Le dernier mot

Virginie Mouzat · Chapitre 16 sur 31

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Le dernier mot

Chapitre 16

Avant mon départ pour le Japon, nous nous sommes parlé au téléphone ma mère et moi. C’est là qu’elle m’apprend que son mari voit quelqu’un d’autre, là qu’elle me raconte comment elle le comprend lorsqu’il lui révèle le restaurant de la rue des Beaux-Arts où il l’a invitée. Pourquoi le lui dit-il ? Je ne sais pas quoi faire de ce qu’elle me confie ni de cette connivence inattendue qui advient très tard dans nos vies. Depuis mes dix-huit ans, lorsque j’ai quitté la maison familiale, nous ne nous voyons que deux fois par an environ, à Noël et lors des anniversaires. Nous ne nous parlons presque jamais au téléphone. Quand nous nous voyons tous ensemble, c’est en général houleux, crispé, je n’attends qu’une chose, repartir. Je conduis ma sœur que je passe prendre chez elle avant de la ramener ensuite à Paris. Elle proteste doucement lorsqu’elle sent que je saisis mon manteau et mes clés de voiture afin de déguerpir de cette maison des Yvelines. Son « déjà ? », qu’elle m’adresse en me regardant à travers ses lunettes, me crève le cœur. De la paire de fausses jumelles que nous formons, elle est l’attendue, la prévue, la nommée, l’accidentée. Elle se sent bien auprès de Nathalie dont elle a toujours été proche. Oui, déjà, il faut que je rentre, j’ai du travail dis-je. C’est mon excuse. En réalité, j’ai la nausée. Je ne digère rien. Sur le chemin du retour, dans la voiture, nous faisons l’analyse de l’état de notre mère. Ça gêne un peu ma sœur qui a alors le sentiment qu’on en dit du mal. Je cherche à lui faire comprendre qu’analyser la situation n’a rien à voir. Je suis coupante, brusque. Elle se tait. On finit la route en silence. De retour chez moi, je mets longtemps à redescendre. Je file aux toilettes, mes intestins me tordent de douleur.

Mon retour du Japon était prévu le 29 mars. J’ai changé mon billet d’avion pour atterrir à Roissy au petit matin du dimanche 1er avril, quittant Tokyo à reculons. J’ai profité de mes derniers jours là-bas pour faire un aller-retour à Kyoto en Shinkansen, le train rapide qui sillonne le pays. J’y pars à la recherche d’antiquités japonaises que je fais expédier en France. Quelle joie de découvrir, des semaines plus tard lorsqu’il est livré à Paris, mon trésor, dans un emballage aussi beau que l’objet lui-même. Je me ruine dans ces achats, mais suis certaine d’avoir fait une affaire lorsque je compare les prix chez certains antiquaires parisiens. Avant de reprendre le train pour rentrer à Tokyo, je déniche dans une venelle de Kyoto un restaurant spécialisé dans l’anguille grillée dont je raffole. J’ai beaucoup moins faim après que le patron, si fier, me les montre vivantes, noires goudron, qui serpentent dans de grands bacs en plastique dans l’arrière-cour.

Lorsque l’appel de ma mère a fait sonner mon portable à Tokyo, je n’ai pas voulu décrocher, pensant au coût exorbitant d’une conversation téléphonique, redoutant de nouvelles confidences, un accès de plaintes. Grâce au Wi-Fi de la chambre d’hôtel, j’envoie sur son portable une photo d’un camélia, prise dans le parc d’Hibiya, pas loin des douves du palais impérial. La recevra-t-elle jamais, je n’en sais rien. Ces téléphones portables, elle n’y comprend pas grand-chose.

Un an plus tôt, exactement à la même date, j’avais renoué avec ma mère après deux années de brouille et de silence absolu. En guise d’ouverture, je lui avais envoyé par la Poste, le 21 mars précisément, une carte gravée d’une fleur de camélia en grisaille. Dessus, il était écrit « bonjour maman ». Mon père m’a répété à part qu’elle en avait pleuré. Comme d’habitude, elle s’était enfermée dans son grief, s’était aperçue que c’était vain mais n’avait plus su en sortir. Mon courrier avait ouvert les vannes. Son coup de fil à Tokyo, qui me parvient presque à la même date un an plus tard, a signifié peut-être pour elle l’anniversaire de notre réconciliation.

