Le dernier mot
Chapitre 1
Ce 3 avril, j’ai peut-être croisé mon père dans Paris.
Pas loin du couple qu’il forme avec la femme dont il s’est épris.
OceanofPDF.com
2
Elle a attendu. Quelques jours. Quelque chose de lumineux. Peut-être a-t-elle guetté un certain courage, une ouverture. Elle a mûri son projet, a prémédité ce coup fatal porté à l’ennui, à la lassitude, au silence. Ma mère a préféré qu’il s’en aille pour être tranquille, pour être enfin libre. Elle a attendu qu’il se taise. Au seuil de cette journée, elle a entendu l’appel. C’était un projet ambitieux. Les gelées de mars avaient cédé à avril. En ce début de mois, on gagne au change. La colère des jours de bourrasques s’éloigne. Des traces d’hiver subsistent à l’ombre des sous-bois. Dans leur lit de feuilles et d’écorces décomposées s’abritent les petits des chevreuils, leurs jeunes jambes repliées sous eux. Les adultes dénudent le bas des arbres, arrachent les pousses et les branches basses, prennent aux parcs et aux forêts ce que la terre ne leur offre pas encore. En plaine tout reverdit. Le velours des bourgeons crève. Les brouillards attestent que ça se réchauffe. L’évaporation commence. Vers le ciel. Vers l’azur. Tout est très fragile et tout est très fort.
C’est sa journée. Une journée de création, de révolte. Une journée pour inverser le cours des choses. Une journée à ahurir les vivants. Avril, tendre et brusque. Fenêtres éclaboussées de soleil. Sa bouche fait oh. Elle murmure, elle se dit que ça va lui faire un bien infini cette lumière qu’elle réclame, comme un drap qu’on tire sur soi avant l’aube. Elle se l’imagine, car ce sera une grande première pour elle. Ça va être passionnant. D’ailleurs elle est passionnée, elle ne s’est jamais sentie aussi vivante. Depuis l’aube, elle attend que ça commence. Elle voudrait que son mari s’en aille car elle désire embrasser seule ce qui sera plus vaste qu’elle, que sa propre vie.
Je ne crois pas qu’elle soit triste. Elle pleure peut-être, mais d’excitation. Elle a le trac. Ce n’est rien, cette peur-là lui semble aujourd’hui préférable à toute autre. Elle va à la fenêtre, près de la porte d’entrée. Mon père est parti. Sa voiture n’est plus là. Ce qu’elle attendait, elle ne le veut plus. Elle réclame qu’on la laisse à son affaire. Les heures perdues près de cette fenêtre, en sœur tourière de son destin, finies. Combien de minutes passées à scruter l’allée à travers ce carré ? Aujourd’hui, s’empêcher d’y jeter encore un coup d’œil. « Viens », lui chuchote ce 3 avril qui débute. Depuis l’aube, elle entend l’adresse phénoménale de ce grand jour. On verra s’il tient ses promesses, se dit-elle. Mais elle le sent, elle le veut, il y a dans l’air quelque chose de définitif, réservé rien qu’à elle. Son mari est parti vers huit heures pour Paris. Elle a fait semblant de dormir puis s’est enfermée dans la salle de bains. C’est à travers la porte qu’il lui a dit au revoir. Non, pas au revoir, « À ce soir ma chérie ».
Ce « à ce soir » qui si souvent l’a poussée vers la petite fenêtre près de la porte d’entrée. Lorsqu’elle a voulu répondre « oui, à ce soir », elle avait déjà claqué. Elle pourrait danser sur place, ivre d’elle-même et de liberté. Elle a les mains qui tremblent un peu. Et son cœur qui accélère. Elle se regarde dans la glace, mais ne voit rien. C’est le silence qu’elle observe. Tout ça, ce grand blanc au bord duquel elle se tient depuis trop longtemps, fini. La maison est vide. La maison est complice. Il le faut. Cette maison qui a englouti tant de moments, de colères, de larmes, elle va lui donner un bain de lumière, ouvrir les fenêtres, car ce matin d’avril est plein d’un soleil net. Elle verrouille la porte d’entrée derrière lui, mécaniquement. Et laisse retomber les clés qui dansent au bout de leur chaîne. Comme tous les jours. Elle ouvre la fenêtre de leur salle de bains du rez-de-chaussée. Elle ouvre celle du bureau de son mari au premier étage. Des pies surprises crient en gagnant les branches du magnolia. Elle ouvre celle des chambres des enfants qui n’habitent plus là. Elle bascule le Velux de cette grande pièce qui fut leur salle de jeux, sous la pente du toit. Ça les avait séduits, cet espace qui ressemblait à un loft, occupant toute la hauteur de la charpente pour que les enfants jouent à leur aise. C’était leur première maison, un pavillon amélioré, après des années en appartement aux Mureaux, puis un rez-de-jardin au sein d’un complexe résidentiel plus luxueux où chaque voisin jetait, en passant, un coup d’œil dans leur salon. Mais ici les enfants n’avaient plus envie de partager une salle de jeux. C’était la première fois qu’ils disposaient d’une chambre chacun, refuge défendu à coups de claquements de porte. Alors cet espace mansardé sous le toit était devenu son bureau, le bureau de celui qui vient de partir ce matin. Elle a hésité à ouvrir, c’est son territoire après tout, se dit-elle. Mais dans l’ivresse du moment, elle décide d’abolir les limites, tout va changer aujourd’hui. Elle a ri en pensant à quelque chose, mais quoi ? Elle vient d’oublier. À moins que ce soit un rire nerveux, un trille échappé de sa gorge, un cri. Cœur battant, mains agitées, elle retourne au rez-de-chaussée. L’air du dehors sent l’herbe et la mousse, c’est un air qui glace les pieds. Elle va se faire très belle. C’est important. Elle a rendez-vous. Elle est en transe.
