Le dernier mot

Virginie Mouzat · Chapitre 5 sur 31

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Le dernier mot

Chapitre 5

« Ne t’inquiète pas », lui chuchote une voix.

Ça discute dans sa tête.

Une autre renchérit « Il va revenir ». « Je te dis que non », répond la première.

« Quand c’est non, c’est non. »

« L’autre jour il m’a pourtant dit qu’il m’aimait, enfin qu’il n’aimait que moi. Il me l’a dit. Oui, il me l’a même écrit. J’ai encore le mot d’ailleurs. Un bout de papier. Il l’a signé. »

« Mais tu crois encore ses paroles ? Vraiment ? Tu le crois encore ? »

« Oui, enfin non, je ne sais pas. »

Depuis des années, ma mère se parle à elle-même. Ces derniers temps, il est probable qu’elle soit devenue son unique interlocuteur.

Devant un miroir elle se demande qui est cette personne. Où en étais-je ? s’interroge-t-elle. Elle comprend qu’elle se parle à elle-même, mais le savoir ne change rien au problème. Un problème ? Pourquoi ? s’étonne-t-elle. « De toute façon, personne n’est là pour vérifier », se rassure-t-elle à haute voix. Elle aimerait pourtant que ça ne se sache pas, mais ça lui échappe. Les mots de cette femme croisée dans la glace, ce sont les siens. Ces voix intérieures, ce sont les siennes. Ses questions, ses réponses, cette deuxième personne qui dialogue, son avocat du diable, son confesseur, elle, elle, elle encore. Ce jour-là, elle se parle plus que jamais. Elle est l’huissier de cette journée d’avril qui s’annonce grandiose, révolutionnaire. Elle qui a le sentiment de ne rien avoir accompli dans sa vie, en tout cas pas grand-chose à part avoir enfanté, va poser un acte d’une témérité dont jamais elle ne se serait crue capable. Soudain, dans la maison lumineuse, elle doit vérifier quelque chose. Tout de suite. Elle se dirige dans le salon vers le meuble indochinois hérité de son grand-père. Elle en sort un album photo. Elle cherche la page. Voilà, elle a trouvé. Sur la photo, elle a dix-huit ou vingt ans peut-être. Elle sourit en se regardant. Elle sourit parce que sur le cliché, elle se voit rire. Ça lui revient, ce moment de gaieté. Quelqu’un l’a prise en photo ce jour-là, mais qui ? Quelqu’un qui l’aimait ? C’est dans un jardin. C’est un été en Limousin. Sa peau mate est encore plus hâlée. Elle tient un appareil photo dans ses mains, quelqu’un l’a saisie à ce moment-là. Elle se rappelle avoir été gênée, comme à chaque fois qu’on la photographie. Un embarras qui demeure et à cause duquel elle ruse et détourne le visage juste à temps pour ne jamais apparaître sur un cliché. Qu’on la regarde, qu’on l’observe, ça la perturbe, ça la met au centre. Que faire de ça ? Sur le papier glacé, elle tripote un appareil photo en riant, l’air de ne pas savoir comment ça marche, l’air de se demander comment fixer le monde. L’ombre de l’arbre derrière elle projette sur le sol de grands trous de lumière. Cette fille, ça a été elle. Elle a été celle-là. Pas vraiment glorieuse, pas vraiment triomphante, non, on ne pourrait pas aller jusque-là mais belle au moins, c’est déjà ça de pris. La photo est en noir et blanc, ça doit être vers la deuxième moitié des années 1950. Plus tard, on la prendra pour Anouk Aimée. Elle a vingt-neuf ans quand sort en 1966 Un homme et une femme, le film de Claude Lelouch. C’est l’année où naissent ses jumelles. On l’arrête dans la rue, on l’observe. C’est à s’y méprendre. Comme elle, le nez fin, les cheveux bruns presque noirs, les sourcils circonflexes, la peau olive. À se demander d’où sortait cette fille unique au sein d’une famille de blonds et châtains à peau claire. Elle examine le cliché aux bords dentelés. Elle n’a aucun regret, non, ce n’est pas ça. Mais elle s’interroge. Dans sa maison illuminée du soleil d’avril, elle se demande quelle bifurcation sur le parcours de sa vie l’a amenée ici, à ce moment précis, en train de regarder cette photo. Quel est l’embranchement pris un jour qui la place aujourd’hui devant l’imminence de cette journée fabuleuse, face à ce meuble indochinois, sa porte ouverte laissant échapper le mélange inextricable d’odeurs des bougies parfumées qu’elle y accumule ? À quel moment s’est-elle trompée ? À quel moment lui est-il devenu impossible de demeurer cette fille brune rieuse, superbe comme on disait alors, pas destinée à se retrouver là, à scruter sa jeunesse sous forme d’une photo en noir et blanc, qui jamais n’aurait eu à se parler seule dans le silence parce que sans cesse, il y aurait eu des voix, des gens, des hommes, des femmes, des enfants et des petits-enfants autour d’elle. À quel instant a-t-elle choisi cette voie pour, depuis quelque temps – des années ?, se surprendre à passer mille fois devant la petite fenêtre à côté de la porte d’entrée en observatrice de son destin. Elle a donc bien été celle-là. Elle a été désirée pour cela, pour ce qu’elle fut alors, pour ce rire qu’on entendrait presque depuis le carré de papier photographique qu’elle tient dans ses mains. Ce serait donc elle la fautive, elle qui se serait égarée, qui aurait mis à mort cette fille-là, puis Anouk Aimée incognito, ce serait de son fait, de sa faute, ce serait elle l’Anoukicide ? Doit-elle blâmer les hommes ? Elle ne sait pas quoi penser. Le chemin parcouru est trop long, trop tortueux pour le résumer ainsi ce matin. Disons que ce 3 avril répondra aux questions, pulvérisera les doutes. Ce sera une journée qui invalidera la moindre délibération, interdira tout discours. Une dernière fois, elle s’attarde sur la photo qu’elle replace dans le meuble sans se donner la peine de la ranger dans l’album. Les autres pages renferment les images d’une pharmacie en Indochine, un bâtiment immaculé qui ressemble au casino d’une station balnéaire de la côte normande. On voit un homme habillé tout en blanc, pantalon à pli, veste à col Mao et casque colonial. Il semble fier de sa situation. C’est le pharmacien, son grand-père. Quelques pages plus loin, on le retrouve dans sa maison du Limousin, à Solignac. Au-dessus du piano droit, les souvenirs indochinois, éventails, urnes en bois incrustées de nacre, chasse-mouches accrochés au mur comme des épées croisées, constituent l’inventaire colonial rapporté d’Indochine vers les années 1900. Assis dans l’un des fauteuils, qui regarde l’objectif, cet homme, le pharmacien, moustaches et

