Le kilomètre 83
Chapitre XVI
—Urbs, [Greek: Polis], la Ville! proféra M. de Sibaldi; et la manche de son frac pointait vers la perspective, tapissée de feu, du boulevard Charner, les éclatements de lumière électrique de la rue Catinat, puis, girouettant vers le nord, balayait de son mystérieux prolongement les vérandas invisibles du Plateau, le palais du Gouverneur, tout le bas-relief noir, vaste, confus, ciselé de palmes, des jardins endormis de Saïgon—la Ville, ma ville!
Et M. de Sibaldi se rasseyait devant la petite table que j’avais tirée, à son usage, quelques minutes plus tôt, dans un coin de la terrasse de l’Hôtel de Ville, plus près des sodas frappés du buffet que des sonorités orchestrales, excitatrices de la danse.
A mon arrivée au bal, Vigel, fidèle à sa promesse, m’avait présenté à ce vieillard… Vieillard? Peut-on dire ici si c’est l’âge ou le climat qui brise une épaule, décolore une chevelure, suspend une poche d’ombre au-dessous d’une sclérotique jaunie?
M. de Sibaldi était plus grand que la moyenne des danseurs. En dépit du faux-col double et du gilet de drap à quatre boutons, pas une goutte de sueur ne perlait sur son visage. Mais il n’eût pas été possible, non, devant ce visage, de dire si la carnation primitive en avait été celle d’un blond ou d’un brun. Ce qui s’offrait à ma vue, c’était le spectre même de cette pâleur saïgonnaise que nulle malaria au monde ne saurait concurrencer; et tout à l’heure, quand M. de Sibaldi m’avait tendu la main, au premier contact de cet épiderme, j’étais resté confondu… Nue, cette main semblait sortir, gantée de blanc, de la manche de l’habit noir.
Maintenant je la regardais, à nouveau, cette main, sans bistre et sans carmin, cette main d’outre-tombe, qui venait de revendiquer Saïgon. Je la regardais s’allonger vers la fiole de whisky debout sur notre table, et, sans un tremblement, en verser l’alcool huileux, à confortables rasades, dans nos longs gobelets de verre. Je levai le mien, et le tins une seconde en l’air, avant de le porter à mes lèvres, comme une coupe de champagne à l’heure des toasts.
—Me sera-t-il permis, dis-je, de boire à la beauté de votre ville?
Sur le visage de M. de Sibaldi, quelque chose passa, flamme non, mais lueur tout de même; et la bouche eut un sourire, un joli sourire, assez «vieille France», de barbon courtois et maniaque.
—Excusez mon enthousiasme, monsieur. D’ailleurs, peut-être vous a-t-on prévenu qu’il était facile de le déchaîner. Mais n’importe! Comprenez… comprenez que cela, son bras refit le geste du tour d’horizon, cela c’est pour moi comme un enfant qu’on a vu pousser…
Il se tut un instant. Des fenêtres ouvertes de la salle de danse sortirent, comme des bouquets de palmes de cuivre, les accords finals d’une polka militaire, puis la longue rumeur bavarde des couples.
Des chauves-souris passaient sur la terrasse. En bas, le peuple, foule hilare, jacassante, d’Annamites loqueteux, pantalonnés de gris, de noir ou de brun, parmi lesquels des Chinois, vêtus de soies brillantes, faisaient tache orgueilleuse comme des faisans dans un poulailler d’oiseaux communs, le peuple s’ébaudissait devant les splendeurs de la façade dont nous ne pouvions apprécier, nous les triomphateurs de la terrasse, que le rayonnement projeté sur cet obscur pullulement.
M. de Sibaldi, d’une lampée, acheva de vider son verre.
—… Oui, comme un enfant… Une belle fille qui grandit vite! Et vous la voyez, débordant son berceau de feuillage, étendre une rue, puis une autre, comme un bras rose et droit, et qui s’étire… Et cette jeune vie recouvre peu à peu la vieille plaine des Tombeaux!
La plaine des Tombeaux! Hier, n’ai-je pas traversé moi-même, à bicyclette, ce qui reste de ce terrain vague, jadis sacré, de ce champ de poussière jaune, que percent, comme des billots de bois, les bas sépulcres annamites, et que les entrepreneurs occidentaux éventrent, jour à jour, sans respect des interdits funéraires, comme sans crainte des vengeances des ma-kouis[N]!