Par la fenêtre, elle voit le gardien qui s’approche. Elle sait qu’il ne viendra pas jusqu’ici. Il dépose leur courrier dans la boîte aux lettres clouée au portail.
Il fait maintenant presque froid dans la salle de bains. Huit heures et demie passées, le temps commence à presser. Elle a gardé ses sourcils arqués très sombres, en circonflexe, comme sur ses photos de jeunesse. Ses paupières sont griffées de mille rides, un guilloché souple sur la peau qu’elle a toujours eue un peu mate. Le nez comme le reste a vieilli, mais il a gardé sa ligne longue et régulière. Aucun de ses enfants n’a son nez sévère. La fraîcheur lui pique les yeux. Ils larmoient en silence. Elle tamponne ses paupières. Brumisation d’eau thermale puis nouveau tamponnage à l’aide d’un mouchoir en papier. Répéter l’opération jusqu’à ce que ses yeux dégonflent. Déjà ils sèchent. Déjà la brillance des larmes enfermées entre les cils s’estompe. Elle est émue. Elle est perdue. Elle reste un temps hébétée. Qui est cette femme dans le miroir ? Pourquoi est-elle là ? Pourquoi sèche-t-elle ses yeux ? Une porte claque. Elle sursaute. Il y a
q y p q y
quelqu’un ? Il est revenu. Elle s’avance dans l’entrée. D’un coup d’œil machinal à la fenêtre, elle cherche sa voiture au bout de l’allée. Elle l’appelle. À tue-tête. À haute voix. Elle crie le prénom de son mari. Une deuxième fois. Personne ne répond. Un courant d’air sans doute. Où en était-elle ? Ah oui, la salle de bains. Elle y retourne, laisse cette fois sa porte ouverte. Elle se prépare. Il ne faut pas avoir peur. Pas avoir le trac. C’est excitant et terriblement angoissant. Ça va être une journée d’accomplissement, se répète-t-elle. Du fond de teint ? Un peu, à peine. Elle a arrêté d’en mettre il y a longtemps. Le maquillage ne tient plus. Elle a essayé, il n’accroche plus. Sa peau se rebelle, son visage n’en veut plus. Ses traits s’y refusent, la fuient, la trompent, n’obéissent plus aux injonctions. Elle voudrait être avenante mais ses expressions se dérobent malgré elle, sous la poudre, sous le fond de teint, sous le mascara. Elle n’a plus prise sur cette surface de chair qu’elle présente au monde. Elle a laissé tomber. Il lui semble qu’elle n’a jamais su être hypocrite, ce trait qu’elle jalouse, propre à un caractère adulte, mature, distancié. Elle est comme une enfant qui fabule mais ne sait pas dissimuler. Ce matin, sur ses paupières, elle pose un fard cendré, elle n’en a pas d’autre. Elle ignore si c’est de la couleur qu’elle applique sur ses yeux ou de la poussière, tant il lui semble qu’elle n’a pas fait ce geste depuis longtemps. Le mascara achève de souligner son regard qu’elle fixe dans le miroir sans le voir. Il fait très beau, décidément. C’est magnifique, cette lumière qui explose. Ici, à trente kilomètres de Paris, la nature est en retard. Des restes d’hiver s’immiscent jusqu’à elle, lui font se frotter les pieds nus l’un sur l’autre pendant qu’elle se maquille. Elle a la chair de poule. Elle bouge, écrase des mouches de rimmel autour de ses yeux, l’ombre à paupières a migré dans les rides. Il faut tout recommencer. Elle n’a pas envie de s’énerver, car elle a confiance dans cette journée. Elle y aura chaud. Elle y sera bien. Elle décide qu’elle portera des bijoux aujourd’hui. De l’or. Aux oreilles, au cou, au poignet, aux doigts. C’est beaucoup ? Peut-être. Pour autant, elle n’a ni l’intention ni l’impression de se déguiser. Pour son rendez-vous, elle veut être admirée. Elle souhaite qu’il soit répété qu’elle est une femme de goût. Elle apprécierait qu’on constate qu’elle s’est faite belle, qu’elle a fait un effort. Cet effort. Qui penserait à ce détail dans ce genre de circonstances ? Eh bien elle, oui, se dit-elle. « Moi justement », s’entend-elle proclamer à haute voix. Il lui déplairait qu’on la surprenne négligée, paresseuse, sans fard, domestique en somme. Cela voudrait dire n’être plus présente pour personne, ne plus exister pour qui que ce soit. Comme si son visage avait totalement disparu au monde, comme si elle ne laissait plus de traces. Mais aujourd’hui, pour son grand retour, ils vont voir ce qu’ils vont voir, se dit-elle alors qu’elle relève la tête devant le miroir après s’être brossé les cheveux. Oh, elle a le tournis. Un léger vertige. Ce n’est rien. Elle n’a pas bu son café, n’a pas voulu. Tous les matins, son mari jette deux cuillerées de poudre moulue dans le fond de la cafetière à presse. Elle n’a plus qu’à verser l’eau chaude. Elle ne l’a pas fait ce matin. L’adrénaline suffit. Un grand verre d’eau aussi.
