Le dernier mot

Virginie Mouzat · Chapitre 12 sur 31

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Le dernier mot

Chapitre 12

Dès l’été 1942 commencent les transferts de travailleurs français vers l’Allemagne en guerre. Dans le cadre du STO, le service du travail obligatoire, des hommes sont faits prisonniers au service de l’effort de guerre allemand. Mais c’est probablement avant cette date que Pierre Faure est fait prisonnier. Sa fille, ma mère, la petite Anne-Marie, a cinq ou six ans peut-être lorsque son père entame sa captivité puis est enrôlé de force au STO. C’est du moins ce qu’elle croit savoir, ce qu’elle croit se rappeler. Mais de la part de celle qui ment, rien n’est certain.

Sa mère, ma grand-mère, Marie-Louise, se retrouve dans Paris occupé, avec leur enfant qu’elle doit élever seule. Il semble que Marie-Louise travaille. Sa petite Anne-Marie l’inquiète autant qu’elle l’encombre. Comment protéger cet enfant dans la capitale où tout devient hostile ?

Le sourire revient dans la tête de celle qui a refermé l’album photo. Elle se remémore la maison de campagne où elle est envoyée vers l’âge de cinq ans, quelque part en Ardèche, vers Valence, chez sa tante, la sœur de sa mère, épouse d’un pasteur protestant dont le nom alsacien à consonance allemande protège peut-être un peu cette famille de six enfants. Pendant près de six ans, elle va rester là. Au fil des années, elle grandit, heureuse, entourée de ses cousins qui deviennent ses frères, de ses parents putatifs, sous l’autorité bienveillante de ce pasteur rigoureux. C’est surtout sa tante qu’elle adore, cette tante Gabrielle, solaire, aimante, protectrice. Elle est accueillie avec joie. La campagne permet de se nourrir presque sans se restreindre. Anne-Marie brunit, en pleine croissance. Dans ce qu’elle se raconte de cette enfance, il n’y a aucune tache, pas de traces de larmes ou de désespoir, pas de manque de sa mère ni de son père. Où sont passés dans sa mémoire les lettres qu’elle reçoit, les dessins qu’elle envoie, qu’elle a forcément dû envoyer à ses parents, à sa mère au moins ? Ici, elle est une autre, s’autorise l’insouciance, la légèreté, l’enfance en somme. Gabrielle l’y encourage. C’est sans doute cette dernière qui doit faire le lien et transmettre à sa sœur parisienne des nouvelles de sa petite Anne-Marie, qui s’enquiert de son beau-frère prisonnier de guerre et qui doit garder pour elle les mauvaises nouvelles. Anne-Marie est la seule fille, ils n’ont que des fils. Alors ça la fait sourire en ce jour d’avril, quelque soixante-dix ans plus tard, d’avoir été unique au milieu des autres, d’avoir été placée au centre de l’attention. Elle se réchauffe à cette idée. Elle revoit Gabrielle, que ses cheveux blanchis très tôt auréolaient de lumière. Elle a dû la coiffer, lui faire des tresses, lui brosser les cheveux. Elle entend encore son rire, car Gabrielle était d’un naturel joyeux, et ce « Anne-Marie » qui l’appelait, et sa voix vers laquelle elle se tournait. Elle se rappelle cette femme qui porte le prénom de l’ange annonciateur, surnommée Gabi dès l’enfance. Plus tard, ma mère chérira comme un cadeau ces six années d’exil ardéchois. Elle thésaurise cette enfance-là qui, au fil des ans, constitue le contretype éblouissant d’une spirale de chagrins qui l’aspire. Elle ignore quand et comment elle est rentrée chez ses parents, à Paris. Il est probable que cela se soit passé à la fin de la guerre. Elle ne se souvient plus de la réticence avec laquelle elle a retrouvé son père, ni de la façon dont il lui est apparu étranger. Il n’était probablement plus le même. Il rentrait parce que la guerre était finie, parce que l’Allemagne était vaincue, mais le perdant, c’était lui. Son enfant ne le reconnaît pas, son pays ne le reconnaît pas. Partout où il se tourne, il doit faire face à des comparaisons qui le diminuent, aux exploits de ceux qui relatent des faits de guerre, aux vainqueurs, aux fantômes. Devant ceux qui ont résisté, ceux qui se sont battus, ceux qui sont morts, ceux qui reviennent des camps, devant sa propre enfant qui ne voit plus en lui le jeune papa qu’il avait commencé d’être, il perd la face. Il n’appartient à aucune catégorie. Il n’est le héros de personne. La France entière regarde d’un sale œil ces prisonniers qui d’une certaine façon ont servi l’Allemagne honnie. Même s’il a été cantonné à la corvée d’épluchage de patates pendant presque cinq ans et qu’il n’a rien fait de mal, se dit-il, il revient en loser, sa fierté, son honneur, sa virilité, sa paternité piétinés par l’Histoire. Marie-Louise elle aussi se heurte aux changements de sa propre petite fille, une Anne-Marie qui entame sa préadolescence dans le chaos des retrouvailles. Et peut-être grandissent en la jeune épouse les premiers reproches, une certaine déconsidération à l’égard de ce mari revenu partager sa vie. Elle aurait voulu un autre enfant, mais son corps s’y refuse. Cet échec se double d’une hystérectomie totale. Les premières frictions entre elle et sa fille germent. C’est plausible. Personne ne se reconnaît. Sa mère n’est pas sa tante, cette femme aux cheveux blancs tant aimée, son père est un fantôme docile aussi meurtri par ce qu’il a vécu que par ce qu’il retrouve. Tous libres mais prisonniers du souvenir de ce qu’ils ont laissé, de ceux qu’ils furent, de ce qu’ils allaient être.

C’est sans doute à cet instant que j’ai commencé à regarder par la fenêtre, se dit Nathalie, à regarder ce qui allait venir, ce qui allait revenir, me revenir. C’est dans les turbulences des malentendus où s’abîme ce trio familial que mon père, lorsqu’il rebaptise ma mère Nathalie des années plus tard, répond de façon inconsciente mais précise au profond désir d’Anne-Marie d’être une autre. Par quelle prescience a-t-il su que j’attendais ça ? s’interroge-t-elle.

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