Le dernier mot
Chapitre 7
À Paris, ils se sont décidés pour une exposition rare au jardin du Luxembourg. Elle lui a dit « Il faut absolument y aller. Je l’ai vue en Italie, à la pinacothèque de Volterra, en Toscane, c’est magnifique ». Mon père imagine cette femme qui sait tout, qui a tout visité, qui a voyagé et tout mémorisé, dans son élément, un voyage culturel et raffiné, parlant toutes les langues. Il a tant à apprendre à son contact. À elle, il offre l’amour, les gestes et la jouissance. Il le lui réapprend. Il aime tellement ça. Ses maîtresses le lui ont dit. Il aime se poser en maître de l’exercice. Caresses de bouche, de doigts, de sexe. À la télévision, lorsque apparaît une actrice qui lui plaît, devant sa femme et ses enfants, il s’exclame « celle-là, elle est bandante ! ». Ses enfants rient parce qu’ils perçoivent alors leur père comme un gars plein de vigueur, un mâle alpha à l’humour grivois, vestige de ses débuts. Cependant, encore jeunes, ses enfants sont un peu gênés, car ils sentent que ce père continue d’aimer ça sans nécessairement le partager avec leur mère. Mais ce n’est rien, n’est-ce pas, puisque ça se passe devant elle. Si ça se dit à la cantonade, c’est que c’est risible. Pour les enfants, il n’y a d’obscénité que lorsqu’il y a secret. C’est derrière la porte fermée que se déroule l’acte, que l’on entend ce qui ressemble à une plainte, à des gémissements apparentés parfois à de la douleur. Mais là, si ça se passe devant tout le monde, pendant le film de vingt heures, c’est que tout va bien. Il n’y a pas de mal.
Ils vont donc voir une exposition, car il faut parer de raffinement, de culture, de références, d’images, de tableaux et de livres leurs sentiments, qui s’augmentent ainsi d’une forme de noblesse.
Ils s’arrêtent devant une peinture d’un maître du e XVIII siècle. Un drapé bleu, comme une serviette de bain autour de la taille, remonte sous forme de cape, s’enroule autour de l’épaule gauche d’un homme presque nu. « Ma chérie, voulez-vous que je sorte de mon bain de cette façon ? » Ils se vouvoient. Il adore ça. Elle le regarde et rit. Il a toujours su les faire rire. Il est tellement joyeux, enjoué par tout et rien, facétieux tel un lycéen. Au coin de ses yeux, les rides éclatent en rayons, preuve de tous les rires qu’il sait provoquer. Elle l’observe en se disant qu’il est un peu potache, mais tellement charmant. Il la distrait, il est léger. Elle aime ça. Elle y reconnaît l’intelligence de la vie. Sur le tableau, une femme agenouillée lève son visage vers l’homme en bleu. Elle semble sidérée. Sa robe jaune est prolongée d’un drapé rouge orangé. On ne sait pas bien à quoi sert cette sorte de traîne, si ce n’est à créer un camaïeu d’ocres avec la terre battue qui l’entoure, à la lester, à la rattacher au sol. Elle est incroyablement terrestre, d’ailleurs elle fait corps avec le jardin, ramassée sur elle-même tel un gros rocher d’étoffe et de chair. Lui la domine, l’intimide sans doute, une main dirigée vers elle sans l’atteindre, une autre vers le ciel dont il porte la couleur, tel un paratonnerre avec au milieu son grand corps dénudé.
