Le dernier mot
Chapitre 24
Je mange des plâtrées de spaghettis, je bois du vin rouge tous les soirs, et pourtant je maigris à vue d’œil. Je suis dans une forme olympique, speed, sharp, levée vers six heures trente, je m’active dans la maison familiale, je fais les courses, prépare les repas, nettoie. Ma thyroïde s’est mise à s’emballer. Portnoy, qui sent la tension extrême, détale sous la pluie dès que j’ouvre la porte-fenêtre de la cuisine. Depuis des jours, il tombe des trombes. La température en nette baisse fait remettre manteaux et pulls. Portnoy s’en fiche, il cavale comme un damné, et d’un bond, escalade le tronc des grands pins, reste perché des heures, observant les deux bergers allemands des voisins aboyer sans discontinuer à ses pieds de l’autre côté de la clôture, avant de céder à l’appel du sachet de croquettes. Dans le garage où est réapparu un bac à litière, il utilise la chatière qu’il traverse en un éclair comme s’il était en train de fuir son ombre. Il renifle partout les traces de la siamoise morte des années plus tôt.
Un matin où nous sommes seuls dans la cuisine pour le petit-déjeuner, lorsque je nettoie la cafetière à presse, mon père s’approche de moi. Il dit : « Tu ne trouves pas qu’on est mieux ? » Dans la brutalité de cette confidence, je reconnais l’écho du geste de celle qui s’est tuée ici. Elle a semé en chacun de nous les germes d’une monstruosité dont la violence s’exprime partout. Ce qu’il me dit ne me choque pas. Oui, il faut l’admettre, on est mieux. Mieux dans le sens où, enfin, Anne-Marie et Nathalie ont disparu, faisant fuir d’un coup ces siamoises et leurs doublures chagrines. Elles nous ont délivrés de leur emprise, de la tristesse pesante qui finissait par poisser les secondes, les minutes, les années. Le téléphone peut bien sonner, les portes se fermer avec fracas, il n’y a plus dans cette chambre bleue cette gisante migraineuse qui asservit les siens. Ses silences lourds de reproches rentrés, terminés. La perspective des vexations boudeuses où elle s’enfermait pour un mot malheureux également. Mon père apporte quelques minutes plus tard une photo de la femme qu’il aime, et ajoute « Tu ne trouves pas qu’elle lui ressemble ? » Je découvre alors enfin, et déjà, cette femme. Elle a son âge, paraît élégante même si la photo est essentiellement cadrée sur son visage. Mais ce qui m’étonne surtout, c’est qu’elle a les yeux fermés. « Elle déteste qu’on la prenne en photo, alors je l’ai photographiée pendant qu’elle dormait », explique mon père. C’est à la fois effrayant et touchant la façon qu’il a, sans s’en rendre compte, de me montrer le visage de celle qui sur ce cliché présente la même expression que l’autre qui, il y a quelques jours, offrait pour la dernière fois son visage aux yeux clos dans la chambre bleue sur son lit de mort, à quelques pas de la cuisine. Sur le mur, au-dessus du meuble où elle a remis les blisters vides que la police a trouvés après, est toujours punaisé mon mot posté un an plus tôt, « bonjour maman ».
La photo qu’il me tend de son amoureuse ne me surprend pas. Plus rien d’autre n’existe pour cet homme, à part le temps qui presse, à part son conte de fées où celle endormie dans la mort ressuscite dans une posture identique sous les traits d’une autre. Hermétique à la brutalité des circonstances, il la tient, son histoire magique qui lui permet d’un tour de passe-passe de remplacer l’une par l’autre, d’intervertir les endormies.
Il joue franc jeu, ne prétend pas agir en veuf éploré. Quitte à heurter les vivants et celle qui nettoie la cafetière de son bonheur neuf. Là encore, j’y vois les répliques sismiques de ce que ma mère a fait quelques jours plus tôt.
J’ai croisé d’anciens amants au bras du nouveau, sans sourciller. J’ai été celle qui découvre le cœur fendu l’ancien être aimé dans la gloire de son nouvel amour. Ça claque. Ça mord. Mais mon père, aussi vivant qu’aveugle n’a pas le temps de se soucier d’épargner qui que ce soit.
La violence gagne, fait irruption.
Lorsque mon frère et moi, dans la boutique des pompes funèbres de Saint-Germain-en-Laye, sommes en train de choisir les fleurs, le cercueil et autres détails de l’enterrement dont nous ne connaissons pas encore la date, la porte d’entrée vole en éclats. Un homme en civil surgit, et crie « police » en montrant un brassard avant de s’accroupir en planque, son talkie-walkie déversant à tue-tête les voix de ses collègues qui traquent un malfaiteur dans une banque voisine. Mon frère et moi nous regardons, livides. L’agent des pompes funèbres reste muet. Cette éventualité ne figure sans doute pas parmi les différents cas de figure inculqués dans le manuel qu’ils étudient pour savoir comment se comporter face au chagrin des clients. On se replie dans l’arrière-boutique où, puisque je suis en charge du choix des fleurs, on me confie un album de photos criardes qui égrène à tous les tarifs, bouquets et ornements de cercueil plus laids les uns que les autres. Des corolles de pétales orange ou bleus sur des feuilles de palmiers, des gerbes de glaïeuls multicolores, des camaïeux approximatifs se succèdent au fil de pages jusqu’à la nausée. Alors que grésillent les voix dans le talkie-walkie du policier, je me dis que le blanc limitera les dégâts. Je propose à mon frère « Si on ne prenait que des fleurs blanches ? » Il répond, très ferme « Ah non, les fleurs blanches, c’est pour un enfant ». Je me tais. D’où tient-il cette certitude ? Moi je crois justement que ça serait bien pour la petite Anne-Marie qu’on va enterrer, pour celle dont les rêves et les ambitions se sont évanouis en Ardèche il y a bien longtemps, mais mon frère n’en démord pas. Va pour du jaune alors.
J’essaye de faire passer l’idée d’une pierre calcaire ivoire, poreuse, qui verdirait, sur laquelle les lichens et les mousses s’installeraient. Je trouve ça poétique, une tombe gagnée par la manifestation organique du temps qui passe. C’est compliqué, me fait-on comprendre. « On n’a pas ça en stock. » Il faut attendre des mois, peut-être six, peut-être huit, et puis c’est plus cher. On s’en voudrait presque de vouloir faire original en ces circonstances. D’ailleurs, l’agent des pompes funèbres me considère avec humeur, trouve
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déplacées cette femme et ses demandes extravagantes. Ces clients ont des exigences. Il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour faire comprendre que sur la stèle seront inscrits un prénom et un nom de femme mariée différents du prénom et du nom de jeune fille. C’est vrai qu’on a l’air de mettre en terre deux personnes distinctes. Pour la pierre tombale, il reprend « Non madame, prenez un granit poli. Aucun entretien. Un coup d’éponge et c’est propre. Je vous assure, c’est beaucoup plus pratique. » J’ai bien envie de lui dire qu’il dégage, avec ses préoccupations de ménagère éprise de toile cirée. Je me retiens pour mon frère lorsque dans un grand claquement de porte, le policier disparaît.
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