—Et maintenant la voilà femme, avec tout son visage riant et chaleureux, et sa grande respiration tranquille, et son activité harmonieuse, et les nonchalances énervées de ses siestes… La voilà femme, et qui surprend et déroute!… Et vous, vous qui, jour à jour, heure à heure, avez suivi la transformation, vous qui croyiez connaître le moindre de ses désirs, de ses besoins, de ses rêves, chaque soir, lorsqu’elle s’endort, vous frémissez, en la contemplant, devant un mystère qui vous dépasse… Et il ne vous reste qu’à vous redire, les dents serrées: «C’est nous, nous, nous les hommes venus de France, qui avons fait cela tout de même! qui avons fait cela tout seuls!»
Les cuivres éclatèrent au bout du grand escalier, en chant de coq, en ébouriffement de plumes d’émail, saluant de la Marseillaise l’entrée du Gouverneur, des officiels, de toute la procession des collègues, aux importances graduées, de mon petit rouquin du Lotus blanc. Il y eut un mouvement vers l’intérieur, et la terrasse se trouva presque déserte. Inconsciemment je baissai la voix, et c’est du ton de confidence dont on parle, au coin d’un salon, d’une femme, que je murmurai à l’oreille de M. de Sibaldi:
—On me l’avait beaucoup vantée, mais j’avoue que sa beauté surpasse l’attente.
Mais la voix de M. de Sibaldi vibrait, haute, exultante, publiant aux quatre coins de la nuit le los de la «Perle de l’Extrême-Orient».
—N’est-ce pas? N’est-ce pas qu’elle est belle? Ah! je me garde de convier à sa contemplation ces impuissants qui jugent d’une cité par ses monuments, comme d’une femme par le dénombrement de ses bijoux; dont le cerveau réclame, pour s’émouvoir, les relents d’un passé fameux, la fascination d’un musée plus gorgé de souvenirs qu’un œil de vieille courtisane. Mais tous ceux qui, comme vous, ont su mettre la grande virginité de l’eau entre leur cœur et ces décrépitudes glorieuses, quelle n’est pas leur ivresse, dites, quand, pour la première fois, ils surprennent, sous ces tamariniers, cette souple et jeune beauté!
Vigel ne m’avait décidément pas surfait l’originalité du bonhomme. Avec prudence—ainsi qu’auprès d’un fou, ou d’un somnambule qu’un mot malencontreux peut précipiter de ses rêves—je souscrivis à l’éloge de Saïgon. Je cherchai même des phrases polies, capables de préparer du rebondissement à l’enthousiasme de mon interlocuteur.
—Le plus remarquable, dis-je, et qui ne manque pas de frapper le nouveau débarqué, c’est l’heureuse histoire de cette croissance. On n’a pas à déplorer ici, semble-t-il, de ces coxalgies fâcheuses, comme aux hanches de tant d’autres nourrissons, mâles besognes d’orthopédistes ignorants…
De nouveau, M. de Sibaldi sourit, de son air de vieux gentilhomme attendri:
—Oh! si, tout de même, il y a eu des fautes commises. Nous étions comme de gros papas maladroits. Moi qui vous parle, j’ai pleuré quand les premiers quais se sont effondrés… On a bouché la perspective du boulevard Charner, par ce monument-ci, monsieur, dont je blâme l’architecture ridiculement «vieille Europe». Bah! la ville est assez belle pour faire de ces misères une beauté, comme sont signes sur beau corps de femme aimée… Et que nous pleurions ou riions, elle grandit et embellit… Car un destin est sur ses toits, cela se sent, monsieur, comme vous l’avez senti, au collège, n’est-ce pas, sur certaines jeunes têtes!
—C’est vrai, dis-je, en riant, il n’y a que les maîtres qui ne le sentaient pas!
A l’entrée du bal, on avait remis à chaque invité un souvenir. C’était un livret, sorti des presses locales, et dans le goût de ceux que répandent, à travers le monde, les agences de voyages et les syndicats d’hôteliers; et tandis que M. de Sibaldi parlait, machinalement, j’avais entr’ouvert le mien; et mes yeux s’étaient attardés sur le dernier feuillet, qui contenait un plan de Saïgon—deux plans de Saïgon: Saïgon en 1860, Saïgon en 1910. M. de Sibaldi, après avoir souri de ma réplique, remarqua l’objet de mon attention, et mit le doigt sur la page coloriée.