Devant le tableau, un homme et une femme qui s’aiment regardent un homme et une femme qui ne se touchent pas. Elle prend la parole. Tout ce qu’elle dit enrichit l’instant. Mon père en frémit de fierté. Elle sait tout, se dit-il. Il est comblé. Elle l’invite dans son esprit et sa culture. À ses côtés, elle explique « C’est Jésus avant sa montée au ciel, le lendemain de son enterrement. Elle, c’est Marie-Madeleine. Elle est revenue devant son tombeau mais ne le reconnaît pas. Elle est déconcertée. La pierre du tombeau a été roulée, la sépulture est vide. Elle s’adresse à cet homme en bleu qu’elle croit être le jardinier. Il lui demande qui elle cherche. C’est lorsqu’il se met à parler qu’elle l’identifie. Du coup, elle l’appelle “notre maître” et veut le toucher pour croire à nouveau, pour le reconnaître complètement. Il l’en dissuade car il n’est ni vraiment terrestre ni vraiment une créature du ciel, ni vraiment homme ni vraiment Dieu. Cet état intermédiaire interdit aux mortels de le toucher. Donc il empêche Marie-Madeleine de le retenir. Il demande à cette femme qui incarne la figure générique du chagrin des mortels de ne rien tenter, de le laisser partir. “Ne me touche pas, ne me retiens pas.” C’est ce que signifie Noli me tangere, le titre du tableau. Sa déclaration comme un avertissement est en fait une libération, sa propre libération, car son départ l’inscrit dans l’infini, lui le supplicié sur la Croix. »
Elle a parlé presque d’une seule traite. Il est ébloui. Il a glissé son bras sous le sien. Il sent sa présence chaude et bavarde, savante de façon si naturelle. Il voudrait que la vie s’arrête là, tout de suite. Pourtant, il se sent fringant, jeune comme jamais, reconnaissant face à ce cadeau que lui offre l’existence. En sortant, il se presse contre elle, il voudrait lui déclarer quelque chose mais il ne sait pas quoi. Il découvre la force de cette femme, son regard sur le monde. Sous le soleil ruisselant d’avril, leurs pas font crisser les graviers du jardin du Luxembourg. Dans ce parc, il voit le reflet de ce qu’il aime, l’ordre selon lequel l’homme a organisé la nature, les ornementations, les statues, les bassins, l’alignement des choses. Il ne pense à rien d’autre devant l’évidence de ce jour magique. Il est doué pour la vie, pour le cœur léger, il le sait.
De ses études de pharmacie, il a gardé le goût de la botanique et des insectes qu’il collectionne, épingle et range dans des boîtes vitrées bien ordonnées. Il a le don de la cuisine, pour lui c’est un jeu d’enfant basé sur des saveurs simples, des herbes, du curry, des feuilles de laurier. Ce qu’il plante pousse, ce qu’il cuisine se mange. On trouve ça délicieux. Il a la gaieté contagieuse, il fait rire aux éclats. Il est du côté de la vie par nature. Pour lui, il n’est jamais question de « Noli me tangere » ; il est hyper terrien, hyper solaire, tactile, gourmand de musique, de mots et de grand air. Son ennemi, c’est l’eau et la plage, cette mer qu’il ne maîtrise pas, dans laquelle il sait à peine nager, ce sable où bronzer l’ennuie. Il dit toujours « J’ai appris à nager dans un évier ».
Il est relax, détendu. Alors pourquoi ces mots à sa femme dans leur maison de banlieue, « arrête de te chier dessus » ? Elle n’est pas une merde, mais cela signifie qu’elle en est couverte. Mon père a convoqué cette image avec une brutalité qu’il regrette probablement, dont la conclusion signifie qu’elle est devenue intouchable, inapprochable, qu’elle pue. Elle a entendu. Elle a suffoqué. Elle n’a rien dit. La violence des mots lui indique qu’il a cessé de l’aimer, pire, qu’il a cessé de vouloir l’enchanter. Il n’est pas exclu que mon père ait dit ça pour l’aider, pour la secouer, pour freiner le vertige dans lequel sa femme tournoie de plus en plus. Mais lorsqu’il prononce cette phrase, c’est trop tard, il est déjà en fuite, avant même de claquer la porte mentale de leur vie, il lui signifie qu’il s’en écarte, qu’elle sent l’excrément, qu’il ne reconnaît plus l’Anouk Aimée en elle, qu’il a également perdu de vue celle qui lui a fait place. Peut-être en est-il toujours malheureux à ce moment-là.
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