Le dernier mot

Virginie Mouzat · Chapitre 14 sur 31

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Le dernier mot

Chapitre 14

Elle n’a pas toujours été celle-là pourtant. Je me rappelle ma mère travaillant aux côtés de mon père, en tant que pharmacienne d’analyses médicales dans le laboratoire fondé par lui. Ce qui, à mes yeux d’enfant, leur conférait un statut d’égalité. Puis elle a arrêté. Plus tard, elle s’est lancée dans des études à l’école de la parfumerie de Versailles. Pour travailler son sujet, elle avait rapporté à la maison un coffret rempli de fioles d’huiles essentielles et absolues. J’étais devenue fascinée par cette mère dont je sentais qu’elle voulait enfin, peut-être, se réinventer en nez pour la parfumerie. Avec elle, je reniflais les flacons. Ça m’emmenait dans des trips olfactifs déments. Odeur d’algue, d’iode, de bord de mer, de mousse, de sous-bois de Haute-Vienne, d’excréments avec le musc ou la civette qui me faisaient reculer en criant : « Ça pue ! » Elle riait. Elle m’expliquait les concrètes, les solides, les dilutions. C’était une des premières fois où je la sentais passionnée, amusée même. Et surtout, ce n’était ni les troubadours de son beau-père, ni le laboratoire de son mari, ni le Limousin, ni les catalogues de voyage, ni les coléoptères, c’était à elle, un monde à elle. Elle devenait spécialiste de quelque chose de féminin, de séduisant, d’artistique. Je l’imaginais en chef d’orchestre d’une marque de luxe dont les créations olfactives rejoindraient un jour les flacons à moitié vides qui prenaient la poussière sur l’étagère de sa salle de bains, vestiges de nombreux engouements et passades au profit de tel ou tel nouveau parfum. On s’habituait à First de Van Cleef & Arpels, elle passait à Ivoire de Balmain, puis c’était Chamade de Guerlain ou Shalimar, remplacé par Dioressence et ainsi de suite. Peut-être voulait-elle étonner son homme, ses enfants, ses amis. Peut-être voulait-elle perturber son sillage, peut-être s’imaginait-elle que chaque nouvelle aura parfumée déjouerait l’habitude, l’usure de sa présence. Ou bien tout comme entre Anne-Marie et Nathalie, il aurait fallu que quelqu’un d’autre choisisse à sa place. Je ne sais pas combien de temps devaient durer ses études de parfumerie, trois ans je crois. En tout cas, au bout d’un an, tout s’est arrêté. D’un coup. Je n’ai aucune idée de ce qui a motivé cet abandon. Le coffret aux flacons d’essentielles et d’absolues a disparu, son imbroglio de senteurs évaporé. Plus tard, elle a travaillé à la mairie de la petite ville des Yvelines où ils habitent. À la bibliothèque ou auprès du premier adjoint au maire, ce n’était pas clair. Ce flou prouve qu’elle raconte assez peu ce qu’elle fait ou que je ne sais pas l’écouter. Mais dans mon esprit, elle quitte la posture de chef d’orchestre olfactif pour un sacerdoce civique qui ne me fascine plus du tout. Je crois qu’à cette époque, je suis déjà en partance de cette maison familiale où j’ai commencé d’être insomniaque vers l’âge de douze ans.

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