—Le plan! dit-il, en hochant la tête, le plan de monsieur de la Grandière! Oui, autrefois j’ai parlé de cela, j’y ai cru… j’ai cru que c’était nous qui l’avions conçu; j’en étais le gardien fidèle et jaloux. Mais aujourd’hui…—sa voix reprit une sorte de bonhomie, non sans majesté—je sais que ce à quoi j’assiste n’est que l’éclatement, le rayonnement, l’épanchement de sa vie, à elle. Je sais qu’elle peut rire de ses vieux tuteurs, qui ne demandent plus, eux, qu’un honneur: celui de mieux se souvenir de ce qu’il a fallu de soins autour de son berceau! Non, monsieur, elle n’a plus besoin de nous, elle se défend toute seule. Elle impose sa loi de vie à tous les cerveaux, même étrangers, même ennemis. Car voilà la chose admirable, monsieur, ici ne ce sont pas les citoyens qui font la ville, c’est la ville qui fait les citoyens!
Des larges portes-fenêtres ressortait, comme un naga[O] à plusieurs têtes, la théorie serpentante des danseurs, vite brisée en couples, uniformes blancs, smokings, épaules nues, cous cordonnés de perles.—La terrasse était envahie. Les éventails battaient mollement; la nuit chaude assourdissait, veloutait tout, les feuilles et l’air bleu et la lumière jaune des lampes à incandescence.
Nous regardions les couples qui défilaient devant nous. M. de Sibaldi les examinait d’un œil sec et dur. L’un d’eux tourna autour de notre table, si près que j’en dérangeai le pied… Ils eurent un vague salut et passèrent.
—Vous les connaissez? demandai-je à mon compagnon.
—Non. Et pourtant «ont-ils l’air assez saïgonnais!» ricanerait un imbécile. Que vous disais-je à l’instant? Il n’est point ici de familles patriciennes, comme en quelque Venise, pour garder le dépôt de l’orgueil de la cité… Non. Celle-ci prend dans son air et investit de son orgueil tous ceux, d’où qu’ils viennent, qui y trafiquent. Anglais, Français, Allemands, Espagnols… Elle ne leur demande qu’une épreuve, comme aux nouveau-nés de Sparte: la justification physique de leur droit d’aller au soleil… Et de ces gens de comptoir, elle fait des «maîtres».
Des maîtres! A ces mots, je regardai vers le nord, masqué par les frondaisons obscures. C’était là que dormait la haute ville, le Plateau aux végétations heureuses, aux demeures à la fois semblables et différentes—comme les âmes des pairs.—Et me souvenant que, d’impression, dès mon arrivée, j’avais baptisé cela: «le jardin des maîtres», je me mis à sourire.
M. de Sibaldi crut voir, dans mon sourire, une sceptique protestation, car il reprit avec force:
—Oui, «des maîtres», j’ai dit le mot; je veux, s’il le faut, l’expliquer. Oh! je sais, de reste, les reproches et les persiflages. Ces employés, ces fonctionnaires,—ces modestes employés, ces petits fonctionnaires, n’est-ce pas?—on dit volontiers qu’ils payent de leur pâleur leur avidité de luxe, leur goût de paraître, de jouir, de rouler en victorias caoutchoutées, eux, pauvres hères aux bottines poudreuses, par droit de naissance! On dit que c’est tant pis, si ce n’est pas l’or qui fait tache jaune dans leur bourse, mais seulement la bile au coin de leur œil! Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai… Ils payent, je vous dis, la sensation d’être des maîtres, des «sahibs», et ce n’est pas trop la payer que de faire, pour cela, leur épiderme plus blanc. Ils exagèrent la race, ils ont raison… Ils ont raison de s’enfuir de là-bas, où des maîtres sans investiture leur imposent la morale des esclaves!
Un fracas de Marseillaise coupa, pour la seconde fois, la parole à M. de Sibaldi. La terrasse, derechef, se vida; et moi-même, m’étant levé, me laissai porter par le reflux. C’était le Gouverneur qui s’en allait. Il descendit l’escalier aux rampes de marbre, de son air de provéditeur ennuyé, absent… cependant que, derrière lui, un essaim d’habits noirs s’empressaient autour d’un personnage à tournure de Grand Mogol, somptueusement habillé de soie bleue d’acier, et la tête sous un chapeau d’or étincelant comme une pagode-miniature,—le roi de Savanan, entendis-je chuchoter autour de moi. Et je vis aussi, dans la cohue précipitée à leur suite sur les marches, Henry Vigel donnant le bras à Elsa de Faulwitz et, sans doute, la ramenant à sa voiture, à en juger par l’écharpe légère dont elle s’était encapuchonnée.
