Le dernier mot
Chapitre 9
Un jour, vers mes douze ans, dans une réunion de famille à la campagne, peut-être un enterrement, des membres d’une branche éloignée m’ont demandé : « Comment vas-tu, Anne-Marie ? » Ils me prenaient pour ma mère. Elle ne s’appelait plus Anne-Marie. Tout le monde ne la connaissait plus que sous le prénom de Nathalie, mais eux ne le savaient pas. Qui était donc celle dont ils se souvenaient ? Comment était-elle avant ? Avant mon père, avant sa rencontre, avant leur amour, avant qu’il ne décide qu’elle serait une autre ? Comment a-t-elle réagi les premiers jours où elle a porté son nouveau prénom, vers ses vingt-deux ans j’imagine, telles des chaussures neuves ? Tournait-elle la tête lorsqu’on criait Nathalie dans la rue ? Comment a-t-elle pu accepter de s’exposer à la disparition d’elle-même. Si son mari, son amoureux, son homme était mort avant elle, elle aurait perdu en même temps celui qui l’avait installée dans cette identité. Avec quel horizon a-t-elle acté cette démission extravagante ? Quelle promesse s’est-elle faite pour accepter que son nouveau prénom lui assigne une autre place que celle de sa naissance ? Il est probable qu’ils n’en aient jamais parlé entre eux. Que ce choix se soit imposé lorsque l’aveuglement amoureux rend possibles les impossibles. Comme cette femme qui va chercher son homme à l’aéroport et qui un jour cesse, comme celle qui partage tous les soirs le lit de celui avec qui elle vit et puis une nuit fait chambre à part. Après tant d’années de consentement à un autre prénom, comment ma mère aurait-elle pu devenir réfractaire à son pseudonyme, dire à celui qui l’avait nommée « je reprends mon prénom de naissance, je ne suis plus celle-ci », sans passer pour traîtresse au pacte qu’ils avaient passé ?
Elle est apparue à cet instant. En la regardant, les anciens se sont exclamés : « Ah, Anne-Marie, te voilà ! » Mais non, ai-je pensé, ce n’est pas elle non plus. Vous ne savez pas à qui vous parlez. Le savait-elle elle-même ? J’aurais dû leur demander qui était cette femme déplacée qui se faisait passer pour ma mère depuis des années, mais mon adolescence ne m’en laissait pas le temps.
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