Le kilomètre 83
Chapitre XX
Je ne fus qu’à moitié surpris de trouver à la maison un billet de Vanelli m’invitant à passer à bord du Lotus blanc, le lendemain matin, vers les onze heures, pour une communication urgente. J’avais expédié mon dernier convoi de deux cents têtes l’avant-veille du match et n’attendais plus que l’ordre de remonter vers la troisième rivière. Vanelli me le donna en termes sobres et précis, à sa manière:
—Votre congé est fini. C’est aujourd’hui lundi. Un vapeur part pour Pnom-penh mercredi. Vous le prendrez. Si les eaux sont trop basses pour vous permettre d’atteindre Battambang, par voie fluviale, vous vous procurerez, en route, des chevaux… L’essentiel est que vous arriviez vite. Sur l’itinéraire terrestre, vous pouvez vous renseigner auprès de mon gendre, le comte de Faulwitz, avec qui vous déjeunerez tout à l’heure… Car nous vous gardons à déjeuner, n’est-ce pas? Ma fille tient, je le sais, à recevoir vos adieux, et le Lotus blanc doit appareiller à quatre heures.
Je levai les sourcils, étonné.
Mureiro se mit à rire.
—Oui, nous quittons Saïgon pour Bangkok. Le Siam-Cambodge a deux tronçons, ne l’oublions pas, encore que vous ayez le droit, vous, de n’en connaître que le français.
Remonté sur le pont, je trouvai, près du roof, Elsa adossée à la muraille, dans sa pose favorite, les bras en croix, les mains au plat-bord. A deux pas d’elle, un homme de haute taille faisait danser un chien à mâchoire de loup.
—Monsieur de Tourange. Mon mari.
L’homme au chien arrêta sur moi, une seconde, le regard d’un œil clair, d’une expression impérieuse et froide,—assez banale, en vérité, dans un visage plein, vif en couleurs, et arrondi dans le bas par une barbe flave de Germain,—puis me tendit la main avec une affabilité un peu hautaine.
—Vous devez repartir pour Battambang, et si je ne me trompe pour le marais de Chang-préah? Curieux pays! Monsieur, voulez-vous que nous en causions?
Et m’offrant un cigare, il m’entraîna dans une déambulation que rendait possible la double épaisseur de toile mouillée, capotant, d’hermétique sorte, tout l’arrière du Lotus.
Il parlait un français correct, dont il cisaillait les phrases en membres courts, articulés d’une seule pièce. Je m’étonnai de sa connaissance approfondie des régions traversées par le Siam-Cambodge, de la lucidité de ses évocations topographiques, de son sens professionnel des difficultés à prévoir pour nos travaux. Il s’apercevait de ma surprise et, de son côté, paraissait s’en amuser. Il mettait même de l’adresse et comme de la coquetterie à utiliser telle de mes réponses pour boucher méthodiquement quelque trou de son propre exposé. Mais, deux ou trois fois, ayant contrecarré une de ses opinions, ayant touché à une pierre de son mur, je vis ses sourcils se froncer et sa tête tourner avec raideur sur son cou. Cela me fit songer aux beaux rapaces empaillés de Georgie, et mon admiration fléchit…
Herr Graf von Faulwitz, vous êtes un homme de premier ordre quand vous avez raison; quand vous avez tort, vous n’êtes qu’une méchante buse teutonne! Et dans ce moment toute ma sympathie alla, je ne sais trop par quelle réaction, vers cet affreux sang mêlé de Vigel, qui n’a jamais tort ni raison, vers mon vieux camarade si souple à s’introduire dans la vérité, à se la retourner sur le dos que, ma parole, elle ne présente plus ni endroit, ni envers, ni coutures, tout ainsi qu’un maillot du Stade.
Le déjeuner fut sans éclat. Invités de seconde série, doublures administratives. Visiblement Mureiro liquidait ses politesses.
Un seul convive pétaradait assez drôlement dans cette grisaille, un petit secrétaire du Gouvernement, brun et vif comme un grain de poudre, qui prit feu à propos du match des Rouges et des Verts et de l’intérêt suscité dans la population par ce spectacle athlétique.