Quand je reparus sur la terrasse, je trouvai M. de Sibaldi penché sur les balustres, comme en train de recueillir pour lui-même les acclamations de la foule saluant la sortie du Gouverneur.
Chassés par la chaleur, les couples regagnaient vite l’espace sans plafond, y venaient attendre l’heure du souper. Les femmes paraissaient lasses. La sueur avait ravagé la poudre de leurs visages, et, autour de leurs prunelles brillantes, les orbites semblaient s’être macabrement creusées. Quelques-unes, qui riaient, avaient dans leur rire quelque chose de hoquetant.
M. de Sibaldi en salua deux ou trois, puis revint près de moi.
Il suivit mes regards qui s’attardaient sur une, si pâle, si mince, et qui n’arrêtait pas de rire…
—Prenez garde, dit-il en me touchant le bras,—ne jugez pas trop vite… Il est facile (on ne s’en est guère fait faute) de railler ces élégances «à l’instar de Paris» et ces décolletés au blanc de sépulcre, et ces coiffures écrasantes comme des tiares… Moi, monsieur, je me mets à genoux et je salue l’héroïsme.
Il fit deux ou trois pas dans la direction de ce pauvre petit squelette, si joyeux, et qui avait l’air d’avoir dansé dans son linceul, hésita, puis finalement revint à moi.
—Oui, l’héroïsme! Rappelez-vous ce François Pizarre.
«Qui seul, parmi ces gens pourtant de forte race, Qui tous avaient quitté l’acier pour la cuirasse De coton, conservait sous l’ardeur du Cancer, Sans en paraître las, son vêtement de fer!»
»Je salue les femmes qui gardent seulement la cuirasse de coton de leur corset! Parfaitement, monsieur, moi, l’homme des vieux temps—car trente ans ici, c’est un vieux temps… la première maison que j’ai habitée a déjà vu deux fois sa toiture mangée par les poux de bois—moi, je me souviens du temps où les hommes prenaient l’absinthe en kéao kéqhouan, en tenue de boys, sur le trottoir de la rue Catinat, et où les femmes dansaient, fagotées comme des bébés nègres… Et je n’appelle pas cela le bon vieux temps! J’ai vu cela, et je dis: nous avions tort! Aujourd’hui les femmes exigent ce qu’il faut de leurs couturières et de leurs modistes, et nous portons le smoking et le frac; et cela est bien, nous devons cela à notre dignité de maîtres.
Il s’arrêta tout à coup, porta la main à son front, où de la sueur s’égouttait. Je crus qu’il chancelait et fis un mouvement pour le soutenir. Mais il me retint, d’un geste de la main, et d’un sourire me remercia.
—Ce n’est rien. Mais il fait effroyablement chaud, depuis que tout le monde se bouscule par ici… Ne croyez-vous pas que nous serions mieux à rouler à l’air? Ma victoria est en bas. S’il pouvait vous être agréable d’en user à mes côtés, vous m’en verriez ravi.
J’acceptai sans me faire prier l’invitation de mon compagnon. Était-ce le départ d’Elsa de Faulwitz—je ne l’avais pourtant même pas saluée de la soirée—qui me rendait soudain attristant et morne le brillant Hôtel de Ville?
Les poneys de M. de Sibaldi, d’une couleur de lune assez rare, nous emportaient, à preste allure, dans la direction de Cholon. Tête nue, renversés dans le fond de la voiture, nous restions silencieux, nous abstenant de fumer, pour ne pas gâter le glissement aux lèvres de cet air tiède et quasi sucré.
O nuit cochinchinoise! Incomparable songe d’amante excédée! Tout est fièvre, torpeur, amollissement. Tout, et le cœur humain, participe au refus de vibrer, il n’est que cordes détendues… Comme un dormeur sous la moustiquaire s’asphyxie de son propre souffle, la Cochinchine tout entière étendue, assoupie, étouffe en d’étranges moiteurs lilas. Cependant, que la gaze un moment s’écarte, et l’on voit le ciel, comme une ceinture trop riche de pierreries, qui presse la terre!
Une boule fulgurante de lampe à arc. Des rails, des sifflements de vapeur. Puis la pittoresque fête aux lanternes d’une rue de Cholon. Au pas nous fendons la cohue nocturne et bruyante, nous longeons les éventaires de fruits jaunes et verts, les comptoirs de boissons gélatineuses, les boutiques aux beaux portants de bois doré. Des percutements de tam-tam annoncent un théâtre proche.
