Le dernier mot
Chapitre 26
Un matin sur le parking du commissariat de police, nous nous retrouvons mon frère et moi, un peu avant neuf heures. L’enquête en cours nous oblige à témoigner. Nous sommes convoqués tous les deux, le même jour, au même moment. Dans deux bureaux séparés, nous sommes interrogés par deux officiers différents. Moi par une femme, lui par un homme. Mon frère et moi avons déjà demandé à la police d’épargner ma sœur, de ne pas l’interroger, pour ne pas la traumatiser davantage. « Son état est fragile, ne lui faites pas ça. » Ils ont accepté.
« Comment était votre mère ces derniers temps ?
» A-t-elle déjà essayé de mettre fin à ses jours ?
» Était-elle malade ?
» Avez-vous remarqué quelque chose de…
— Quelque chose de quoi ? je demande.
— D’insolite dernièrement ? »
La jeune femme fait ce qu’elle peut pour peser ses mots, mais elle doit bien s’acquitter de la tâche qui lui est confiée. Je mobilise tout mon talent d’oratrice pour l’éblouir de vocabulaire, pour surenchérir la détresse, la glissade irréversible, un enchaînement des faits qui tourne forcément au désavantage de ma mère, qui la pose en victime d’elle-même et de personne d’autre. « Vous savez madame, elle n’a jamais voulu se soigner. » Et puis la pauvre par-ci et la malheureuse par-là. J’en fais des tonnes. La gendarme note, reprend, me demande de répéter, de ralentir. J’ai envie de lui prendre son ordinateur et de taper le rapport à sa place. Car j’ai un plan. C’est mon métier. Dans cet interrogatoire destiné à la procédure, je tiens à faire passer Nathalie pour une victime d’elle-même, car je fais tout pour cacher qu’en réalité je la trouve triomphale. La victorieuse, la guerrière, celle qui s’est d’un seul coup rétablie, je la garde pour moi. Ici ce serait obscène. Je préfère taire mon admiration pour ce qu’elle a commis, consciente que ça me ferait passer pour une folle, prêtant à ma mère du courage, une bravoure, des vertus post mortem incompréhensibles qui compliqueraient ce dossier. Je me méfie du zèle d’un officier qui voudrait voir là la piste d’un fait divers.
Je ne sais pas combien de temps dure l’entretien. Trente ou quarante-cinq minutes. À la fin, il me semble étrange de dire au revoir à la gendarme, comme si on avait fait du bon travail toutes les deux en livrant un dossier unanimement triste. Non, elle n’avait aucune chance de s’en tirer, aucun espoir dans sa vie banlieusarde. Je sais comment interdire les questions supplémentaires lorsque j’aligne les tragédies, les accidents de toute sorte, ses trois expériences de la maternité, commencées dans l’allégresse puis virant au cauchemar. Qu’on ne vienne pas me dire que n’importe qui n’aurait pas préféré, comme elle, en finir avec ce chemin de croix. Et pour clore le tout, je lui dis que si même elle, si croyante, n’a pu être sauvée par sa foi et a, de guerre lasse, désobéi à sa religion, c’est qu’elle n’en pouvait plus madame. Mon cynisme n’est que la prolongation de cette violence qui infuse les jours et les mois qui suivent le 3 avril.
Après la remarque de ma sœur lorsque je suis allée la chercher chez elle pour la prévenir ce soir-là, ce « alors elle l’a fait » qui m’a sidérée, je lui ai demandé pourquoi elle m’avait dit ça. Elle m’a appris que ma mère menaçait déjà depuis quelque temps de passer à l’acte. J’étais au Japon, loin de tout cela. Apparemment, les scènes se multipliaient à la maison. Elle avait parlé à ma sœur aussi, lui avait tout déballé, y compris la menace d’en finir. Cet argument imparable, je le répète à de multiples reprises pendant mon interrogatoire.
« Mais alors, pourquoi ne pas être intervenue pour l’en empêcher ? » demande-t-elle. Elle fait bien son travail, cette jeune femme. Je la trouve courageuse et professionnelle. Sa volonté d’être à la hauteur de sa mission me touche. Je partage aussitôt avec elle un souvenir qui revient. Des années auparavant, dans l’une des rares conversations au téléphone avec ma mère, comme chaque fois chargées d’électricité, elle m’avait avoué, criant presque : « De toute façon, si je n’étais pas catholique, ça fait longtemps que je me serais suicidée ! » Vous voyez, dis-je à l’enquêtrice, elle avait déjà menacé de le faire, alors pourquoi la croire cette fois-ci ?