—Hé! que me chante-t-on d’influence anglo-saxonne et de contagion de Hong-kong! Ignorez-vous que Saïgon est la ville la plus romaine du monde? Que faut-il aux Saïgonnais! Je le dis au Gouverneur tous les jours: Panem et circenses! Pour panem, ils ont le riz: c’est merveilleux, c’est mieux que n’ont jamais eu leurs ancêtres… Restent les jeux. Le football est un bon exercice de cirque, je le reconnais, à part son nom, qui est barbare… Mais je sais bien que si j’étais le Gouverneur, je fonderais tout de suite ma gloire en bâtissant à ce peuple latin des Arènes… Oui, des Arènes où l’on donnerait des combats de tigres et de buffles, de rhinocéros et d’éléphants, et, pourquoi pas, des courses de pousse-pousse!
Aux liqueurs, servies sous la double tente du pont, le même petit bonhomme, casqué jusqu’au nez, à la ressemblance, j’imagine, d’un centurion, se dirigea vers moi et me saisit par un bouton de mon gilet.
—Vous qui êtes un ami de Sibaldi, venez que je vous explique ma théorie de Saïgon.
—Je la connais, dis-je.
J’étendis solennellement le bras et l’index dans la direction du boulevard Charner.
—_Urbs!_
De son propre index il se toucha la poitrine.
—_Civis!_ Tout est là,—continuat-il d’une voix aux sonorités de buccin. Je le dis également tous les jours au Gouverneur! Une chose à sentir: la force antique, la beauté dévoratrice de l’_Urbs_! Une chose à comprendre: la dignité du Civis—ici, le blanc! Et vous tenez la clef de ce paradoxal problème: l’expansion coloniale d’une race qui se rétrécit autour de ses foyers! Nous Français, nous sommes tout simplement les Latins, les fils des sectateurs de Jupiter, dieu de l’hégémonie. Nous avons la passion héréditaire et irresponsable des grands travaux publics. Nos administrateurs—encore un point que je me plais à signaler bien souvent au Gouverneur!—ont tous la folie des routes. Elles ne se raccordent pas entre elles, de province à province, mais réjouissent l’œil du proconsul de leurs alignements milliaires… atavisme romain! Atavisme romain, la joie de réquisitionner les prestations, les corvées, la main-d’œuvre des milices et de la région!… Pensez si dans ce pays à base de ciment, l’atavisme est guilleret! Romains, vous dis-je, nous sommes Romains! La lutte du Civis contre le pérégrin, de l’ingénu contre l’affranchi, mais nous la vivons! C’est la poussée des Asiatiques, le problème du métissage… Romaines, nos demeures carrées sans étages, à colonnades à hauts soubassements… Et tenez ces simples mots: Puer, abige muscas! Vous rappelez-vous comme les magisters s’égaraient dans des gloses à perte de salive sur ce puer, qui ne devait pas se traduire par enfant, mais par laquais? Ici seulement, j’ai compris, j’ai donné le juste sens: «Boy, chasse les moustiques.» Et c’est pourquoi—termina le jeune conseiller ordinaire de M. le Gouverneur—c’est pourquoi je me plais à voir une Cérès Orizafautrix, assise sous les frises cay-mayeuses de notre chambre d’agriculture. J’admire la piété de notre concitoyen qui a dressé, sur les piliers de son portail, deux têtes casquées d’Augusta Minerva, et j’adore, chaque jour, la blanche Vénus aux bambous, à qui furent consacrés les jardins de telle villa du boulevard Norodom.
Un rire éclatant fuse à côté de nous. Madame de Faulwitz secoue très haut la cendre de sa cigarette.
—Savez-vous, monsieur de Tourange, qui a mis les têtes de Minerva sur les portails? Mon gros Prussien de mari!
Je scrute, un temps, les longs yeux couleur d’olive.
—Monsieur de Faulwitz a donc habité Saïgon?
Un nouveau rire, comme une pluie d’or.
