Le dernier mot
Chapitre 4
Sur l’autoroute qui mène à Paris, son mari file.
Il est attendu.
Il fonce vers une femme, son secret.
Il a bien fait de partir tôt, se dit-il, il n’y a pas encore d’embouteillages. La France est en vacances pour dix jours. Pâques approche, le lundi sera férié. Il n’y a personne sur la route, personne entre lui et celle qu’il va rejoindre, pas même Dieu, pas même une messe. Dans la voiture, son cœur chante. La radio hurle à tue-tête et puis non, il change la fréquence pour une chaîne culturelle. Avec elle, il faut savoir, répondre, parler, briller, la bluffer. Elle sait tout ou presque. Elle a tout vu, tout lu. Elle est magique. Elle est universelle. Paris sera à eux. Paris et ses rues si souvent arpentées où désormais leurs pas résonnent comme jamais. Les cafés de Saint-Germain, le petit restaurant ouaté d’un hôtel rue des Beaux-Arts où il l’a invitée à déjeuner pour la première fois et d’où il est revenu ivre d’admiration, ivre de découvrir que ça existait. Il ne se sent pas en fuite, il lui semble juste que ces dix derniers mois, il s’est mis en marche vers elle, vers lui-même, vers une promesse. Il s’y accroche sans réfléchir. Parce que c’est beau, parce que son cœur bat. Il conduit vite et juste mais cette voiture devant lui roule entre deux vitesses, trop lente pour la suivre, trop rapide pour la doubler. Dans son rétroviseur, une berline paraît voler sur la file de gauche. Il se dit qu’il a le temps de déboîter, pousse le moteur à fond. Lorsqu’il accélère, la mécanique commence à se plaindre. Un éclat de lumière jaune passe dans ses yeux. Qu’est-ce que c’est ? La puissance d’avril jette des coulées de soleil dans les miroirs de sa voiture, sur les parois vitrées. Il se met à faire chaud dans l’habitacle. Il s’est peut-être trop couvert. Dans son rétroviseur, des appels de phares. La berline est sur lui, il ne l’a pas vue arriver si vite, si fort. Il bloque tout, il lambine. Il déteste ça. Il a toujours été celui qui file, qui fonce, qui se défausse et qui se faufile. Celui qui rit et fait rire, celui qui s’arrange et qui louvoie. Mais à cet instant, il est comme un caillot dans une artère. La berline le talonne, multipliant les appels de phares furieux. Oh, s’il avait une voiture plus rapide, s’il avait encore le petit coupé sport d’il y a trente ans. En dépit de ses soixante-dix ans, il conduit comme un jeune homme. Si seulement ce veau obéissait mieux. Tout semble prendre des heures, le dépassement est laborieux. L’abruti à droite paraît justement avoir choisi ce moment pour accélérer aussi, mais lui n’a pas dit son dernier mot. Il enfonce la pédale encore plus. Le moteur à fond n’a pas l’air de répondre alors qu’une tornade d’acier le terrorise. Enfin, il dépasse la voiture et se rabat sur sa droite. L’énorme 4 x 4 qui le talonnait il y a une seconde s’immobilise maintenant à sa hauteur tel un chasseur aérien. Lui fonce toujours, compteur bloqué sur cent trente kilomètres à l’heure. Il n’ose pas vérifier. La route est vide, nappée de soleil. Il ne va pas s’excuser par-dessus le marché. Cette fois le 4 x 4 klaxonne. Il tourne la tête et surprend la conductrice qui lui adresse des gestes. En le fixant, elle frappe sa tempe de son doigt. Et puis d’un coup d’accélérateur, elle file, lui donnant le sentiment de faire du surplace. Son cœur bat à tout rompre. « Sale conne », murmure-t-il pour lui-même. Il en a des sueurs froides. « Envoyée de Satan. Saleté. Salope ! » dit-il tout haut dans la voiture. Il a perdu le fil de ses pensées. Et maintenant il faut freiner, car il se précipite sans s’en rendre compte sur le véhicule devant lui. Déjà huit heures et demie passées. Ils ont rendez-vous à neuf heures trente pour un petit-déjeuner suivi d’une exposition et puis quoi ? Errer dans les rues, bavarder, se parler, fractionner cette journée. De joie, il tape sur son volant. Il exulte. Il est vivant, bien vivant. La matinée ruisselle de lumière. Le bleu est bleu. Le jaune est jaune. Tout est à sa place. Déjà la tour Eiffel se profile au loin, du haut de la colline de Saint-Cloud. Il a toujours aimé glisser sous ce tunnel. Quand il fait très beau, il adore prendre ce shot de soleil dans les yeux à la sortie. C’est un sourire de bienvenue que lui adresse le monde. Il cligne des paupières. Entrer dans Paris par la porte Dauphine. Quitter la rive droite. Franchir le pont Alexandre-III. Et, rive gauche, sur les pavés, dans les rues clandestines, prendre la main de celle qui l’enchante, toucher cette femme comme jamais il n’a été touché. Rien ne retient cet homme familier du bonheur, prompt à rire et à se réjouir.
