Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 26 sur 46

Pages du PDF

Le kilomètre 83

Chapitre IV

Notre ancienne station de la troisième rivière a reçu de nouveaux hôtes, qui l’occupent beaucoup plus brillamment que nous ne fîmes jamais. Ils arrivent de Battambang, et ils ont apporté l’éclat, le mouvement, le confort qui conviennent aux centres administratifs et aux jolies femmes.

Deux ménages,—l’irrégularité de l’un admise très longtemps.

Deux ménages entrevus à ma descente vers Saigon: les Lanier et les Vallery. Lanier est venu en remplacement numérique de Barnot; et sa femme l’a suivi. Ce n’était peut-être pas très sage, à l’avis du docteur, du moins, mais le couple est si gentil qu’il donne envie d’excuser toutes les folies. Pour les Vallery, c’est madame Vallery en personne qui me fournit les raisons, à la descente du train, où j’étais allé me mettre à la disposition des déportés, comme on les appelle à Battambang.

—Vous comprenez, cette madame, elle montrait madame Lanier, c’est «un poids léger»; et, si quelque chose la renverse, ce n’est pas tous ces hommes qui sauront se débrouiller pour la remettre debout. Alors moi, je suis montée avec elle, moi qui suis un heavy weight, et qui la connais comme vous dites…

Elle rit, et montra ses belles dents, larges et blanches, et sa lèvre bien en chair.

—Et comme je suis venue, il a bien fallu que monsieur l’Ingénieur en chef vienne… Moi, les moustiques, les fièvres, les marais, cela ne me fait pas peur; rien ne me fait peur…

C’est vrai, rien ne fait peur à Hetty Dibson. Hetty Dibson n’a pas peur, en particulier, d’effarer les Compagnies timides quant à l’estimation du confort dévolu à leurs ingénieurs, et quant à la supputation du tonnage de bagages à réserver, à cet effet, sur les trains.

Il faut être juste, c’était un heavy weight, un poids lourd, avec toutes les qualités de la catégorie, à commencer par la solidité. Il n’eût pas manqué de têtes légères, à sa place, pour jouer, à tort et à travers, les favorites du potentat, harceler le potentat lui-même d’exigences fantaisistes et ruineuses. Hetty Dibson n’était point de ces sottes. Son corps, nourri de pommes à l’anglaise, réclamait autour de lui quelque ménagement national, et voilà tout. Le chargement de quatre wagons y eût bien suffi, n’eût été cette petite machine à vapeur verticale Gilway Bilcox, pas plus haute qu’un éléphant, indispensable pour l’eau distillée de la baignoire, le courant des lampes et des ventilateurs, et, n’eût été, si l’on veut aussi, ce joli tas de volets démontables, d’un modèle bien avantageux,—le seul qui vous procure un jour satisfaisant pendant la sieste, sans que vous soyez poignardé par les lames de la lumière, entre les lames du bois. Il y eut aussi, en son honneur, de menus travaux de jardinage et d’élargissement d’une piste carrossable—oh! pour un minuscule carrosse caoutchouté à deux roues, attelé d’un amour de poney pie, qui permit à ces dames d’aller le soir, en bonnes épouses, attendre leurs maris à la sortie du travail. Mais le tout ne prit guère plus de trois cents journées de coolies, et, à mon avis, Hetty se montra si contente, que cela ne valait pas la peine assurément que Moutier allongeât, devant le père Vallery, la mine du notaire de la famille à qui l’on donne l’ordre de vendre la tour des ancêtres! Il est vrai que Moutier venait d’envoyer à Battambang la statistique officielle de la semaine, laquelle portait à la colonne des «en moins» cent vingt-cinq Asiatiques, dont cinquante-huit pour fièvres, vingt-sept pour divers et quarante pour diarrhée cholériforme contagieuse. Mais quoi! tant mieux alors pour ceux à qui cet éloignement momentané du marais avait procuré le bénéfice d’un quasi congé de convalescence, ainsi que le fit observer judicieusement Lully. Et en définitive, grâce à la route, à la machine et aux bouilleurs Gilway Bilcox, et à l’esprit pratique anglo-saxon de madame Vallery, nous avions tous de belle eau claire pour notre table, pour nos tubs, et pour la lessive de nos draps.

