Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 23 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre I

En approchant du marais, le chemin qui longeait la voie s’épanouissait brusquement, comme un bouquet de fibres au bout d’une corde, et des éclaircies, ménagées dans la végétation, dégageaient la vue.

La masse aquatique s’étalait devant nous, flasque, jaune et ridée comme la peau d’un énorme batracien. Le soleil y faisait miroiter des taches roses et d’obliques bandes d’argent. Sampot ou kéqhouan relevé jusqu’au haut des cuisses, les coolies y barbotaient.

On ne voyait qu’échines ployées, bras en action, jambes jaillies dans un gras éclaboussement. Très peu de bruit, parfois une sorte d’incantation monotone, accompagnant la retombée d’un mouton sur la tête d’un pilot.

A droite et à gauche de la longue ligne des travailleurs se discernaient les éléments d’un double pont de jonques; mais je comprenais mal que, dans l’espace boueux médian, les gens n’enfonçassent guère plus que des cultivateurs dans la rizière, au temps du repiquage.

Les regards de Moutier saisirent, sur mon visage, les reflets de mon étonnement.

—Ceci, dit-il avec un sourire, n’est point le moins curieux de l’aventure. Le tracé qui nous fut expédié de Battambang, le tracé de l’homme barbu…

—L’homme barbu, «l’Ennemi», interrompis-je, c’était monsieur de Faulwitz, vous en doutiez-vous? Vigel et moi l’avons appris là-bas.

—Ah! c’est Faulwitz!… Moutier n’eut qu’un petit geste d’indifférence. Je disais donc que son tracé empruntait tout bonnement les vestiges d’une voie perdue, d’une de ces colossales chaussées, enfouies sous la brousse, héritage des Khmers de la légende. Toute la forêt, à deux cents kilomètres d’Angkor, est constellée, paraît-il, de ces mystérieux carrefours. En grattant du talon la terre rouge, on fait apparaître l’or de leurs pierres… C’était jeu d’enfant que de poser des rails ainsi sur le dur!

—On va vite, dis-je, quand on marche dans les pas d’un précurseur.

—Mieux encore, le marais lui-même est barré d’un seuil rocheux, véritable digue qui n’est sans doute que le prolongement de la chaussée de la forêt… Je me demande comment Herr Von Faulwitz a relevé la piste jusque-là. Ce bûcheron de Barnot n’est tout de même pas assez fouineur pour de telles découvertes.

—En tout cas, remarquai-je, voilà fort probablement l’origine de la fameuse légende du Gong, du Gong pernicieux pour les pauvres jonques venant sonner leurs carcasses contre cet émail!

Je me replongeai dans la contemplation du barrage, où le grouillement des coolies me rappelait cet affairement des bestioles, quand on soulève une pierre dans la vase, au bord de la mer. Et j’admirais aussi, tout autour, l’immobilité dédaigneuse de l’eau, si l’on peut appeler cela de l’eau, en vérité du bronze fluide.

—Au fait, demandai-je, les sinistres présages des corbeaux jaunes n’ont pas eu de répercussion maléfique?

Moutier se contenta d’esquisser un sourire.

—L’état sanitaire? continuai-je.

—Satisfaisant… jusqu’à présent du moins.

Il y avait eu un petit intervalle entre les deux parties de la réponse, et je voyais bien qu’un pli s’était formé au front de Moutier.

—Une seule chose, reprit-il, après une hésitation, est ennuyeuse: la multiplication des moustiques. De vilains «zanzaris» noirs qui restent piqués dans les vêtements comme des grains d’avoine sur une toile à sac! D’où sortent-ils? J’espère que ce n’est pas des bois, patrie des mauvaises fièvres… Par précaution, nous faisons distribuer de la quinine aux coolies…

Il secoua le front, comme pour en chasser un vol importun et, d’un geste délibéré, me frappa sur l’épaule:

—Votre ciment saïgonnais est excellent, Tourange! C’est plaisir de travailler avec lui. Nous montons de quinze centimètres par jour. Quand le barrage sera à trois mètres, avec vingt-quatre belles arches de passage pour les hautes eaux, vive Dieu! nous verserons une coupe en libation sur le poteau 83! Vous savez, sans doute, que la frontière siamoise est à quelque dix-huit cents mètres à peine de la rive…

Il étendit le bras dans la direction du bracelet bleu roussi, qui était à l’orée de la jungle, de l’autre côté du marais.

—Tout vous attend déjà là-bas, poursuivit-il. Vous n’avez, dès aujourd’hui, qu’à nous préparer la route. Bien entendu, vous reviendrez à la popote chaque soir, et vous gardez votre sala au milieu des nôtres, comme au temps de la troisième rivière. Un sampan sera à votre disposition pour la traversée!… Bon! Qu’est-ce que cela?

Un cortège singulier se rapprochait de nous, venant, selon toute apparence, du chantier. Un cortège, non, deux groupes de trois coolies et dans chaque groupe, l’homme du milieu était soutenu, quasi porté comme un ivrogne par les deux autres. Ils passèrent près de nous et l’un des hommes valides nous montra, de la main, un vague point du ciel. Les faux ivrognes étaient tout pâles, le visage boursouflé, les jambes enflées comme par une éléphantiasis. Je vis Moutier mâchonner la pointe de sa moustache.

—Mais, c’est le béribéri! m’exclamai-je.

Je ne connaissais que trop les symptômes de ce «mal du pays» des Asiatiques, qui m’avait réduit, en quelques jours, de vigoureux coupeurs de lianes à l’état de paquets de hardes.

—J’en ai peur, Tourange. Je m’en vais causer avec le docteur. Vous ne connaissez pas, j’y pense, le toubib qu’on nous a envoyé. Un bien gentil garçon, s’il avait seulement un peu moins la folie du microscope! Que diable! nous ne sommes pas au laboratoire, ni à la clinique, ici… Et le problème est simple. Nous voici, quinze blancs et trois mille coolies: il s’agit que, mettons, le premier juin, on en trouve encore assez pour planter, là-bas, de l’autre côté, un drapeau, un vrai, pas un chiffon rose à coins verts, assez pour le planter et quelques douzaines, par surcroît, pour monter une garde honorable autour. Et pour le reste, Tourange, pour le reste… «moi t’en fiche», comme disait cet artiste d’An-hoan!