Le dernier mot
Chapitre 21
Les cent vingt milligrammes de bêtabloquants ont commencé à agir vers trois ou quatre heures de l’après-midi. Six heures après l’ingestion, c’est plus ou moins le temps nécessaire afin de métaboliser les cardiotropes. Nathalie sait que son mari reviendra de sa journée parisienne vers six ou sept heures du soir. Elle prévoit de la marge au cas où il rentrerait plus tôt. Elle tient à gagner son pari. Il faut lui laisser le temps d’accomplir son projet. Elle a vidé la vingtaine de blisters qui renferment les gélules, un à un dans sa main, vers neuf heures du matin, dix heures au plus tard. Elle a essuyé quelques larmes de peur et d’excitation. Elle a avalé les comprimés très vite afin de se prémunir de toute hésitation. C’est un grand jour. Un jour de pari et de chance, un jour où elle défie les hommes, Nathalie, Dieu également. Elle a parlementé avec elle-même. Pour une fois, ma mère se dit qu’elle se fiche pas mal que son dieu la condamne pour ce qu’elle s’apprête à commettre. Qu’elle finisse en enfer ou ailleurs, peu importe. Elle désobéit à tout le monde. Quelle sensation formidable. Elle sent qu’elle récupère avec ce geste quelque chose de sa jeunesse rangée dans le meuble indochinois, une fougue oubliée, l’élan qui lui faisait défaut depuis si longtemps. Elle sait que dès l’apparition des premiers vertiges et d’une nausée qu’elle redoute, il faudra s’allonger. Avant cela, elle a le temps de traîner un peu, de rester au soleil, de flâner à l’étage. Plus tard, elle ira refermer les fenêtres mais laissera grande ouverte celle de leur chambre. Par chance, elle est au nord, il y fera frais au début puis froid. C’est important. Il faut encourager l’hypothermie. Elle a étudié la pharmacie. Diplômée, professionnelle, elle sait, s’est renseignée, vise juste. Elle va grelotter mais ça n’a plus beaucoup d’importance. Elle a rangé les plaquettes vides dans un des tiroirs de la cuisine. Elle aime bien ce meuble aux motifs floraux dont les couleurs ont jauni avec les années. Elle nettoie son verre d’eau, passe devant la cafetière où ce matin, comme d’habitude, son mari a versé deux cuillerées de café moulu avant de partir pour Paris. C’est elle qui devait verser l’eau chaude à son réveil. Elle n’y a pas touché. Elle se surprend à rêver, immobile, debout, devant les portes-fenêtres qui ouvrent sur la pelouse, à l’arrière. À travers les arbres et la haie, on aperçoit une maison qui donne directement sur le parcours de golf. Sa maison à elle n’a pas ce privilège. Depuis des années, elle a souvent imaginé la vie de ses occupants, prêtant à celle qui habite là, car comment aurait-elle pu le savoir, une voiture de luxe dont elle a aperçu les va-et-vient, une bague de fiançailles en diamant forcément importante, une vie plus remplie que la sienne. Sans jamais les rencontrer, elle croit deviner que ces voisins sont issus d’une classe sociale plus élevée. Après d’inutiles coups de tronçonneuse, l’un des platanes a été abattu. On voit mieux.
Combien de temps reste-t-il à la molécule pour entrer en action de façon irréversible ? Elle a ajouté un peu de sucre dans l’eau pour lancer au plus vite le médicament dans ses veines. Au passage, elle regarde la porte du meuble indochinois laissée ouverte. Oh, ce vertige qui la cloue sur place. Ça commence ? Elle n’a pas vu le temps passer. Téléphoner à quelqu’un ? Mais qui ? Elle sait qu’elle ne pourra pas retenir ses larmes si elle le fait, qu’elle lâchera forcément des indices, alors non, il ne vaut mieux pas. Après sa halte au soleil dans le salon, elle se sent lourde. Ses membres pèsent. Tant qu’elle le peut encore, elle vérifie son maquillage, ses bijoux, sa robe bleue. Cet effort lui coûte. Ça lui rappelle les dîners qu’elle a donnés ici. L’énergie que ça lui prenait, d’afficher toute la soirée l’image d’une Nathalie supérieure, qui réussit tout ce qu’elle entreprend, négociant depuis le matin sa crainte d’échouer, sentant son mari s’empêcher de l’aider pour la laisser tranquille, s’interdisant même de professer sa bonne humeur si constante qu’elle en devenait toxique pour celle qui, les nerfs à vif, ayant terminé tous les préparatifs du dîner, devait se consacrer à sa toilette, à son allure, alors qu’au fond, déjà épuisée, elle ne rêvait que de se coucher.