Anne-Marie attendait sa Facel Vega, un chevalier ou un astéroïde qui lui permettrait d’acter sa fugue. On ne peut pas retenir quelqu’un animé d’une si forte envie de disparaître. Aurions-nous pu stopper une femme envahie par cette violence définitive ?
Lorsque je suis sortie sur le parking, la météo offrait une accalmie, l’un des rares instants hors du déluge quotidien qui faisait sortir de leur lit les fleuves et les rivières. La voiture de mon frère avait disparu. Il était déjà reparti. Je brûlais de connaître sa version des faits, mais je me suis empêchée de l’appeler.
M’est revenue soudain ma propre tentative de suicide. J’ai dix-sept ans. Dévastée d’inquiétude et d’angoisses. Prise au piège de mon adolescence, de mon corps qui refuse de se féminiser, sans avoir de règles, sans seins, observant sans l’envier la fierté des filles qui au cours de gym font mine de détester leur soutien-gorge, ferraillant avec les signaux d’une féminité qui me sont refusés. Je ne sais pas ce que c’est. Je n’ai jamais couché. Je me maquille beaucoup, je m’habille de façon recherchée, je surcompense mais mon activité presque quotidienne, à part lire, c’est me débattre avec les colères de ma mère que je semble déclencher quoi que je fasse. Ce soir-là, je veux aller au cinéma avec un copain. Peut-être me le représentais-je sans le savoir comme un autre en Facel Vega, celui qui me tirerait de là. Je n’ai absolument aucun souvenir d’avoir été amoureuse de ce garçon ou tenté de l’être mais il doit sans doute exister une part de fierté à la perspective qu’il vienne me chercher en voiture, là, devant notre maison alors que ma mère y
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reste en carafe. Elle dit non. Sans raisonnement, sans explication. Non, c’est tout. Le ton monte. On hurle. Elle dit le mot « pute ». C’est sonore comme une gifle. Ça bourdonne dans mes oreilles. Ça enfle toute la soirée que je passe enfermée dans ma chambre à ressasser. En bas, dans la cuisine où dînent mes parents, mon frère et ma sœur, je ne sais pas ce qui se dit. J’ignore quelle version raconte ma mère, quel sens elle donne à mon absence. Dans ma chambre, je suis une lave pure. Je brûlerais tout ce que je touche. Je fulmine. Alors que la maison est devenue silencieuse il m’est impossible de m’endormir. Je descends comme une ombre au début de la nuit, vers le garage et le petit meuble plaqué de Formica où sont rangés les médicaments. Je choisis celui dont il y a le plus de boîtes, deux ou trois en tout, je ne sais plus, et remonte avec dans ma chambre. J’avale tout. Avec délice, pleine d’une joie funeste. Je jubile de ce que je viens de faire et j’attends, convaincue que c’est la meilleure solution qui s’offre à moi. C’est ce qu’il faut faire, j’en suis certaine. Les hallucinations commencent. Des araignées émergent de la moquette de ma chambre. De plus en plus nombreuses, elles forment un tapis qui avance vers moi. Tout est si clair, si précis, si tangible. Je tergiverse longtemps. Faut-il bouger, les tuer, se frotter les yeux, attendre, alerter ? Je ne sais pas combien de temps ça dure ni l’heure qu’il est. N’y tenant plus, je décide d’aller réveiller mon père. J’en appelle à sa passion pour l’entomologie. Il n’aura pas peur des insectes, me dis-je. Je descends l’escalier. Je suis légère, silencieuse, feutrée. Personne ne m’entend et cependant à mi-parcours, je m’arrête dans l’escalier au moment où je vois mon père, sorti de la chambre conjugale, debout, vêtu de son haut de pyjama sur lequel il tire pour cacher son sexe. Il me regarde et met un doigt devant sa bouche afin de me demander le silence. Je n’ai rien dit pourtant. Je ne sais pas ce qu’il faut taire. Le mot « pute » a depuis plusieurs heures déserté mon esprit au profit d’un cauchemar chimique qui me submerge. La vision de mon père, comme les autres, est si précise que je ne doute pas un instant qu’il me faut rebrousser chemin, retourner dans ma chambre, refermer la porte et me taire donc. Mais ne pas dire quoi ? Il m’est absolument impossible de me coucher. Car