Malgré tout, Moutier garda quelques jours encore un air un peu renfrogné, quand il voyait le petit tilbury arriver, le soir, à l’heure où des nuages saumon nagent au-dessus du marais, et où un peu de vent argente, comme d’une migration d’écailles, la surface brune,—le petit tilbury noir et le trônement de deux vaporeuses silhouettes blanches, et le gonflement de deux écharpes sœurs, l’une rose, l’autre bleue, autour de deux fugitives têtes blondes.

Mais le fond de sa mauvaise humeur était moins peut-être un reliquat de l’affaire des coolies qu’une conception d’ingénieur qu’il s’était forgée, relativement aux rapports de la femme et du travail de l’homme. Enfin, je le soupçonnais d’être un tantinet maniaque et de détester tout le chambardement apporté dans notre vieux camp.

Je ne le suivais pas du tout sur ce terrain, et j’allais volontiers présenter mes devoirs à madame Vallery, et admirer autour d’elle, autour de l’éblouissante sala aux volets dernier cri, une génération spontanée de boutiques chinoises, d’un ordre de négoce plus relevé que celui des échoppes à tout faire attachées à l’agglomération pouilleuse de nos coolies. Je vis par exemple apparaître certain jour, pas très loin de la borne où le bonze A-Kathor venait s’asseoir jadis pour mendier le riz, la face replète et souriante, entre ses montants de bois doré et ses tableaux de laque noire, de Foung-li, l’orfèvre en titre de madame «l’Ingénieur en chef». Car c’était là un de ces points, précisément, par lesquels Hetty Dibson se distinguait des petites folles qui n’auraient pas manqué de faire venir de la rue Catinat des perles retour de la rue de la Paix, ou autres babioles d’un prix sans rapport avec leur volume. Hetty Dibson parlait volontiers de son orfèvre et de ses bijoux, du temps qu’elle consacrait à la commande de ces derniers, du plaisir quotidien d’en dresser l’inventaire, des mérites de la congaïe préposée à la garde de leurs écrins. Mais il était bien entendu qu’il s’agissait là de bijoux à la mode de Battambang, laquelle est un peu barbare, et s’exerce sur de l’argent ou de l’or à dix-huit carats; et pour ces bijoux-là, l’orfèvre Foung-li paie tout de suite quarante cents de la journée aux artistes chargés de paver leur métal de ces rubis, couleur de roastbeef, extraits des mines locales, et dont le prix n’a rien d’excessif,—il vous en coûterait moins cher de vous en faire remplir le creux de la main que si vous demandiez, sur place, la même mesure en fraises!

Aussi, Foung-li ne trouvant pas qu’il y eût là champ proportionné à l’ampleur de son génie commercial, avait jugé bon d’épingler à sa patente d’orfèvre une licence d’entrepreneur de pompes funèbres, et il avait fait venir de Cholon et rangé soigneusement, dans un hangar couvert de tout le fer-blanc de nos vieilles boîtes à farine, un matériel alléchant de bannières, de tableaux, brancards dorés, banderoles incrustées de miroiteries, trompes, flûtes et autres instruments d’orchestre.

A la bonne heure! Foung-li avait le sentiment de la clientèle; et il y aurait plaisir à voir se dérouler, sur les rives du marais, au petit jour, de beaux cortèges sonnants, étincelants, flottants, ondulants, et dont les tam-tams étoufferaient le Gong maudit!

Le seul enfantillage qu’on pût raisonnablement reprocher à madame Vallery, c’était d’abuser de la plaisanterie un peu lourde, un peu fatigante, qui consistait à se regarder, sourcils froncés, dans tout miroir à portée, ou à se tâter, du bout de l’index, d’un air perplexe, la commissure des narines, et à prononcer, avec un rire lugubre, des phrases dans le goût de celle-ci: «Vous savez Pip, je vous ai averti. Si j’enlaidis trop, je pars. C’est le miroir qui dira: «Partez!» Le jour qu’il aura dit, je ferai. Et il est fidèle, lui! Vous ne pourrez le corrompre, le soudoyer comme la congaïe qui s’exclame chaque matin, par votre ordre, que madame n’a jamais été si «même chose une fleur»!

Quand il fait le temps qu’il fait, même à trois mois de l’époque officielle des typhons, il vaut mieux ne pas trop plaisanter, pas trop rire… Cela énerve comme un cocktail trop angusturé, et cela se termine souvent mal. A mon avis, Hetty Dibson devrait bien le comprendre, et surtout le faire comprendre à sa jeune amie, madame Lanier.

