Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 8 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre VIII

Nos salas, à Moutier, à Barnot, à moi-même, sont des baraquements de soldats; celle de Vigel est une garçonnière. La sala de Lully fait penser au wigwam de quelque fantastique chasseur d’ailes.

Quand les eaux recouvrent la terre, échassiers et palmipèdes abondent dans nos territoires: grues antigones, ibis géants, cigognes noires; hérons crabiers, joie et déception des chasseurs novices; marabouts, vieillards savants, sarcastiques et chauves; pélicans, carènes puissantes, vraies jonques de l’air, balancées de magnifiques roulis; maigres cormorans qui, prenant un squelette d’arbre pour séchoir, y écartent leurs haillons d’ailes, en figures maléfiques sur le blason du ciel…

Lully connaît les lacunes et les gouffres du marais, les îlots, les courants, les bouches limoneuses, l’indescriptible hydrographie de la forêt inondée. En outre, il est expert à dépouiller, aussi prestement qu’un naturaliste professionnel, les grands plumages inertes qu’il rapporte en sampan, à la tombée du jour, quelque bec sanglant traînant au fil de l’eau jaune et rose, par le dédale de ces canaux stagnants, de ces rivières étranges, sans berge et sans lit, où de rondes têtes d’arbres servent de seules balises aux pagayeurs.

L’agencement de toutes ces dépouilles tapisse les parois de la pièce où Fagui passe une bonne part de ses journées et reçoit, à l’occasion, nos visites. Et derrière le profil timide de la gardienne du pankah—ce foyer à rebours des demeures tropicales—semble accroché, plus beau que soie et fourrure, glacé de rose, moiré d’argent, lamé de cuivre noir, le manteau de neige et de cendre d’on ne sait quel fabuleux archer.

Par caprice d’artiste, sûr de ses effets décoratifs, Lully a, dans le contre-jour d’un angle, installé le coin des rapaces. Mais ceux-là—gyps aux coups plombagineux, aigles babillards qui prennent volontiers nos poteaux télégraphiques pour hampes, buses, chasseuses de rats, protectrices des rizières, milans à cape blanche, et toute la tribu batailleuse des faucons dont les «poids légers» ne dépassent guère la taille d’une perruche,—ceux-là sont dressés sur serres, en livrée sombre, charbonnée, tannée, balafrée de roux, les têtes aux yeux d’onyx ou de portor détournées d’un sauvage dédain.

—By Jove! la famille Vanelli, au grand complet!

L’habituel sourire indolent—ou insolent, on ne sait—plisse la lèvre de Vigel, ces lèvres trop rouges qui lui font, sous l’éclairement blafard des lampes à globes, une face déplaisante de mime. C’est le premier soir d’assemblée plénière des responsables du kilomètre 83, et le couple Fagui-Lully offre, en son logis, le thé et les whisky-sodas.

Vanelli, Mureiro Vanelli! Certes je connais la légende du personnage. Je sais que si l’on cousait bout à bout toutes les provinces que ce baron moderne a paraphées de ses lignes de railways, cela donnerait un royaume de Gengis-Khan, mais où le difficile pour lui serait, sans doute, de retrouver la couleur du terroir natal. Je n’ignore pas que, nonobstant cette ubiquité en quelque sorte congénitale, l’Extrême-Orient, de la porte de Singapore aux Iles japonaises, est son domaine actuel préféré; et les circulaires d’un emprunt, dûment autorisé par le Parlement national, m’ont appris, dès longtemps, que le gouvernement de l’Indochine française et celui de Son Excellence aux Pieds divins[D] ont fait un coup de maître, en traitant simultanément avec cette tierce puissance pour la réalisation d’un projet auquel «le développement de la civilisation n’est pas moins attaché que l’affermissement économique de notre belle colonie». Mais je n’ai jamais vu, en chair et en os, le grand patron de la Siam-Cambodge.

—Je l’ai vu, dit Lully, par pur hasard, dans le couloir des loges de l’Opéra de Nice, au cours d’un de mes congés. Je revenais du Nord-Chine, et lui venait de terminer son affaire de Mésopotamie. J’aperçus d’abord une grande fille, rose de peau et de robe, dont le cou pleurait des diamants comme une fontaine. On me dit que c’était la maîtresse du baron Vanelli, et par derrière je vis le baron, qui regardait la chair rose s’envelopper d’une longue fourrure blanche. Je lui trouvai le teint jaune, et, négligeant le filet de sang de la légion d’honneur qui suintait à sa boutonnière, bon pour une sérieuse cure de Vichy. Il avait l’air de beaucoup s’ennuyer…

—Il s’ennuyait—c’est maintenant Moutier qui parle, et qui tient, je pense, à montrer que sa récente élévation laisse de l’aise à son franc juger.—Ce n’est pas un jouisseur, c’est un dur homme de guerre, à sa manière. Il vivrait, pour son compte, d’une macaronade ou d’une écuellée de riz. Soyez sûr que lorsqu’il s’ajuste en Mureiro-le-Magnifique, c’est pour donner fête à quelque baron de ses amis, ou plutôt pour complaire à sa très chère fille, Elsa de Faulwitz.