Tout autour de leur maison, il a organisé un jardin. Dès qu’il a pu, il a biné, planté, semé. Il a fabriqué une serre pour y réchauffer les semis. Il a enfoui les bulbes, construit un muret, prétexte à y faire pousser une rocaille sur un talus artificiel, telle une maquette de montagne. Il y a installé un pin miniature dominé par le Magnolia stellata qui débute sa floraison en mars. Ça ravit sa femme, ce signal précurseur du printemps. Sumac, noisetier, sauge et menthe, rosiers parce qu’elle aime ça, pivoines difficiles, il n’a cessé d’enrichir le jardin de cette maison achetée trente ans plus tôt, que leurs enfants, excités à l’idée d’avoir chacun leur chambre, ont découvert un jour de février pluvieux qui rendait noirs les labours nus, nerveux parce qu’ils percevaient – déjà – ? quelque chose d’hostile dans cette bâtisse sur son terrain brut. Des week-ends entiers dehors, presque par tous les temps, mon père a creusé à en pleurer, partout où il était encore possible de placer un jeune arbre, un buisson, une gerbe de persistants, des oignons annuels, des vivaces. À travers les portes-fenêtres à petits carreaux de la maison de style Mansart, ses enfants suivaient des yeux ce père jardinier, artisan bêcheur retournant la terre, fouillant l’humus pour y créer à tout prix une forme d’harmonie. Silhouette penchée, accroupie, cheveux battus par le vent, s’essuyant le nez du revers de la main, ne laissant jamais son chantier inachevé. Au-dedans, le silence régnait, car sa femme avait mal à la tête, éteinte sous le mouchoir posé sur ses yeux, téléphones débranchés pour ne pas la réveiller. Dehors, il y avait le grand air, les aboiements des chiens voisins, les voitures fonçant sur la départementale plus bas, les vers retirés de la terre, la moisissure sous les feuilles, tout cela retourné, ensemencé,
É
converti en Éden de banlieue par cet homme, son mari. La siamoise bleue est enterrée quelque part au nord, à l’ombre d’un peuplier. Vigile prudente, elle l’a accompagné pendant près de vingt ans, le rejoignant en quelques pas sautés, reniflant la terre ouverte plus profond qu’elle n’aurait jamais pu le faire à coups de griffes, frissonnant devant ce tombeau à sa mesure puis détalant à l’idée de son propre ensevelissement vers la chatière côté garage. Les dimanches, c’était le prétexte idéal pour ne pas accompagner sa femme qui traînait leurs enfants à l’église. Il ne croit pas à ce dieu-là. Il en a vu d’autres. Elle persiste dans la foi. Lui a lâché l’affaire. Sa messe est ailleurs, son culte n’est pas celui-ci.
Ce 3 avril, mon père est peut-être passé sous mes fenêtres, en entrant dans Paris par l’ouest.
Il a traversé les avenues, les places. Reconnaître la ville pour qu’elle le reconnaisse, gagner cette femme comme il gagne Paris. Plus rien ne le retient. Il n’a plus charge d’âme. La siamoise bleue est morte depuis longtemps. Il ne se soucie plus de caresser sa fourrure à l’aveugle, d’avoir à la nourrir ou la soigner. Il est impressionné par elle, cette femme dont il est amoureux. Elle possède une autorité naturelle qui l’a vaincu. Il a toujours aimé les bourgeoises un peu mondaines qu’il trouve chics, elles savent vivre. Il leur apprend le reste. Il leur révèle le plaisir, leur fait découvrir ce qui leur manque le plus, se dit-il. Grâce à lui, elles se sentent vivantes, baisées, jouissantes. De ses études de pharmacie, il a conservé cet humour de salle de garde qui les amuse. Entre un Cyrano et un sale gosse, il leur en fait voir de toutes les couleurs et elles en réclament. Mais pas elle. Elle, c’est différent. Quelle joie il y a à être dominé, à se rendre dépendant. Il se régale de lui appartenir, de l’attendre, d’être tenu. Il est plein de sa propre admiration pour elle. Il se repaît de leur secret. Cette fois, si c’était ça, le vrai, le grand amour, l’histoire définitive qui dément tout le passé, autorise un autre avenir.
Ces derniers temps, de retour à la maison, dans cette banlieue dont ils ont rêvé, il a dû rassurer sa femme, la calmer. Elle est fragile. Elle est captive. L’autre est captivante.