Quand ces pointes facétieuses atteignent le cuir tanné du père Vallery, cela n’a pas trop d’importance. Cela n’amènera guère, on le sent, que le réflexe d’une grosse claque calmante à l’endroit de la piqûre, ou, plus probablement, que l’ingestion d’un granule ou deux de philosophie. Mais, pour ce rôle de guêpe, la petite Lanier, sous la couronne folle de ses cheveux blonds, me semble assumer des prédestinations plus inquiétantes.

Lanier est un grand garçon, un peu faible, un peu flou, que sa famille a expédié au Siam-Cambodge, avec toutes sortes de recommandations aux directeurs, administrateurs, chefs de train, sur le cher enfant, et, c’est à peu près la première fois qu’on le sort du champ de ventilation d’un pankah de bureau. Pour ses débuts, que le Dieu du ciel tropical le garde!

Il y a deux éclairs sur le monde, deux épanouissements de fleurs fraîches: à l’aurore, de sept heures à sept heures et demie, au crépuscule, de cinq et demie à six, et entre les deux, sans discontinuer, l’orage blanc de la lumière, le tintamarre solaire qui fulgure dans les yeux et casse la tête la plus solide.

Celle de Lanier n’est pas des mieux conditionnées pour la résistance. Elle prend au sérieux les piqûres de guêpe; et celles-ci s’enveniment justement à proportion qu’on leur accorde une attention hors de saison, qu’on les gratte, qu’on y met la loupe pour y chercher le dard. Le malheureux voit bien qu’autour des yeux de sa femme, autour des jolis globes clairs, poudroyants d’or, de singulières zones bistrées ont grandi, et que, sous les pommettes, là où se pavanaient à fleur de peau les vapeurs roses d’un sang juvénile, ce n’est pas seulement l’amincissement du galbe qui étend maintenant cette stagnante ombre grise. Et il tremble quand il la voit, à la manière de madame Vallery, occupée à se contempler méditativement les phalanges devant le plateau de son onglier. Il tremble, et se croit obligé d’exhiber des mines lamentables, car il l’adore, c’est entendu, avec toute la candeur et le touchant égoïsme d’un garçonnet de vingt-huit ans.

Mais, à ces mines longues d’une aune, elle oppose de petits rires sourds, ou se met à compter, à haute voix, le nombre de touches de rouge devenu nécessaire pour obtenir à ses lèvres «sa teinte». Dix-sept! Deux de plus qu’avant-hier! Et, en vérité, c’est à se demander si c’est bien pour lui qu’elle est en scène, qu’elle travaille les effets de ce marivaudage ambigu… Si ce n’est pas plutôt pour éblouir madame Vallery de ses passes savantes au combat de coquetterie, au duel malicieux contre l’homme; pour montrer à cette anglo-saxonne, qui n’y connaît guère que l’emploi du «direct» d’un bon boxeur, ce qu’est le jeu aigu, raffiné, étincelant de la Parisienne!

Je cause quelquefois de tout cela avec Moutier, au lendemain de nos visites à la troisième rivière. Moutier n’a-t-il pas un peu la responsabilité de nous tous, puisqu’il a celle du kilomètre 83? Et si nous sommes tous ici pour être dévorés par ce serpent de fer, lui, le grand-prêtre, ne doit-il pas veiller au gaspillage éventuel des réserves d’holocauste? N’a-t-il pas charge d’âmes et de corps?

A l’heure brève où l’étau se desserre, où l’atmosphère se détend entre la mâchoire du jour et celle de la nuit, dans la roseur béante du soir, nous allons, un instant, le long du chemin de bordure de la voie. Il nous arrive d’y croiser le poney pie et le tilbury noir au-dessus duquel s’arrondit, sous le vent béni de la course, le double zéro rose et bleu des écharpes. Moutier souffre d’une légère boiterie et, pour marcher, s’appuie sur une canne, car il a contracté un de ces ulcères, localisés mais tenaces, de la pathogénie indigène, quelqu’un de ces pians, plaies annamites—le nom est sujet à variations—qui ne sont guère plus dangereuses, mais pas davantage guérissables, dans la brousse, que des engelures dans la cour d’un collège. Cet accident n’entame, au reste, en rien l’égalité de son humeur, ni la vigueur de sa pensée à première vue un peu trapue, tout en muscles, si l’on peut dire, mais qui se révèle soudain richement innervée de sensibilité secrète.