—_Natürlich!_ C’est quand il a préparé son expédition pour le marais… quand les autres ne savaient pas où il fallait faire passer le chemin de fer.
Ainsi, Herr Graf von Faulwitz, c’était vous l’Ennemi! c’était vous le reître à la barbe ronde et au gosier dur, le patron de Just Barnot, c’est vous qui devez des comptes à l’âme de monsieur Lacroix!
—Cela a été très difficile de faire changer ce qu’on avait d’abord décidé. Papa ne voulait pas. Il disait que le marais coûterait beaucoup de coolies. Mais il y avait d’autres considérations, et papa a fini par céder. On ne connaît pas mon mari, et comme c’est un homme d’une volonté dure!
C’est vrai. On connaît mal le comte de Faulwitz. Je le connais un peu mieux peut-être, depuis un tout petit incident de la cérémonie de mes adieux au Lotus blanc.
Je venais de baiser respectueusement la main de madame de Faulwitz et de lui souhaiter une heureuse traversée, jusqu’à Bangkok.
Elle avait ri—encore!
—J’ai un porte-bonheur pour la traversée. Regardez-le.
Prestement elle avait fait glisser le long de son poignet le bracelet noir, que je savais venu du lac à ma-kouis des monts Cardamomes.
Tandis que j’admirais avec politesse, M. de Faulwitz s’approcha de nous, très souriant.
—Quel triste bijou portez-vous là, chère amie?
La belle Elsa rougit imperceptiblement, puis, vite, recomposa son visage aigu de petit sphinx féminin et, me reprenant le bracelet, en fit chatoyer les transparences dans la lumière.
—C’est un cadeau, dit-elle, de l’air le plus délibéré du monde, et j’étais justement en train d’expliquer à monsieur de Tourange que la propriété de cet objet est de flotter, s’il tombe à l’eau, tant la pierre en est légère!
M. de Faulwitz souriait toujours.
—Certes, voilà qui est curieux!
Il s’appuya sur le bordage et, comme distraitement, déboutonna et releva un pan de la tente. La rivière apparut, étincelante et tourbeuse, et bousculée en tournoiements rapides.
M. de Faulwitz se retourna vers sa femme, et, du ton de la plus grande courtoisie:
—Faites donc l’expérience tout de suite, pria-t-il.
Les yeux verts et les yeux bleus se heurtèrent un instant, sourcils tendus.
—Ne craignez rien pour l’objet,—le gros Prussien de mari ne se départissait pas de son flegme courtois.—Puisqu’il flotte, Vulcan ira le chercher. Acht! Rasch! Da, Vulcan!
D’un bond, le chien-loup, assoupi sur un paquet de filins, avait sauté sur la large lisse du bastingage, où son maître, la main au collier, le maintenait ployé sur les jarrets. Les yeux bleus s’immobilisèrent à nouveau, froids, un tantinet railleurs.
Il y eut un tout petit flouc, comme d’une épluchure jetée au courant, et tout de suite l’énorme patapouf d’une bête poilue lancée à tour de bras sur le plancher du pont.
—Il est inutile d’infliger un mauvais bain à Vulcan. L’objet a coulé comme du plomb. On vous avait fait un conte, chère amie… Au revoir, monsieur de Tourange, n’oubliez pas que la chaloupe pour Battambang part après-demain matin, à huit heures, de Mytho.
Madame de Faulwitz avait baissé le front et serré les lèvres, et regardait la pointe de son soulier, qui battait un joint goudronné du tillac.
Et ce fut seulement au moment où je lâchais l’échelle de coupée pour enjamber le bordage de mon sampan, que le cristal d’une voix rieuse, qui semblait tinter d’un bout à l’autre du Lotus, vibra dans mon oreille:
—Au revoir, monsieur. Ne manquez pas de raconter à Henry ce qui est arrivé à son cadeau!
Je serai bon messager. Je rapporterai l’histoire du bracelet. J’y ajouterai même un petit reproche. Puisque, en tout état, le bracelet devait aller au fond, ce n’était vraiment pas la peine, mon vieil Henry, de faire tant de manières pour l’acheter en or.