p g
Nul besoin de se réveiller avec du café fort, noir, sans lait, ce lait qu’elle abhorre, qui lui donne des nausées. Cette nuit, elle n’a presque pas dormi. Son cœur cognait comme s’il voulait sortir de ce lit conjugal, à tire-d’aile, les fuir, eux et leurs histoires. Elle a gardé les yeux ouverts, pensant à ce matin qui venait, son matin. Son mari sait bien qu’on ne peut pas lui parler avant son premier bol de café. C’est vrai. Mais là, elle s’en fiche tant elle est prise dans son monologue. Aujourd’hui, elle ne veut parler à personne. Non décidément, ce jour de lumière n’a aucun besoin de caféine. Elle se sent comme une athlète. Elle s’est déjà mise en route dans sa tête. Refaire le trajet. Réviser les grandes étapes, parcourir en sens inverse le chemin qui la sépare du point d’arrivée, le fil de sa vie. Il est neuf heures ou peut-être dix, à moins qu’il ne soit déjà onze heures passées. Une nouvelle vague de vertiges lui coupe un peu le souffle et sans doute les jambes. Elle s’allongerait bien mais elle résiste. Il est encore tôt. Et puis non, si elle s’étendait sur le lit qu’elle vient de refaire, juste un instant ? Une brume très souple s’est mise à tamiser la matinée. Elle rêve qu’elle court, elle ne dort pas. Elle vole, elle rôde, elle plane, elle glisse, c’est confus, c’est inconnu, c’est pas mal. Ça lui donne le sourire, une esquisse de plaisir. Le soleil rentre à flots. Il est à elle. Il crée un grand feu sous ses paupières, qui envoie dans le ciel des gerbes incandescentes. Cet air piquant qui entre par la fenêtre restée ouverte à l’étage lui appartient. Elle ne pleure pas. Elle ne tremble pas. Elle est très calme. Elle a un peu froid. Elle rit dans sa tête en se disant que les bijoux ne tiennent pas chaud. Elle croit ouvrir grand les yeux. Elle écoute le silence, se plonge dans le bleu des murs de la chambre qu’elle a refait tapisser de sa couleur préférée. Elle suit du regard des particules de poussière qui flottent dans la lumière, elle voudrait danser comme elles. Elle s’imagine observer ce qui l’entoure, mais ses yeux s’y refusent. Malgré elle. Sans y penser. Sous ses paupières bougent les globes oculaires au gré des premiers rêves. Pourtant elle ne dort pas. Elle a juste fermé les yeux quelques minutes parce que c’est confortable. Les songes arrivent par salves. Elle ne peut rien contre ces visions qui déferlent, grandissent en elle, et défroissent peu à peu les rides sur ses paupières. Elle ne se retire pas du monde, elle fait juste une sieste, une pause avant son rendez-vous. Son souffle est un ressac très léger. Elle ne bouge pas mais parfois, elle aspire un grand coup, cherchant l’air très loin comme un dormeur en apnée. Elle crierait presque si elle le pouvait, tel un animal qui râle, mais ses mains, ses bras, sa tête la clouent au lit. Alors il lui semble qu’elle retombe. Elle cherchera plus tard, d’un coup de talon qu’on donne sur le sable, une inspiration qui part de très loin, du plus profond. Si seulement ses poumons ne lui pesaient pas autant. Elle ne crie pas, ne bouge pas, une main posée sur son ventre, l’autre le long de son corps. C’est une grande aube qu’elle aperçoit ? C’est la grande aube ? Ou est-ce juste un rayon d’avril qui perce sous ses cils ? Il faut se relever. Elle le peut. Elle en est certaine. Le soleil de onze heures repeint maintenant tout d’une teinte lactée presque blanche. Ça y est, la journée est lancée, magnifique. Tout y
p q Ç y j g q y
est si lourd et si doux. Son souffle a repris son va-et-vient minuscule. Elle respire, elle le sait.
OceanofPDF.com