Elle se sent engourdie. Elle manque de trébucher. Elle commence à avoir froid. Elle ne veut surtout pas qu’on la retrouve par terre, affalée quelque part, le visage bleui, dans la salle de bains, dans l’entrée, dans ses renvois. Lorsqu’elle l’a encore pu, après qu’elle s’est allongée à sa place, du côté gauche du lit, elle a étalé sa robe, l’a rabattue sur ses jambes. Elle se veut présentable. Et puis, elle laisse tomber son corps si lourd. Oh comme c’est bon, que ça fait du bien. Ses voix lui parlent encore. Elle écoute leurs mots. Ça ressemble à une liste ou au bruit d’un train sur les rails.
Se dérober aux injonctions, disent-ils. Aux devoirs du féminin. À la soumission.
Fin de la vie promise. De l’obligation d’être heureuse. Des élans heurtés à la violence de l’existence.
Faire taire sa propre mère, son propre père.
S’évader.
Se dissocier.
Être mouvementée.
Rire jusqu’à l’asphyxie.
Rompre de la généalogie.
Craindre d’être enfermée dans un genre sacrifié et pleureur, et piétiner cette crainte.
Redouter qu’on prête à mon sexe une mélancolie typique, qu’on le caractérise en tant qu’objet fragile, sensible, romantique, et s’en moquer.
Foutre en l’air l’idée de regret.
Se placer du côté de l’indiscutable.
Où étais-je en Mai 68 ?
Ne pas reconnaître la plainte, car ça n’aura jamais existé.
N’être ni elle ni lui.
Embrasser l’insurrection.
Résilier l’espérance.
Redevenir fatale.
Ne plus lâcher la parole.
Bazarder les catalogues de voyage.
Se rendre inévitable.
Établir quelque chose de contraire.
Inventer la vitesse.
Annuler l’espace entre le je veux et le je suis.
Silence des hommes.
Devenir quantique.
Brûler le meuble indochinois.
Tout donner. Tout rendre. Tout lâcher.
Chanter à tue-tête.
Big bang personnel.
Ne pas finir ses phrases.
Remonter à une source qui précède les projets, le plaisir, les mots, tout.
Ne rejoindre personne.
Prendre.
S’octroyer.
Saisir.
Chahuter.
Jouir de la démission.
Ne plus avoir de reflet.
À la question, comment vas-tu, répondre « Rouge ».
Laisser des clés sans dire pour quelle porte.
Sublimer.
Être délinquante.
Pourrir l’idée de réciprocité.
Faire pitié et s’en balancer.
Vouloir être orpheline.
Refuser. Refuser. Refuser.
Il lui semble que cette liste n’a pas de fin. Ses mots résonnent dans sa tête alors qu’elle se demande qui appuie sur son thorax. Qui fait sombrer son cœur en une vrille très lente, qui pèse sur son corps qui s’enfonce ? Ce n’est pas qu’elle ferme les yeux, non, c’est qu’elle ne peut plus les ouvrir. Elle n’a déjà plus le pouvoir de vouloir ou de tenter de se réveiller. Le fléchissement de ses facultés s’est enclenché tandis que son inconscient continue à s’adresser à la jeune fille sur la photo. « Où en étais-je ? » se demande-t-elle. Moins de soixante-dix, moins de quarante battements cardiaques par minute, peut-être moins. Où en étais-je ? Elle descend dans les profondeurs. Et pourtant elle ne s’est jamais sentie aussi vivante. La dépression respiratoire qui s’accentue fait peser ses poumons. Ils sont de plus en plus lourds, ils deviennent des ennemis, elle aimerait qu’on les lui arrache pour faire de la place, pour que l’air circule. Sa poitrine s’affaisse,
p p p q p
reprendre son souffle se rapproche de l’impossible. Vingt battements par minute. Le coma a commencé. L’effondrement cardio-vasculaire est à l’œuvre. Le sang n’arrive plus jusque dans ses membres, il cesse peu à peu d’irriguer les organes vitaux. Sa poitrine ne se soulève presque plus. Depuis plusieurs heures déjà, les odeurs, la température, les sons, cette sonnerie du téléphone qui insiste dans leur chambre, plus rien ne parvient jusqu’à elle.
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