A ce nom, il me semble que les paupières de Vigel ont un battement léger.

—Ah! fait-il négligemment, en soufflant de la fumée, vous la connaissez, Moutier, cette Elsa de Faulwitz? Vous savez quelque chose d’elle?

—J’ai fait une traversée en paquebot, avec elle. Je ne sais ce qu’avait de cassé l’hélice de son yacht, mais elle préféra transborder chez nous, où trois cabines de luxe furent occupées par ses femmes de chambre, en dépit du règlement. J’ai toujours eu de l’estime pour les femmes qui mettent au point les disciplines de nos cerveaux de mâles; et, dans le cas d’Elsa, cette estime a grandi, je l’avoue, jusqu’à l’admiration. Car ce n’est pas rien qu’une «chose rose», comme disait tout à l’heure Georgie, plus belle à soi toute seule que les cent quarante-quatre aspects de l’Océan Indien, de l’avis unanime de septante et quelques amateurs préposés à la comparaison, et garantis purs de toute démence par la patente de santé du bord.

Je vois Moutier rire entre ses dents, et puis se mettre, lui aussi, à souffler voluptueusement de la fumée, les yeux mi-clos.

—Et son mari? demande l’honnête et lourd Barnot.

Moutier tourne la tête: il y a toujours un peu de froid entre eux, malgré la bonne dépêche.

—Le Faulwitz? Pas vu. Il existe pourtant… à l’état d’Allemand honteux, qui parle de Vienne, paraît-il, plus volontiers que de Berlin. La légende veut qu’il ait été officier, et ait eu de vifs démêlés avec la maison Krupp, pour certaine invention d’affût d’artillerie… C’est à Kiao-Tchéou qu’il a connu la belle Elsa.

—Séparés? Divorcés?

—Non, les meilleurs amis du monde ou, à plus justement parler, les meilleurs complices, comme il sied entre oiseaux de cette envergure.

Lully paraît s’éveiller d’un rêve.

—Buffon fait cette observation remarquable que, chez les nobles oiseaux de proie, la femelle vole sa chasse de son côté, même au temps de la couvée. Ce qui n’empêche qu’à l’opposé de ces attendrissants et minuscules ténors des bords du nid, dont le printemps emporte les roulades, le couple royal, lui, survit, fidèle, à la saison des amours!

—Ce qui n’empêche, dit Moutier, que dans les milieux «ingénieurs errants» à la solde des Vanelli ou autres, Elsa a quelque peu la réputation d’une Marguerite de Bourgogne, prompte à envoyer ses amants d’une nuit «en consommation» dans les secteurs lointains des chemins de fer paternels… Mais, au fait, Vigel, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de toutes ces histoires?

Tiens, tiens!… Moutier voudrait-il insinuer que Vigel pourrait être un de ces Buridans au petit pied, «en consommation» sur les bords de la troisième rivière?

Mais Vigel joue l’innocent, et fait mine d’être engagé en grand flirt avec Fagui.

—Oh! dit-il d’un ton léger, les femmes de proie, ce n’est pas mon affaire, à moi qui me sens l’âme d’un tourtereau…

Presque aussitôt cependant, et visiblement pour opérer une diversion, il se dirige vers le piano. Car la sala des Lully possède un piano, un de ces pianos à table métallique, les seuls dont l’organisme supporte le climat colonial, mais qui donnent volontiers couleur désuète aux airs qui sortent de leurs flancs. Ce n’est point le cas toutefois, lorsque Vigel en frappe les touches; le tourtereau a des nerfs modernes! Le sourire aux lèvres, il joue tour à tour une suite espagnole, des czardas roumaines, la troisième ballade de Chopin. Puis sa musique se fait sentimentale, vire au Mendelssohn. Nous l’écoutons avec une gravité qui n’est pas sans comporter une part de lassitude, l’étourdissement mal dissipé du long martèlement solaire. Autour de la sala, on sent la nuit lourde comme un cercle d’enfer; et il semble que ces bulles de sons ne peuvent la fêler, rebondissent, à la fenêtre, contre cette muraille d’airain. Entre les morceaux, nous restons silencieux, et Lully dit seulement, au moment où les doigts, un peu gras et courts—la seule disgrâce physique de Vigel, cette main molle et jaunissante d’Oriental—sonnent les premières mesures d’une transcription fantaisiste de la Rédemption de Franck:

—Non, pas cela, vous, Vigel!

Vigel pivote sur son tabouret, le regarde d’un air étonné, puis sourit du coin de la bouche, promène ses regards autour de la pièce, les arrête sur la tenture d’ailes où des frissons invisibles font courir de merveilleuses moires argentées et, avec une souplesse de clown, entame le prélude de Lohengrin.