C’est d’un œil maintenant amusé qu’il salue, puis regarde les deux rieuses silhouettes féminines disparaître dans la fente d’or que ménage, au débouché sur le marais, le parallélisme des sombres murailles végétales, taillées à même la forêt, à grands pans verticaux, de part et d’autre de la voie…

—Deux femmes, dit-il avec un sourire, deux femmes, et de l’autre côté, combien d’hommes? Mais il faut qu’elles aillent là-bas, pour attester que le travail de ces hommes est à elles, à elles toutes, les femmes!

Il s’interrompit pour faire sauter, du bout de sa canne, une pierre échappée du ballast, et que la trace des frêles roues avait effleurée.

—Nous autres, mon pauvre Tourange,—reprit-il, en gardant machinalement les yeux baissés vers les rubans imprimés dans la poudre, nous autres, nous ne savons, nous ne sentons qu’une vérité, c’est que nous devons du travail… et nous voudrions seulement savoir un peu mieux à qui… à qui est due cette prestation perpétuelle de notre existence. Et nous sommes satisfaits, notre conscience est en repos, si nous l’avons au moins consacré, ce labeur d’une vie, à quelque chose, faute de quelqu’un, à quelque chose qui dépasse la vie humaine! Et il nous semble que celui qui y a droit, celui dont nous ne pouvons deviner la figure, mais qui vit dans le monde des choses qui dépassent la vie humaine, celui-là saura prendre son dû, comme le bonze A-kathor ramassait, hors des maisons, l’écuelle de riz déposée par les fidèles. Mais la femme ne veut pas comprendre cela! La femme veut que nous sachions que c’est elle qui détient la créance de cette dette… La voilà qui s’intronise idole centrale, et poursuit de sa colère le labeur de l’homme qui lui est volé. Et, le plus triste, Tourange, et le plus admirable, c’est que peut-être…

—C’est que peut-être elle a raison!

Ce n’est pas moi qui ai dit cela, c’est Lully, Lully, l’enfant qui vient à nous, en tenue de chasseur, les canons à l’épaule, débouchant d’une piste invisible de la forêt.

Et c’est Lully qui ajoute encore, marchant à nos côtés et balançant, de la main qui ne tient pas la crosse, une longue fleur odorante:

—Orgueil de l’homme qui veut suspendre sa durée périssable, sa petite moyenne de quarante années à de poudreuses œuvres centenaires! Soif de l’éternité misérablement étanchée à une grappe de générations!… Mais que voulez-vous que cela fasse, dites, vos travaux, vos monuments, vos chemins de fer, hein, Moutier, qui dureront combien, vingt, trente, deux mille ans, à celle qui porte dans ses flancs toute la lignée indéfinie des bâtisseurs?

Aucun de nous ne répond à Lully. Déjà l’heure rose, jaune et bleue s’éteint et le soir commence à peser, le soir où l’on évite de parler, comme si les paroles prenaient brusquement un poids étrange, qui les rend dangereuses à introduire dans les cervelles… Nul oiseau ne coupe la fente claire; mais, de-ci, de-là, quelque papillon, luné de bleu, volète d’une muraille à l’autre, comme affolé par l’impénétrabilité de la paroi. Nous nous collons silencieusement au talus de la voie, lorsque reparaît, lanternes allumées, le tilbury garni de ses blanches conductrices, derrière qui chevauchent, tête nue, les époux. Et c’est seulement au moment où, ayant atteint, à notre tour, le nœud de bifurcation, nous découvrons le marais, sur lequel traîne un dernier reflet rouge, que Lully s’exclame, avec une gambade d’écolier:

—Zut! Trop tard, pour aller voir les grues antigones danser devant le coucher du soleil!

Sa main désigne, vers l’extrême ouest, au delà de la corne saignante du marais, tout un pan du ciel bariolé comme une lanterne chinoise, et qui paraît loin, très loin…

Lully est resté l’homme des eaux limoneuses, le grand explorateur du marais. Il connaît les végétations amphibies, les nacres, les corolles flottantes, les buissons-radeaux infestés d’abeilles, et surtout la prodigieuse vie ailée que le morne léviathan de Chang-préah détache de son sein croupi, avec des palpitations lentes ou des jets radieux, le matin et le soir, à l’heure des prières.