Le dernier mot
Chapitre 6
Un jour, bien plus tard, j’ai perdu cette photo. Cette image de ma mère qui rit, à l’ombre d’un arbre, dans le jardin de la maison de Solignac, en Haute-Vienne. J’ai longtemps gardé ce cliché, un des rares où on la voit gaie. J’ai voulu le conserver parce que tout ce qu’il représente m’est inconnu. Sa légèreté, sa jeunesse, son éclat, son prénom d’alors même. Je l’avais placé dans un sac à main que je me suis mise à trimballer partout, avec le sentiment étrange, moi qui ne porte presque jamais de sac, que ce reliquaire, cette excroissance siglée suspendue à mon épaule, contenait son image, un éclat d’elle qu’il fallait retenir. À chaque fois, je devais faire un effort pour me souvenir de repartir avec ce sac, le placer à un endroit précis dans mon champ de vision, avec l’impression qu’il renfermait un élément inflammable. Ce sac m’était si peu naturel qu’il ne contenait que la photo où l’on voit ma mère, la jeune Anne-Marie, rire à l’ombre d’un arbre, un appareil photo dans les mains et presque rien d’autre, à part un stylo et des mouchoirs en papier peut-être. Comme toujours, je gardais dans mes poches ma carte de crédit, un ou deux billets et mes clés. C’était bien après ce 3 avril, à l’atterrissage à New York, que j’ai oublié le sac dans l’avion. J’avais essayé de dormir pendant le vol. Je n’y étais pas arrivée. On avait atterri dans la soirée heure locale, ce qui me précipitait quelque six heures plus tard dans mon métabolisme. J’étais déphasée, groggy, je n’avais pas envie de cet énième voyage à Manhattan, pas envie d’être agressée par cette ville, son bruit, sa dureté. En marche vers le contrôle des passeports, j’ai compris que j’avais laissé le sac à main et la photo qu’il contenait dans la cabine de l’avion. J’ai rebroussé chemin et, à contre-courant, j’ai bloqué le passage, barré la route, gêné, entravé tous les pressés qui comme moi quelques minutes plus tôt, entament une course de vitesse pour arriver les premiers aux guérites des policiers odieux qui contrôlent l’identité des passagers à l’aéroport JFK. Ça m’a paru interminable, injuste, ce périple à rebours afin de récupérer ma mère, son image, la photo d’une inconnue contenue dans un accessoire de marque laissé dans cet avion. Arrivée à la porte de l’appareil, après avoir été bousculée par les voyageurs et avoir essuyé quelques jurons, j’explique ce que j’ai oublié dans le coffre à bagages au-dessus de ma place. On me laisse entrer. L’avion vide est un champ de couvertures, d’oreillers au sol et de détritus, journaux froissés, pelures de clémentines. Dans le compartiment à bagages qui correspond à mon siège, plus rien. Plus de sac. Emporté. Volé. Disparu.
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