Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 28 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre VI

—Grande secousse nerveuse. Folie guérissable, sans doute… Ne pas la contrarier, résuma le docteur.

Et il insinua que, si ces dames voulaient se charger de Fagui, elle se laisserait probablement emmener sans résistance à la troisième rivière. Ce qui serait une solution point mauvaise, étant donné qu’elle ne voulait pas rentrer chez elle.

—Je suis débordé de l’autre côté, mon pauvre Tourange, et en avertissant seulement madame Vallery, qui me paraît être la tête froide de là-bas, de ne pas trop se laisser impressionner par le cri…

—Quel cri? interrompis-je, avec un petit serrement de gorge, au souvenir…

Le docteur ajusta son binocle sur son nez.

—Au fait, je ne vous ai pas raconté ce que je suis devenu, hier soir, quand vous me l’avez confiée. Tout alla bien pendant les premières minutes. Fagui s’était mise debout et marchait à mon côté tranquillement, la tête basse; pour plus de sûreté, j’avais pris son bras… Tout alla bien jusqu’à ce tournant où le chemin laisse à droite, vous savez, tout un chapelet de petites mares, pas très loin de l’ancienne sala de Barnot. Comme nous attaquions le tournant, voilà qu’un cri de perdu nous part quasi dans les jambes, un de ces affreux cris de grenouille déglutinée par le serpent d’eau… Et, tenez, précisément, la nuit de Barnot, vous rappelez-vous, nous eûmes une sérénade de ce goût-là… Point surprenant qu’en recevant cette musique dans les oreilles, la pauvre femme soit retombée raide, avec de grands tremblements dans tout le corps, comme s’il y passait des décharges électriques!… Grenouille, contractions, je pensais à l’expérience de Galvani, était-ce bête, hein!… Il a fallu la recoucher sur sa litière et la transporter comme une blessée. Je comptais la déposer sur son lit, m’en remettre à la congaïe du soin de la dévêtir, et passer la nuit dans la chambre voisine, à toute éventualité. Mais, sitôt sa porte en vue, la voilà qui bondit sur ses pieds, et, quand je veux l’engager sur l’escalier de sa véranda, qui me résiste et se met à crier, à crier, à la façon de la grenouille… Ma foi, je l’ai ramenée jusque chez moi. Elle a été bien gentille, la pauvre, sauf que jusqu’à quatre heures du matin, par intervalles, elle lançait ce cri déplorable, pendant une dizaine de secondes, de moins en moins fort… à la fin tout doucement, comme pour elle… et puis, elle s’est endormie. Ce matin elle est très calme; elle cueille des branches dans mon jardin et les met dans les pots que lui présente le boy.

Je serrai la main du docteur.

—Vous avez raison, dis-je. Le meilleur serait de l’éloigner d’ici pour quelques jours, de la transplanter dans un milieu où rien ne soit pour la froisser. Je crois qu’en effet madame Vallery est la femme de la situation. Je l’ai vue s’occuper de la congaïe de Dumoulin, mon contremaître, et cependant nous savions tous le vrai nom de la diarrhée de cette malheureuse… Good bye, docteur! Je vais parler à madame Vallery.

Hetty Dibson, chez qui, le temps de sauter en selle, je me suis rendu, s’est avérée la tête froide et solide que nous espérions. Il fut convenu que, l’après-midi même, elle viendrait chercher Fagui en tilbury, et qu’un paquet de linge et d’objets de toilette, préparé par la congaïe, suivrait. Elle voulut me garder à déjeuner, mais je déclinai son invitation, ne me souciant pas de laisser Moutier seul à la popote,—elle était déjà bien assez vide!

A onze heures et demie, je me retrouvai donc tête à tête avec André. Sa mine était mauvaise, je ne pus m’empêcher de lui conseiller un peu de repos. Mais il haussa doucement les épaules et me répondit, avec un sourire paisible, que le plus simple était, maintenant que la machine était lancée, d’espérer qu’elle tiendrait jusqu’au bout. Puis, il m’entretint, sans transition, des mesures qu’il avait arrêtées dans la matinée. Mesures dont j’aurais été surpris, sans doute, il y a quelques mois.

