Le dernier mot

Virginie Mouzat · Chapitre 13 sur 31

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Le dernier mot

Chapitre 13

À Paris, ils ont quitté l’exposition. Ils vont déjeuner. Ils ne se tiennent pas par la main mais entre mon père et son amoureuse rayonne une chaleur insensée. Il a passé son bras sous le sien. Il a envie de tout écouter, de tout lui raconter. Elle sait, parce qu’il le lui a dit, qu’il est au bord du gouffre, qu’il n’en peut plus. Elle ne demande rien parce qu’ils n’ont plus l’âge des chantages, des « c’est elle ou moi ». Et puis il est si habile à danser sur les braises, à fuir, à laisser de côté ce qui le plombe. Elle voit cela comme une politesse merveilleuse. Elle a été mariée plusieurs fois et il aime ça. Il se flatte que cette femme ait eu des hommes, des maris, qu’elle ait été séduisante et qu’elle l’ait choisi. Ça démultiplie son excitation, son appétit de la séduire, de prendre sa place dans la liste, et peut-être d’y occuper un rang décisif.

Un jour, j’ai croisé le chanteur et compositeur Alain Souchon. Il me demande : « Vous êtes la fille de Jean ? » Non, Jean, c’est mon grand-père, le père de mon père. Souchon m’apprend que son propre père était un des meilleurs amis de mon grand-père paternel. Ensemble, dans la région de Toulouse, ils furent universitaires, professeurs, enseignants, étudiants, j’ai oublié. Le père de mon père était professeur de lettres et d’anglais, langue de ses premières amours lorsqu’il part à l’université de Belfast avant d’obtenir son agrégation à Paris quelques années plus tard. De la légende que les familles enrichissent au fil des ans, il demeure un souvenir – peut-être une fable : sa voix était si puissante qu’il pouvait donner cours à deux classes à la fois, toutes portes ouvertes. Il ne buvait presque pas d’eau, que du whisky et du vin rouge, il fumait deux paquets de Chesterfield sans filtre par jour. Féru de langue d’oc, médiéviste et poète, il traduisait les textes anciens des troubadours, écrivait et parlait l’occitan. Dans le prénom Guilhem, donné par Jean à mon père, son unique fils, résonnent l’imagerie de l’amour courtois, de la poésie, la vénération du cheval, de la chasse aux cerfs, du glaive et du luth. Guilhem qui a hérité de son père l’univers romanesque des troubadours voués à leurs inspiratrices, ces femmes à qui s’adressent autant leurs poèmes que leur bravoure, après des délibérations familiales infructueuses, déclare seul à la mairie la jumelle inattendue sous le prénom de Virginie. À cette époque, son propre père occupe le poste de maître de conférences à l’université du Minnesota aux États-Unis, avant d’être titularisé en 1968 à la faculté des sciences humaines de Limoges.

Dès la naissance des jumelles a commencé un concours pour nommer la surnuméraire restée en couveuse. Tout le monde s’y met. Marie-Louise conseille à sa fille Anne-Marie de ne pas s’attacher à cette enfant, « car elle ne vivra pas », déclare-t-elle. Le grand-père médiéviste évoque le nom d’une sainte corrézienne tandis qu’Anne-Marie devenue Nathalie suggère Guillemette, en souvenir d’une petite camarade de classe qu’elle aimait bien, sans mesurer tout à fait son désir de placer à jamais cette enfant imprévue entre guillemets.

C’est dans la région du Limousin, entre Haute-Vienne, Corrèze et Dordogne, entre Limoges, Tulle, Aubazine, Solignac, Turenne, Brive-la-Gaillarde et Uzerche qu’évoluent les troubadours limousins qu’étudie Jean, le beau-père de Nathalie. Sur ces terres, à Collonges-la-Rouge exactement, avec sa femme Denise, il va acquérir le castel de Benges en ruine, vers les années 1950. À la fois ultra-régional et voyageur, Jean parle aussi bien l’occitan que l’anglais ou l’américain. Dans le restaurant où il déjeune à Collonges-la-Rouge, il boit et fume ses Chesterfield en parlant si fort que les jumelles sont rouges de gêne. Lorsqu’il a vraiment trop bu, son fils le ramène en brouette vers le castel de Benges car la pente de la route risque de lui être fatale. Deux heures plus tard, il est comme neuf.