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lorgnons pincés sur le nez. En expédition au pays des Annamites, toujours coiffé de son casque colonial, habillé de blanc, ou sur le continent africain, on le voit auprès de huttes, entouré d’enfants, pas loin d’un fleuve, une pirogue échouée sur sa berge de terre battue. Il est son Ulysse, rentré au pays après des années d’exercice en Indochine et en Afrique. Elle a obstinément rêvé d’ailleurs, de voyage, de fuite, comme lui peut-être, dont elle a beaucoup raconté qu’il s’était consolé dans ces contrées d’un amour malheureux laissé en Haute-Vienne. Elle, elle a longtemps évoqué un homme, de son âge à elle, parti vivre en Tasmanie, prétendant que depuis la France, elle demeurait sa correspondante, possiblement son amoureuse. C’était avant ses années Anouk Aimée, peut-être à l’instant de cette photo où elle rit, où elle est capable de rire encore. Lui en Tasmanie, elle ici, elle aurait été une sorte de marraine de guerre pour celui qui était parti si loin, placée dans l’attente, guettant ce qui arrive aux autres par une fenêtre sur le monde. À quel moment cet homme est-il rentré en France ? Est-ce qu’ils s’aimaient ? A-t-elle voulu l’aimer, le rejoindre ? La distance a-t-elle précipité cette fille brune aux cheveux noirs vers un autre carrefour ? Cette femme qui a ouvert le meuble indochinois a beaucoup inventé. En ce matin d’avril, elle a sans doute oublié les histoires qu’elle a racontées, qu’elle s’est racontées. Entretenant le souvenir d’un homme en Facel Vega, version moderne du chevalier. Dans son récit parcellaire, il serait venu la voir et serait reparti, sans elle. Où est-il venu la retrouver ? Dans cette modeste maison du Limousin où crevaient de sécheresse les souvenirs indochinois, restée des années sans eau courante, les shampoings et les bains se faisant avec celle du puits chauffée dans des casseroles. Sa Facel Vega a dû faire sensation. On imagine comment la petite-fille du pharmacien, qui sourit sur un cliché en train de se figurer comment fonctionne un appareil photo, a fait un peu jaser. Il vient pour elle. Il n’est pas resté. Il ne l’a pas emmenée. Cette Emma Bovary de Haute-Vienne s’est persuadée qu’elle a été désirée, et sans doute l’a-t-elle été alors que toutes ses expériences convergent vers un constat identique : elle a été quittée, visitée peut-être mais visiblement jamais emmenée, jamais emportée par un destrier, dans une Facel Vega, en Tasmanie ou ailleurs. Il advient souvent ce qu’on redoute. A-t-elle mis en œuvre ce qu’elle craignait le plus, être une laissée-pour-compte, une abandonnée, une posture récurrente à mesure qu’elle construit sa vie ?

Cette femme restée à quai telle une pirogue qui prend l’eau sur une rive de terre battue a-t-elle été assez intelligente, assez libre pour s’affranchir d’une éducation catholique catastrophique, qui lui a inculqué que la vertu était céleste et que l’existence terrestre n’était qu’un chemin de croix qui pourvoit celui qui l’arpente de qualités seules reconnues par un dieu trônant sur le crucifix du mur de leur chambre bleue, côté gauche, au-dessus de la place où ma mère dort dans le lit conjugal des Yvelines ?

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