Il m’annonça qu’il avait demandé au Père du May de venir réciter les prières funèbres sur l’emplacement où était enfoui—il hésita à prononcer le mot—Lully; que lui-même se proposait d’accompagner le Père, et que, plusieurs contremaîtres ayant manifesté une résolution semblable, il avait décidé que la cérémonie aurait lieu au coucher du soleil, à la fin du travail, laquelle fin serait devancée d’une heure à cet effet.

Je l’assurai de ma volonté d’être à ses côtés, et je réclamai d’avertir le docteur et les gens de la troisième rivière, à l’exclusion des dames qui seraient occupées ailleurs; et, à ce propos, je lui rendis compte de l’emploi de ma matinée. Il nous approuva de point en point et ajouta seulement:

—On ne peut laisser la sala abandonnée aux congaïes et aux boys. Allez faire un inventaire. Mettez de côté ce qui, papiers ou souvenirs, peut intéresser la famille; on l’expédiera à Battambang. Pour le mobilier et le linge de la maison, on les dirigera peu à peu vers la troisième rivière. J’imagine que vous n’êtes pas un homme de loi—en disant ces mots, il me regardait dans les yeux—et que nous ne chicanerons pas ici sur l’union libre.

Nous mangions vite, évitant instinctivement de regarder autour de nous, et de constater par exemple que les bouquets des vases auraient dû être changés. Ils avaient été faits, la veille, par Fagui, avec ces plantes du marais, dont les fleurettes sont pareilles à des gouttes de cire rouge, et dont les feuillages noircissent et se corrompent très vite à l’air pur.

Comme nous avalions le café, nous entendîmes un pas monter la véranda, un pas d’Européen, nous ne pouvions nous y tromper, tout assourdi qu’il fût par la chaussure chinoise, et le Père du May apparut dans l’encadrement de la porte. A l’exception de la botte de toile à semelle de feutre, son costume était celui des prêtres français: soutane d’anacoste noire, rabat bordé de perles blanches, ceinture à la taille et barrette sur la tête. Il avait la main gauche fermée sur son livre, et la droite, celle qui venait de déposer le parasol contre un poteau de la véranda, passée à la ceinture, selon un geste qui lui était familier; et, quoique, à son essoufflement, on pût deviner la rapidité de sa course, son visage était sec et sans rougeur.

Moutier vint avec empressement à sa rencontre et lui offrit un siège; mais il le refusa, d’un geste de la main qui tenait le livre, et, debout, nous exposa l’objet de sa visite, de la voix grise qui était la sienne, et sans se départir de ce sourire qui ne quittait guère ses lèvres soigneusement rasées, mais qui ne découvrait jamais les dents.

Il exposa qu’un grand nombre de ses chrétiens faisaient partie des équipes placées sous les ordres de M. Lully, et, sachant qu’on devait aller dire des prières pour lui, seraient heureux de grossir le cortège de leur présence et de celle de leurs camarades.

—Je crois pouvoir répondre du bon ordre, monsieur, ajouta-t-il. Mais, vous n’ignorez pas le goût de tous les Asiatiques pour les pompes funèbres. Verriez-vous un inconvénient à ce qu’ils donnent, à cette occasion, libre carrière à leur fantaisie? Bien entendu, je serai là pour veiller à ce qu’elle ne dépasse pas certaines bornes.

Moutier octroya toutes les permissions, et félicita même chaleureusement le Père des bons sentiments de ses chrétiens. Celui-ci reçut les félicitations avec son éternel sourire, où l’on pouvait retrouver une politesse distante d’homme du monde, aussi bien qu’un embarras de paysan s’astreignant à l’amabilité, s’inclina légèrement, et s’en fut rouvrir le parasol qu’il avait laissé sous la véranda.

Moutier écouta longuement le bruit discret de son pas disparaître, comme volatilisé dans la fournaise extérieure, puis me dit, avec un regard singulièrement expressif:

—Personne ne saura jamais les services que nous a rendus cet homme! Je n’ai pas eu une révolte, pas une rixe, pas un semblant de désordre. Il n’est jamais venu, comme ne s’en serait pas fait faute quelque Padre d’ordre inférieur, me harceler de réclamations au nom de ses protégés… Les bonzes et le pieux A-Kathor ont tout machiné, j’en ai eu les preuves, pour provoquer une grève et des troubles. C’est à lui, à lui seul que nous devons de ne pas avoir nos chantiers déserts. Décidément Mureiro Vanelli est très fort!