Dans les jours qui suivirent l’envoi du « bonjour maman », nous nous sommes parlé au téléphone, puis j’ai décidé de l’inviter à déjeuner, chez moi à Paris. Dès qu’elle accepte, je sens bien que l’une comme l’autre, pour des raisons différentes, nous n’en menons pas large. Des décennies de non-dits ont tissé entre nous un maillage inextricable de malentendus. Mais quelque chose me dit, sans savoir exactement quoi, que je dois faire ce déjeuner tant qu’il en est encore temps. Je me rappelle m’être formulé cette expression, « tant qu’il est encore temps ». Je n’ai aucune idée de la façon dont ça se passera, aucune idée de ce dont on discutera, mais je suis tout de même décidée à ne pas parler pour ne rien dire ce jour-là. Je nous cuisine quelque chose, je ne me souviens pas de quoi. Lorsqu’elle franchit la porte de mon appartement, ce n’est pas ma mère que je regarde, c’est Nathalie, cette femme que je m’apprête à recevoir en étrangère chez moi. Elle est embarrassée et touchante. Je ne suis guère plus à l’aise, mais j’ai l’avantage d’être sur mon territoire. Je lui demande si elle s’est bien garée, la fourrière passe souvent dans ce quartier. Elle me dit oui. Nathalie s’est habillée avec soin, s’est maquillée, a fait un effort. Moi aussi. Pour lui plaire, je la reçois pieds nus, car chaque fois que je porte des talons, elle le prend mal. Elle qui ne sait m’accueillir qu’avec des critiques sur ma couleur de cheveux, mon poids, mes vêtements, mon style de vie ou mes cernes, cette fois ne dit rien. Après le déjeuner, nous nous asseyons l’une en face de l’autre au salon. Alors je lui demande si je peux lui poser des questions. Elle se recroqueville. Quelques secondes passent, et puis elle répond oui. Je lui demande où était sa mère à l’accouchement de mon frère, son premier enfant, issu d’une grossesse sous Distilbène, médicament qui permet d’éviter une fausse couche mais qui a provoqué sur des générations de nouveau-nés des perturbations génétiques. Comment a réagi l’entourage devant cette première naissance qui apporte autant de joie que d’inquiétude ? Que dit son mari à Nathalie ? Comment réagit-elle lorsque la mère de ce

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dernier, sa belle-mère, annule le baptême de ce premier petit-enfant ? Qui la soutient ? Où trouve-t-elle du réconfort ? Elle se met à pleurer. Nathalie balbutie. Je lui tends des mouchoirs en papier. J’ai si souvent vu mon psy faire ce geste qui réconforte et engage si peu. Je suis incapable de la prendre dans mes bras, en fait je ne veux pas. Je ne veux pas pleurer. Je veux savoir. Par mes questions, j’essaie de crever l’abcès qui, avec le temps, a gangrené les facultés d’analyse de cette femme. Je veux lui dire qu’elle n’est pas en cause, que tout cela n’est pas de sa faute. Ni ça ni la malformation génitale qui m’affecte et m’a fait naître sans ovaires donc stérile. Je cherche à l’alléger, à la déplacer hors de l’autoflagellation systématique dans laquelle elle se complaît. À cette succession de malchances biologiques, s’ajoute l’accident de la route qui, après avoir fauché ma sœur jumelle lorsque nous avons vingt-six ans, la rend à la vie marquée à jamais par les séquelles de ce jour-là. Toutes mes interrogations échouent sur une hébétude trempée de sanglots. Elle ne sait répondre à rien. Ses « je ne sais pas » ponctuent chaque hoquet. Nathalie est venue chargée d’un grand vide, absente à elle-même, aux faits, aux explications, à sa propre vie. Bizarrement, et je m’en voudrai longtemps, j’oublie totalement de lui demander comment elle a consenti à son pseudonyme, ce Nathalie qu’elle promène qui, depuis tant d’années, a mis à mort Anne-Marie.

Le temps s’écoule plus vite que je ne le voudrais. Je commence à percevoir notre déjeuner comme un échec. Je la regarde en silence s’empêcher de pleurer encore. J’attends des mots, ce qui pourrait déboucher sur un soulagement, quelque chose de nouveau. Je suis étrangement calme, maîtrisée. Il n’y a plus ce malaise à couper au couteau si coutumier de nos rencontres, j’essaie de lui exprimer une solidarité, une neutralité bienveillante. Peut-être que je n’aime pas assez ma mère pour réellement la mettre à l’aise. Rien ne surgit de ce déjeuner. Vers quatre heures de l’après-midi, le silence domine, je la sens sonnée, fatiguée. Elle décide de rentrer. Je lui répète que je ne la vois pas comme fautive, l’invite à faire de même mais elle n’est déjà plus là, bien que physiquement elle se penche pour m’embrasser sur les deux joues.