une autre image est venue chasser celle des araignées et de mon père à moitié nu. Devant moi, assis l’un à côté de l’autre sur mon lit, ma mère et mon frère m’apparaissent maintenant très nettement. Ils chuchotent. Ma mère se penche à l’oreille de ce dernier et lui murmure quelque chose qu’elle scelle d’un doigt sur la bouche en me regardant, du même geste que vient de faire mon père. Ils retiennent un secret auquel je dois rester étrangère. C’est limpide, très vécu, indiscutable. Que partagent-ils tous ce soir-là ? Suis-je celle qui perturbe l’opacité des non-dits, des confidences, des alliances qui dérangent ? En proie à mes hallucinations qui se multiplient, je tourne comme une furie dans ma chambre sans émettre un seul son semble-t-il puisque personne ne vient me voir ni s’étonner que la lumière soit encore allumée à cette heure tardive. Les araignées gagnent à nouveau du terrain. Ma mère et mon frère ont disparu. Je décide de
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redescendre alerter mon père. Je le réveille et lui chuchote qu’il y a une quantité effarante de bêtes dans ma chambre. Je ne sais plus si ma mère est dérangée elle aussi, réveillée par mon apparition, penchée sur leur lit. Quelques minutes plus tard, nous sommes assis, lui, entièrement vêtu de son pyjama, dans le canapé du salon où il me persuade de me calmer. Il commence à nouveau à somnoler quand je lui attrape la main et lui dis regarde, elles sont là. Les visions qui reprennent me convainquent qu’une marée d’arachnides naît de la moquette. Mon père ausculte la pénombre du salon. Il est déphasé, n’a pas la force de se lever et dit « Mais non enfin, il n’y a rien ». Il voudrait dormir. Peut-être qu’il est au courant de la dispute et qu’il se dit que je suis un peu agitée, mais sans plus. Lorsque enfin il se lève car j’ai insisté, et qu’il passe la main à l’endroit que je pointe du doigt, je crie. Ensuite c’est le grand blanc jusqu’à mon retour d’hôpital où un classique lavage d’estomac a mis fin à tout. À la maison, commence une convalescence bancale. C’est l’esquive générale. Un silence total à propos de ce que j’ai fait. C’est du moins ce que je me rappelle. Mes parents travaillent, mon frère est à la fac, ma sœur jumelle au lycée. Personne ne me parle. Je suis paumée, je zone dehors ou en tête à tête avec mon grand-père maternel que ma mère a invité là pour me tenir compagnie. Il est habité d’une mélancolie que sa surdité rend plus poignante encore au point qu’un soir lorsque nous sommes tous en train de dîner dans la cuisine et qu’il ne capte probablement pas un mot du brouhaha de nos conversations, il se met à pleurer en silence au bout de la table. Je ne mesure pas à quel point chacun de nous est isolé, étanche à l’autre. Je suis prise dans cette mécanique. Je n’ai absolument rien à dire à cet homme que je vois de la fenêtre de ma chambre, au premier étage, se faire harceler par l’un des deux bergers allemands des voisins qui s’est échappé dans notre jardin et qui aboie comme un fou sur le vieil homme en train d’arroser les plantes dehors. Il se défend comme il peut et braque le tuyau d’arrosage directement dans la gueule du molosse qui ne sait plus si c’est un jeu ou une agression.
Dans ma voiture à l’arrêt, sur le parking de la gendarmerie, les dépositions différentes de mon frère et moi consignées dans le secret par les représentants de la loi, je ne peux m’empêcher de penser que la colère de ma mère a été ce qu’il fallait absolument taire cette nuit-là, que notre organisation familiale risquait d’exploser si un mot de plus était dit. Par moi semble-t-il. Que cette colère tel un réseau de nappes phréatiques a fait son chemin pour mieux jaillir plus loin, plus fort, plus noire et aboutir aujourd’hui à nos dépositions à la gendarmerie. Dans le secret les uns des autres. Des années après, on rira beaucoup mon psy et moi au sujet du médicament dont j’avais avalé presque trois boîtes cette nuit-là, un remède contre le mal des transports, le Mercalm.
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