ici, je raconte la Haute-Vienne, les Yvelines, la Tasmanie, le Japon. Cet homme admirable sait m’entendre, et parfois ne pas m’écouter. Il a raison. Il sait m’attendre aussi. C’est sa force. J’ai peur qu’il meure. Ça m’est tellement insupportable que c’est fugace, aussitôt recouvert par le fantasme de son éternité.

Je biaise. Je m’assois sur le divan, je ne m’allonge pas. J’ai essayé, ça me tétanise. Plutôt que sur le fauteuil qui lui fait face, j’ai préféré m’asseoir sur le divan pour le voir, sur ma droite, et capter dans le contre-jour son regard qui passe par-dessus ses demi-lunes de lecture. Il m’a accordé cette tricherie-là, ne plus m’étendre sur le divan, et ainsi sortir du mutisme. La fenêtre donne sur le quai et la Seine. Les soirs d’hiver, le reflet des phares des Bateaux-Mouches glisse sur les murs de suédine vert bouteille. Nous parlons de Venise où il séjourne de plus en plus. Il prévoit de s’y retirer à plein-temps. Il me prépare à cette idée. Je lui raconte ma phobie de l’effondrement. Ça me prend sur les balcons d’immeubles anciens, dans des appartements d’amis où il faut fumer dehors, j’imagine que ce perchoir de pierre va flancher. À Venise, lieu qui m’a toujours collé un blues terrible, la hantise de l’ensevelissement me poursuit. Je ne cesse de voir, derrière la beauté des palais sur l’eau, la pourriture rongeant par en dessous, dans la vase silencieuse, les pieux de bois qui soutiennent la cité lacustre. Comme si cette ville était atteinte d’une gigantesque mycose. « Parlons-en », dit-il. Je n’ose pas lui avouer que je redoute qu’elle l’engloutisse lui aussi, qu’il ne revienne jamais de ce lieu qu’il adore. J’ai la phobie de la perforation. L’aiguille qui perce la veine, la boucle d’oreille qui passe dans le trou du lobe. « Parlons-en », dit-il. J’ai la peur panique que toute ma vie soit construite sur du sable, que rien ne tienne, que rien de ce que j’essaye d’édifier ne soit solide, que tout soit réduit en un instant à un tas de gravats pour vice de construction. J’ai l’obsession de ma propre insuffisance. Je me moque totalement de faire du shopping, de choisir des chaussures, des sacs ou des vêtements, mais j’entasse chez moi des boîtes et des boîtes de compléments alimentaires trouvés à New York, où je vais alors souvent et où les caissières agacées me reprochent que ma carte bleue ne passe pas. Comment payer les centaines de dollars de compléments et vitamines qui ont rempli mon panier ? Ça fait longtemps que j’ai trouvé l’astuce de payer la somme moitié-moitié, en deux transactions de carte bancaire successives. Ça fonctionne. Quelques heures avant de rentrer à Paris, ma moisson de dizaines de gélules de vitamines est méthodiquement rangée dans la valise car je suis retournée plusieurs fois à différentes adresses, persuadée que ce n’est jamais assez, jamais assez performant, jamais assez dosé. « Parlons-en », dit-il. Il est drôle aussi. Il m’apprend que l’humour peut faire partie intégrante du travail que je fais avec lui ici depuis des années. Il est assez virtuose pour organiser des entorses au strict contrat analytique, pour qu’elles me fassent avancer sans que je ne m’en rende compte, tout en restant à sa place.

Ce 3 avril, lorsque je vois sur l’écran de mon téléphone en mode silencieux que mon père m’appelle, on est vers la fin de la séance du mardi. La troisième Cohiba a été fumée. Je dis « Ah, mon père m’appelle. Pas grave, je le rappellerai tout à l’heure. » On en était où ? Ah oui, mon voyage g j pp y g à Tokyo d’où je rentre, l’angoisse de Venise où mon psy me dit qu’il va partir. Je le taquine un peu en lui reprochant de me fuir. Il sourit sans répondre. Notre numéro est très au point. Cher docteur. En fait, il fait si beau dehors que pieds nus dans mes sandales plates, je rêve de traîner dans un café avec des amis pour un verre et des cigarettes à Saint-Germain-des-Prés. Je veux saisir ce printemps. Au pied de l’immeuble, rituel immuable depuis des années, je consulte mon téléphone, les appels manqués, les messages laissés pendant ma séance. C’est ma façon de renouer avec la vie, la vraie, celle qui gifle, alors que là-haut, dans la pièce de suédine verte, j’ai toujours l’impression que c’est d’un monde parallèle que je parle.

Mon père a laissé un message. Je l’écoute en faisant quelques pas vers ma voiture. Après le bip, j’entends sa voix, « ma chérie, c’est ta mère… », dit-il. Et puis il pleure. Je pile sur le trottoir. Sans attendre la fin du message, je le rappelle. Il a l’air dépassé, il vient de se produire quelque chose. « Elle est… elle s’est… » Je l’interromps, « j’arrive », je dis, sans le laisser finir. Je raccroche. Immédiatement mon cœur s’accélère. Quelque chose est advenu dont je sens bien que ça nous engage, moi et ma famille, dans l’irréversible. Quelque chose s’achève mais je sens que tout commence. Sans réfléchir, je rebrousse chemin, tape le code de l’immeuble du quai de Bourbon que je fais depuis des années, qu’il m’est arrivé parfois d’oublier totalement, clouée devant la porte close. Je monte les escaliers dans un boucan d’enfer, je sonne et sonne encore à la porte de mon psy. Quelques secondes passent, j’entends ses pas, il ouvre la porte, celle des sortants, pas des entrants. Il a l’air étonné. Je rentre de force dans cet appartement, je dis « ma mère, ma mère… », essoufflée par les escaliers. « Oui ? » répond-il avec un calme qui m’encourage. « Ma mère… Elle est morte. » Je tremble des pieds à la tête, je pleure. Il me prend alors les mains et dit « Je suis là. »

OceanofPDF.com