D’autres victorias, pareilles à la nôtre, stationnent à des tournants. Évidemment des évadés, comme nous, du bal des habits noirs. Avec des cris et des rires, une jeune femme aux épaules endiamantées, que suit une escorte galante, marchande, à cette heure indue, une pièce de soie…
M. de Sibaldi louche vers le groupe et, doucement, hausse l’épaule:
—Voyez-vous, je ne suis pas sûr qu’«elles» aiment la Ville. Elles sont vaillantes, mais elles ne comprennent pas… Peut-être même sont-elles jalouses. Elles ont des modes, des caprices et la Ville a la loi… Le désordre les séduit et les amuse… Cholon et les chinoiseries biscornues, le thé, le châtoiement des lanternes et de la soie, à la bonne heure, voilà qui leur chante… Si nous les laissions faire, elles feraient de la Ville, j’en rougis, un grand bazar, une devanture à shopping exotique…
—Vous êtes sévère, dis-je, car je me suis laissé conter que parmi les hommes qui ont fait la Ville, comme vous le disiez, plus d’un ne s’était guère privé d’afficher son goût, aussi, pour les chinoiseries biscornues.
M. de Sibaldi rougit violemment, d’un rouge toutefois à l’échelle des teintes de son extraordinaire épiderme, au vrai: couleur de mauvaise encre.
—O honte, hélas! Quelques-uns des nôtres, comment le nier? ont succombé à la tentation… et plus gravement que les femmes. Ils ont abdiqué la maîtrise et la race… Ils se sont couchés aux pieds de l’Asie, de cette idole obèse et prometteuse de luxure. Cela, c’est la pire ignominie; et, pour éviter cela, je préfère…
Il s’interrompit, et fit signe à son saïs qui remit l’équipage dans la direction du boulevard Charner.
—Que préférez-vous? demandai-je, dès que nous eûmes regagné le silence de la route obscure.
—Je préfère sans l’aimer beaucoup, j’excuse, si vous voulez, qu’on n’oublie pas trop Paris, la Cannebière et la vieille France. Il souffle depuis quelque temps sur la ville un vent de nostalgie métropolitaine. On ne bâtit plus selon les justes plans. Au lieu de nos demeures coloniales, si graves, si mystérieuses derrière leurs verdures et leurs colonnades, vous verrez maintenant des chalets normands et des pavillons de chasse Louis XIII, et des rues qui auraient, pour un peu, l’aspect d’allées d’exposition universelle… Mais je ne m’en effraye pas outre mesure; la Ville saura y mettre bon ordre… C’est comme cette énorme cathédrale—M. de Sibaldi, du fer de sa canne, indiquait la direction des clochers qui, le jour, percent le centre de la masse feuillue de Saïgon—cet insecte mastoc aux maigres antennes, ce lourd coffre à prières, je ne l’aime pas beaucoup, encore qu’il soit de la belle couleur de notre Bien-hoa[P]. Mais je l’admets, je l’excuse, à cause de ceux qui sont couchés là-bas, au bout des saos de la rue de Bangkok[Q], et qui l’ont voulu… qui voulaient sentir les vieilles racines tenir la terre autour d’eux. Et cela vaut mieux, somme toute, que d’aller faire le pitre à la pagode! Mais, personnellement, je le dis franchement, je me passerais de sa vue. Moi, j’ai coupé les vieilles racines. Je suis—M. de Sibaldi criait à tue-tête, debout, une main au siège du cocher, dominant le tapage de la victoria emportée comme chaudron à la queue des poneys fouaillés—je suis le cerveau blanc, décrassé de l’histoire, le cerveau tout blanc, comme une feuille d’épure, le blanc cerveau couleur de craie, de chaux et de pierre à bâtir!
Il se rassit ou plutôt se laissa retomber sur les coussins, et eut aux lèvres un sourire d’enfant:
—Excusez-moi, monsieur, je suis un vieux fou, un vieux fou de citadin—je déteste nos «broussailleux», monsieur—qui adore sa ville! Et le soir, la nuit, je me promène, je regarde nos belles rues fardées de rouge, où voltigent nos victorias légères, et la fumée qui rampe comme un dragon au-dessus de nos gares, et les faisceaux de mâts qui hérissent notre port, et je me redis, oui, je voudrais me redire, car quel autre y songe? «Nous autres, les hommes—je dis bien, les hommes, je m’entends—nous avons fait cela tout seuls! Nous n’avons eu besoin ni des femmes, ni des aïeux, ni des dieux!»