Le dernier mot
Chapitre 15
Sur la route, la sortie de Paris est très encombrée. Qui sont ces gens qui ne sont pas en vacances ? D’où viennent-ils, alors que, comme je l’ai vu moi-même, Paris est si vide en ce magnifique 3 avril ?
Mon père repasse par la porte Dauphine, lambine jusque dans la montée vers le tunnel de Saint-Cloud. Les jours rallongent. La lumière plein ouest l’aveugle. Il rabat le pare-soleil. Le petit miroir lui renvoie son visage auquel il sourit. Il est heureux. Ce trajet qui le ramène chez lui, il l’a fait souvent. Les trente kilomètres qui le séparent de son jardin permettent une mue progressive. Il laisse derrière lui l’amoureux pour rentrer en mari. Il ne réfléchit pas au « machérie » qu’il lancera en ouvrant la porte. Il peaufine ses excuses, le but de sa journée, son déroulé, les oublis, les approximations. Car contre toute attente, Nathalie s’est mise à faire des scènes depuis peu. Il ne la veut pas je-m’en-foutiste non plus, mais il la préférerait vivante, distraite, occupée ailleurs, sortie de son obsession. « Ce n’est pourtant pas compliqué », s’entend-il dire à haute voix en voiture. Au fond, il rêve qu’elle fasse comme lui, ça réglerait tout. S’il ne l’a jamais quittée, c’est peut-être qu’une forme de solidarité à la frange de sa culpabilité le retient. Ou peut-être attendait-il précisément ce qui est en train de lui arriver, une femme, un amour plus grand que tout cela, plus puissant que la prudence. Alors il pense, « la pauvre ». Le nuage de mots galants, d’expressions et de surnoms affectueux ne l’enveloppe plus, ne suffit plus à maintenir ma mère dans l’illusion qu’elle est encore l’aimée. De ses dernières scènes, il transparaît qu’elle ne croit plus trop elle-même à sa propre révolte. Pourquoi s’énerver si c’est pour en arriver là ? Pourquoi pleurer ? Dans le brouhaha interne que génèrent les voix avec lesquelles elle délibère tout haut sans s’en rendre compte, elle lutte avec l’idée qu’il ne la retient plus. Quelques semaines auparavant, il a reçu une offre pour le castel de Benges mis en vente à Collonges-la-Rouge en Corrèze. Ce n’est pas une offre mirifique, ce coin de France n’intéresse presque personne, mais il est sur le point de l’accepter. Ça aussi, il veut s’en débarrasser. Sur cette terre des troubadours, Anne-Marie n’a été heureuse qu’à l’ombre de son grand-père pharmacien, revenu d’Indochine et d’Afrique pour établir au pays la grande pharmacie de Solignac. Son beau-père médiéviste dont la voix de stentor faisait trembler les murs, la fumée de ses Chesterfield, ainsi que sa femme, ancienne institutrice vénérant leur fils, ça, elle ne s’y est jamais habituée. Même après leur mort, ce lieu est resté empreint de leur présence. C’était leur territoire, synonyme d’étés caniculaires à l’ennui étouffant. Là, le baptême de son propre fils a été annulé par sa belle-mère. Là encore, elle a appris l’accident d’une des jumelles et s’est jetée dehors sur la terrasse en criant : « Pas elle, pas elle ! » Ce n’était pas la surnuméraire, c’était l’autre qui était entre la vie et la mort, celle qui la rassurait tellement, celle qu’elle avait attendue. Après plusieurs semaines dans le coma, sa fille de vingt-six ans a fini par se réveiller, mais ce n’était plus la même. Là, elle a vu grandir le petit-fils tant espéré, que son propre fils et sa belle-fille ont nommé, en offrande karmique, du prénom de son propre père. C’est un bonheur de voir ce petit garçon blond aux yeux bleus fureter partout dans les recoins du castel. Mais des années plus tard, une dispute terrible avec sa belle-fille qu’elle aimait pourtant tellement crée une distance irréversible entre elles. Ensuite, il sera pénible de continuer à passer des vacances dans ce lieu hanté par tant de souffrances. Mais voilà qu’elle se cabre à l’idée de vendre cet endroit. Elle ne veut pas, ne veut plus, prétend y être attachée, désire y retourner même. Mon père ne la comprend pas. Dans leurs conversations à ce sujet, elle se persuade que les voix qui lui parlent dans sa tête lui donnent raison, à Anne-Marie autant qu’à Nathalie. Celles avec lesquelles elle monologue la soutiennent. Ses chagrins qui, pense-t-elle, la légitiment, en fait, la disqualifient, lui ferment les portes. Elle n’est plus écoutée. La maison sera vendue. Il a beau lui prouver que c’est une charge, des soucis, des tracas de maintenance, que ça n’a plus lieu d’être, que celui que les tragédies diverses ont désigné comme leur unique petit-fils n’y vient plus, que la vie de leurs trois enfants est ailleurs, elle se cramponne à l’idée de cette demeure classée dont les cartes postales vantent la beauté au sein d’un village réputé l’un des plus beaux de France. Ce sont les dernières amarres qu’on largue à sa place. D’où vient la détermination de son mari ? Récemment, il a tronçonné de façon brutale deux platanes du jardin devenus envahissants. Dès le mois de mai, ils créaient une ombre noire en plein milieu de la pelouse. Après leur passage à la tronçonneuse, leurs branches maîtresses réduites à l’état de moignons font peine à voir. « Peu importe, dit-il, vous verrez, ça repartira dès février. Ils reprendront de plus belle. » Il disait vrai. Il aime faire place nette. Il a conscience du temps qui passe, que la vie rétrécit, alors vite, se délester de ce qui l’entrave. Il vend la maison de Collonges-la-Rouge pleine. Les draps, la vaisselle, le mobilier de poupée, les dizaines de pots à lait collectionnés par sa mère, les meubles qu’elle a peints au pochoir, les buffets qui grincent, les bibliothèques remplies de livres, tout, absolument tout y reste. Il s’en moque. Il n’en veut plus. Il veut voler, respirer, aimer, agir. Tandis qu’elle, sa femme, s’arc-boute devant ce qui se désagrège.
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