Pourtant, elle a été joueuse, passionnée de bridge. Je la revois, à certains retours d’école, dans l’appartement du grand complexe d’immeubles des années 1960 où nous habitons, centrés autour d’une immense piscine qui l’été devient une source de cris d’enfants permanents, où notre rez-de-jardin permet à tout le monde de jeter un œil chez nous ; je la revois là, jouant aux cartes avec ses amies. J’adore la surprendre dans ses parties de jeu. Je la trouve fascinante. Dans le salon, leurs parfums se mêlent à la fumée de leurs cigarettes. Elles parlent presque une langue étrangère, car je ne comprends pas les termes utilisés au bridge. Que signifient les expressions « faire le mort » ou « je passe », qui évoquent à mes oreilles d’enfant des gens qui disparaissent ? Elles sont pourtant bien présentes, ma mère et ses trois amies, qui enchaînent les parties, leurs clopes débordant des cendriers, nimbées d’un mystère occulte, et qui tapent le carton comme des mecs, à

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l’écart de leurs hommes. J’aime que ma mère reçoive chez elle, sur ses terres, qu’elle soit, en tout cas c’est ainsi que je me la figure, la meneuse de bande. À cette époque, ça me plaît de découvrir Nathalie prise dans une stratégie de gagnante, concentrée sur le prochain coup qu’elle médite afin de rafler la mise, qui écoute à peine les histoires que je lui raconte en rentrant de l’école, imperméable à mon enfance, prêtant peu attention au fait que sur le trajet du retour vers l’appartement, en serpentant à travers un parc que les enfants baptisent « le raccourci », un exhibitionniste m’a montré son sexe. Après m’avoir invitée à m’asseoir près de lui grâce à des mots qui m’hypnotisent, peu à peu, je perçois qu’il se masturbe sans comprendre ce que c’est. Les à-coups de sa main sur sa verge s’accélèrent alors qu’il continue à me bercer de paroles enjôleuses, puis il sort son sexe et me demande de le toucher. Je comprends que quelque chose ne va pas. Je détale à toute vitesse, du moins aussi vite que mes petites jambes me le permettent. Je suis si perturbée que je percute un enfant qui arrive en sens inverse à vélo. Un peu KO, je me relève et continue ma course folle pour retrouver notre immeuble. En rentrant, elles sont là, cigarettes et cartes en main. Dans mes souvenirs, aucun moyen de savoir où se trouvent ma sœur et mon frère. Il me semble que je suis seule lorsque je déboule dans le salon, rouge, essoufflée, agitée, encore secouée par ce qui vient de se passer. « Maman, maman », dis-je en essayant de capter son attention. Il est probable que mon récit est incohérent, que je ne trouve pas les mots pour dire ce que j’ai vu. J’ai les genoux éraflés après ma collision avec le vélo. Je sens que je dérange tout le monde, que mon histoire est déplacée par rapport à la situation. J’hésite entre tout lâcher et ne rien avouer. Pourtant, c’est un flot de paroles qui sort de ma bouche, un récit morcelé, un jet continu de détails et d’approximations. Plus je tente d’expliquer, plus je m’embrouille. Un chien dans un jeu de quilles, voilà ce que je suis. J’ai peut-être pleuré. Je ne me le rappelle pas. Alors enfin, ma mère, toute à ses cartes, jette un œil sur mes plaies et demande : « Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ? » Prise dans le récit de ma mésaventure, je m’entends lui répondre « c’est quelqu’un qui est rentré dans moi », expliquant l’accident de vélo. Les joueuses rient avec ma mère. Je suis interloquée mais plutôt que de comprendre qu’elles ne m’ont pas écoutée, j’en conclus que ce n’est pas si grave.

En retournant ranger le salon où nous avons discuté, je me rassieds à ma place face au fauteuil laissé vide par ma mère. Restent sur la table basse ses mouchoirs en papier encore humides. J’allume une cigarette. En discutant avec mon psy depuis des années de celle qui vient de partir, j’arrive à cette conclusion : mieux vaut ne rien tenter, ne plus changer quoi que ce soit. Ce serait en fait une catastrophe. Une autre tentative avait échoué, juste après l’accident de ma sœur. Notre mère effondrée s’enlisait dans le chagrin, ses heures de prières à la chapelle n’apaisaient rien. Ma sœur était dans un coma profond. Mon père et moi, on s’occupait de la maison, on buvait, on ouvrait les fenêtres pendant que Nathalie sombrait. De guerre lasse, je l’ai

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suppliée d’aller consulter quelqu’un, en lui expliquant que nous n’étions pas assez forts pour subir ses larmes, pour étancher son chagrin. À ma grande surprise, elle a accepté mais à une condition, que le thérapeute soit catholique et qu’il consulte dans le seizième arrondissement de Paris. Je suis restée un peu interdite par la précision des critères énoncés de la part de celle qui n’était plus que l’ombre d’elle-même. Soit.

Mon psy de l’époque m’a recommandé l’un de ses confrères. Catholique, exerçant dans le seizième arrondissement.

Une séance a suffi pour qu’elle ne le revoie plus, qu’elle crie au loup, qu’on ne l’y reprendrait pas. Que s’est-il passé lors de cette consultation unique ? Aucune idée. Impossible de le lui faire dire.

En finissant ma cigarette, je devais bien admettre que cette femme avait boulonné son endurance sur le chagrin et non sur l’envie de vivre.

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