Ensemble, lors de leur déjeuner parisien, mon père et la femme dont il est amoureux rient de ces souvenirs. Elle lui raconte les siens. Il reconnaît en cette femme tant de choses. Elle a vécu aux États-Unis, lit en anglais, le parle parfaitement tandis que lui n’a pas cultivé la fibre anglophone de son père mais possède un appétit pour l’ailleurs. De son côté à elle, sa généalogie comme l’enfance de sa propre mère sont faites d’itinérances, de langues européennes, de conversions, de la religion juive vers le catholicisme, d’Europe centrale vers la France. Il aime ça en elle. Il aime qu’elle porte dans son sang cette universalité qui dilate tout ce qu’ils partagent. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas admiré une femme, qu’il n’avait pas eu envie de lui offrir un délire de mots, de phrases, d’images, de laisser éclore des citations, des bribes de poèmes. Elle l’inspire. Ce 3 avril, ils se le promettent, ils ne se quitteront plus. Il lui arrive quelque chose de plus vaste que lui-même, il le sent. Il met enfin un visage sur l’expression à laquelle il a voulu croire, la femme de sa vie. Un an plus tôt, lorsqu’il l’a rencontrée, il n’avait pas anticipé cet amour-là. Il commence à comprendre qu’il ne sera pas uniquement le plus beau parce qu’il pourrait être le dernier mais parce que quelque chose s’annonce dont il sent que ça s’apparente à du définitif.

Dehors, il fait un temps que les Parisiens qui ne sont pas partis en vacances de Pâques vivent comme un miracle. Il fait vingt degrés, les filles sont encore blêmes, à peine sorties de l’hiver. Paris ruisselle de soleil. Leurs pas les mènent vers la Seine. Ils déambulent au hasard. Au déjeuner, ils ont bu chacun un verre de vin qui colore leurs joues. L’étroitesse des trottoirs de la rue Bonaparte les contraint parfois à se séparer. Il regarde celle qui marche devant lui. Il la suivrait n’importe où. Au carrefour avec la rue des Beaux-Arts, elle se retourne vers lui. Il sait. Elle sait. Pas besoin d’en dire plus. C’est là qu’est le restaurant où il l’a invitée à déjeuner la toute première fois. Ils continuent vers la rive. À l’angle du quai Malaquais, ils rebroussent chemin, mieux vaut le secret des petites rues de Beaune, Lille, Verneuil. Ils ne se cachent pas. Elle est libre, lui pas. Mais à Paris, il ne connaît personne ou si peu. Il est plus incognito que dans sa banlieue ouest