À la maison, dans le règne de son état dépressif, ma mère est cette victime surpuissante. Son mari devine ce qu’on dit dans leur dos. Les gens murmurent « Elle a de la chance de l’avoir ». « La pauvre, elle n’y peut rien. » De ses migraines qui obligent la maison au silence, à éteindre télévision, musique et radio, à refermer les portes prudemment, elle a fait un couvre-feu perpétuel qu’il serait criminel de ne pas respecter. « Comment va-t-elle en ce moment ? » lui demandent-ils. Lui, il a le sens de l’humour, la fleur au fusil, l’espièglerie de ses vingt ans. « Heureusement qu’il est là », répètent leurs connaissances lorsqu’elles quittent leur maison les rares fois où ils les ont reçues à dîner. Ces dîners préparés par elle dans la plus grande angoisse et dans l’énervement. Elle se sent jaugée à l’avance. À table, elle s’excuse de tout. Pas assez cuit ? C’est bon ? Vraiment ? Désolée, ce n’est pas la recette exacte. Lui débouche des bouteilles de vin, fait rire la
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compagnie. Et elle aussi. Du haut de l’escalier, cachée dans l’ombre, je ne perds pas une seconde de ces dîners auxquels je participe en clandestine. J’y reconnais le rire de ma mère lorsque mon père amuse la tablée. J’ai alors l’impression d’assister à une représentation théâtrale.
« Elle est comme ça depuis toujours ? — Presque, je l’ai toujours connue ainsi », disent-ils dans l’allée qui les sépare de leur voiture, avant de se quitter. « Elle a eu une vie difficile vous savez. Pourtant ce soir, elle était gaie. Elle a beaucoup ri. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Elle est belle quand même », ajoutent-ils. Puis les regards se détournent. On évoque à demi-mot ses enfants, son mari, leurs différences. « Lui, il est tellement drôle. »
Tous les soirs, quand il rentre chez lui, chez eux, il lance un « bonjour ma chérie » qui ferait croire que la journée vient de commencer. Elle s’en veut certaines fois, car cette bonne humeur la mine.
Sur le mot retrouvé plus tard dans un tiroir, il est écrit : « Tout ça n’est rien. C’est toi que j’aime ma chérie. » Dernièrement, elle a beaucoup pleuré. Elle attend devant la fenêtre. Elle fréquente quelques amis. Mais elle est encore plus funèbre. Ses enfants la voient un peu. Pas assez bien sûr. Elle ne décroche presque jamais son téléphone portable, sait à peine écouter un message. Elle est si adorable quand on le lui reproche. On lui pardonnerait tout. « Je ne sais pas comment ça marche. » « Ah oui, je l’ai oublié dans mon sac. Il n’a plus de batterie. » « Ah bon, tu as appelé ? Un message ? » Elle décourage ceux qui voudraient l’approcher. Elle est vague. Elle est absente. Elle se refuse. Dernièrement, et comme depuis longtemps, il a dû lui répéter des choses, toujours les mêmes. « Ma chérie, mais non, pas du tout. Mais oui, bien sûr. Voyons ma chérie, évidemment, que dis-tu ? À quoi penses-tu ? Tu es folle ! Enfin je veux dire, ne sois pas bête, tu sais bien que je t’adore. »
Ils sentent bien que les mots s’usent. Elle entend mais n’écoute plus. Il lui semble clair qu’il ne s’adresse plus à elle que par-dessus son épaule, qu’il parle à quelqu’un d’autre. À celle qu’elle était, à celle rencontrée cinquante ans plus tôt peut-être. Qui est ce fantôme qu’il lui préfère ? Qui est cette femme à qui il parle, cette présence qui la talonne depuis des dizaines d’années et qui, lorsqu’elle se retourne, a disparu ? Lui-même ne sait sans doute plus à qui est destiné son « ma chérie ». À vrai dire, il s’en balance un peu, car il est à bout. Il s’entend déclamer ce refrain mais ne sait plus pour qui, pour quoi.
« Arrête de te chier dessus. » Il a dit ça il y a quelques semaines. Elle est restée sans voix, blême. Lui aussi. Il lui a lâché ça, et puis il est sorti dans le jardin le soir. Des années plus tôt, elle aurait pleuré, boudé, se serait enfermée dans la rancune, ensuite, tout aurait été effacé avec des paroles et des caresses, de la nécessité. Et pourquoi pas dans le lit. Mais là, même si elle ne perçoit pas d’emblée la portée du message, elle est sidérée par les mots et l’image. D’où lui vient cette brutalité qui la gifle ? Il lui est insoutenable de déduire qu’à partir de cette remarque, son mari déclare qu’il n’en peut plus.
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