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où il est devenu peu à peu le barde qui enchante ses amis avec ses poèmes, des rimes qui lui viennent et qu’il envoie à certains, signaux de fumée de sa résistance, de son entêtement à cultiver le plaisir de la belle tournure. Dans la secrète rue Allent qui relie les rues de Verneuil et de Lille que seuls quelques Parisiens connaissent, ils se redisent combien ils vont se manquer quand il sera rentré ce soir. Il est déjà seize heures. Ils repartent en direction de la rue Montalembert. Chez le taxidermiste Deyrolle, il veut lui montrer des spécimens de coléoptères identiques à ceux qu’il collectionne depuis des années. Il entrepose chez lui dans des armoires métalliques plusieurs dizaines de boîtes vitrées où sont épinglés dynaste Neptune, longicornes, scarabées, variétés de Plusiotis aux élytres glacés provenant du Mexique, d’Australie, du Costa Rica, de Nouvelle-Zélande, de Tasmanie, de Thaïlande… Chaque insecte est embroché sur une épingle au-dessus d’une minuscule étiquette écrite de sa main qui précise son nom latin, son genre, son origine géographique. Il a fait imprimer ces petits bouts de papier, tous du même format, spécialement pour lui, afin qu’après le mot « collection » figure son nom de famille en lettres majuscules. Les plus gros spécimens, certains peuvent atteindre dix à quinze centimètres, nécessitent plusieurs épingles pour maintenir en place les cornes ou les pattes arrière. Avec des correspondants, il échange des variétés capturées aux quatre coins du monde. Peu de femelles figurent à l’inventaire de ses trouvailles. Dans le règne animal, ce sont les mâles qui pavoisent, affichant des couleurs qui subjuguent, des cornes disproportionnées, des attributs de parade qui les transforment en navettes spatiales, aux profils ergonomiques, aux carapaces laquées d’irisations métalliques. Les femelles, plus petites, paraissent mornes en comparaison. Parfois, mon père travaille sur un insecte vivant qu’il faut tuer sans l’abîmer. Dans un Tupperware, de la sciure imbibée de cyanure l’empoisonne, la bête meurt en quelques minutes. Puis dans un autre bac, elle repose sur un lit de papier absorbant humidifié. Il ajoute une solution qui rend la carcasse imputrescible, répulsive pour les parasites, détruisant larves et œufs de chenilles. C’est cette dépouille ramollie par l’humidité qu’il travaille afin de lui donner la posture d’un insecte heureux, immobile, endormi sur l’étiquette où figure le nom de mon père. Après un certain temps de séchage, il est piqué à travers l’abdomen et rejoint une boîte vitrée.

Au sein de la faune empaillée de Deyrolle, ils sont quasiment seuls. Ils s’attardent sur tout, sans rien regarder vraiment. Qui d’autre voudrait s’enfermer en compagnie de cette arche défunte par un jour de si grand soleil ? Ils s’en moquent, tout à leurs confidences qui les transportent en dehors de tous les mondes. Il demande à voir des coléoptères. La vendeuse sort des boîtes de papillons. Il la reprend. Des coléoptères, madame, pas des lépidoptères. Il est onctueux, charmant, il la drague un peu. Elle adore. Il dit à la femme qu’il aime qu’il doit passer un coup de fil, qu’il en a pour quelques secondes. Il retourne au rez-de-chaussée, sort sur le trottoir pour appeler Nathalie, prévenir qu’il sera sans doute un peu en retard. Inutile pp p q p

d’essayer son portable, sa femme n’y répond jamais. Il appelle la maison. Le téléphone retentit longtemps dans leur chambre des Yvelines. Il laisse sonner encore et encore. Soit elle l’a débranché comme souvent avant de s’abîmer dans une migraine, soit elle est sortie. Il opte pour la seconde théorie. Il est rassurant que Nathalie consente enfin à profiter du soleil elle aussi, se dit-il.

Dans la partie basse du grand meuble-vitrine du salon de leur maison, des catalogues de voyage s’accumulent. Nathalie les feuillette de temps à autre. Elle corne les pages des destinations où elle aimerait se rendre un jour – mais quand ? Toutes ou presque se situent sous des horizons bleus, où des plages s’étirent en bord de mers tièdes et exotiques. Elle ne se sert pas d’un ordinateur. Elle ne surfe pas sur Internet. Si elle l’avait fait, elle serait probablement restée des heures rivée aux images retouchées que le rétroéclairage rend plus prometteuses que ses rêves. Au fil des années, les catalogues s’accumulent. Elle ne part pas. Son mari n’aime ni le sable ni la baignade. Ça aurait l’air de quoi si elle allait seule là-bas, franchement ? Emmener les enfants sans lui ? Impossible, et puis trop cher. Ces deux contraintes ne l’empêchent pas, l’encouragent même, à accumuler comme des trésors ces volumes qui placent ces mirages à sa portée. Parfois, elle en laisse un ouvert pendant des jours sur la table du salon. Message à l’adresse de ceux qui passent devant, c’est-à-dire nous. Preuve et reproche éclatants de sa sédentarité. Elle finit par ranger le catalogue avec les autres, derrière les portes closes du buffet. Sinon quoi ? Si tu bouges tout bouge, lui chuchote l’une des voix intérieures qui la tracassent.

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