Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 42 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre XX

Saïgon.

Ainsi, voici la ville où naguère, sous le retentissement sourd du soleil équatorial, j’écoutais chanter, avec orgueil, la force de mon sang, la force de ma race! Mais, aujourd’hui, quelque chose est éteint. Trop de morts, peut-être, trop de morts! C’est comme une cendre brûlante qui pleure à l’heure de la sieste, sur les beaux jardins noirs.

J’éprouve une lassitude funèbre, un désir de fuir, et en même temps une peur veule d’être retenu à la dernière minute, d’être ligoté, moi aussi, dans ce grand voile de torpeur qui plane… Et je ne veux pas! Je veux m’évader de cette Cochinchine plate et sans espaces, de ce radeau étouffant, près d’être submergé par les eaux limoneuses!

J’ai demandé des nouvelles d’Hervé de Sibaldi. On m’a montré la direction de la rue de Bangkok et des longs saos du cimetière. Madame de Sibaldi, opérée d’un fibrome, est restée sur la table d’opération. Le lendemain, le boy a trouvé Sibaldi dans sa chambre à coucher… Le revolver était de tout petit calibre, et la cervelle avait dû mettre un long temps à glisser par le trou. La figure était affreusement crispée. Il aimait cette femme à ce point?

Mon interlocuteur sourit.

—Il était au-dessous de ses finances; et ce pirate d’A-phat l’avait engagé dans certaine affaire d’assurances franco-chinoises dont il lui était difficile de sortir autrement que par la porte qu’il a choisie. C’est la ville qui a payé les obsèques, et tous les Saïgonnais, je dois le dire, étaient derrière le corbillard. M. A-phat montra de l’esprit d’à-propos, en se faisant prescrire par son médecin, d’urgence, une cure d’air à Singapore.

 

*

 

Je m’embarquai le soir même. Je restai toute la soirée accoudé au plat-bord. Au-dessous de moi, clapotait l’eau visqueuse, le sang obscur de l’artère gonflée par la marée. Quelle singulière idée d’avoir bâti une ville, là, parmi les palétuviers infects! Une idée de marchands, évidemment, qui savent ausculter la terre et la piquer aux points sensibles, ainsi que les fourmis, dit-on, agissent avec leurs proies! Je me souviens… J’admirai, naguère, qu’elle ne fût pas posée vaniteusement en étage, mais à plat, et selon le dessin d’un arc. Où est-elle la flèche vibrante de cette machine bandée par l’intérêt, par la passion, par le rêve? Je ne vois plus la pointe. Quelque chose est irréparablement détendu.

Notre bateau s’en fut sournoisement, sans tapage, glissa sur le tortueux cheminement noir. Depuis longtemps, les passagers étaient couchés. Solitaire je restai sur le pont, à regarder distraitement apparaître sur ma droite, puis sur ma gauche, au gré du balancement des sinuosités du fleuve, l’éparpillement d’or des lumières de Saïgon. Elles s’amincissaient à chaque oscillation, se groupaient, s’incrustaient dans la barre obscure de l’horizon—pareilles à ces clous de cuivre qui brillaient avec une signification incertaine, sur la canne dont mon ami Moutier avait soutenu ses derniers pas.

 

*

 

En mer.

Et maintenant?…

Maintenant que mon vieil An-hoan n’est plus là, pour dégager le signe essentiel!…

Une enveloppe est sous mes yeux et son adresse est écrite:

_R. P. du May

Mission catholique de Shanghaï_

Chine.

Et ma main court sur le papier:

«… Père, je ne suis pas un blasphémateur, je suis un suppliant.

»Je suis un homme de bonne volonté.

»Père, voici ma foi. C’est la foi des hommes au visage pâle, des civilisés. Ils savent que la terre leur a été donnée pour être devant eux comme une boule de glaise, et qu’il leur faut la repétrir. Ils savent qu’il faut appliquer la règle et l’ébauchoir, mesurer, tracer, couper… Mais ils ne savent pas selon quel modèle, selon quel dessin. Faites bien attention. Père, ce qu’ils demandent tous, ces bons ouvriers, c’est une grande épure, ce n’est pas un manuel d’apprentissage, ni un règlement de chantier!

»Père, quand Moïse fit construire l’arche, Beséleel et Ooliab surent, que, pour plaire au Seigneur, il fallait «dix rideaux de vingt-huit coudées de long et quatre de large, en fin lin retors d’écarlate deux fois teinte», et «que chaque ais devait être assemblé à rainure et languette, et qu’il en fallait vingt du côté méridional qui regarde le vent du midi.»

»Mais quel Beséleel nous dira ce qu’il faut pour que notre œuvre, qui regarde les alizés et la mousson, soit agréable à notre Seigneur? Où est-il, celui-là à qui «le modèle a été montré sur la montagne»?

»Père, devant le grand Silence, savez-vous ce qu’ont dit beaucoup de mes frères? Ils ont dit: «L’homme est fait à l’image de Dieu et à sa ressemblance. Faisons de la terre le temple de l’homme, et ce temple sera à la meilleure ressemblance du temple de Dieu. Le plan de Dieu est en nous, selon les lignes de nos désirs; et l’œuvre de nos mains, servant notre désir, est divine.»

»Je ne suis pas de ceux-là, Père. Ma devise est la vôtre, je veux qu’il soit visible, éclatant, que je travaille ad majorem Dei gloriam… Mais comment le puis-je? Car j’ai peur…

»Père, j’ai peur de faire du mauvais ouvrage.

»J’ai lu sur la pierre d’une tombe de moine ces mots redoutables:

Si operarete bene Averete il paradiso. Averete il inferno Si operarete male.

»Je veux «œuvrer bien». Dites-moi où je puis lire le plan, où je trouverai l’épure et la légende?»

Je m’arrête. Je regarde par le sabord l’éclat d’une constellation inconnue… La plume tombe de mes mains. A quoi bon? Je sais bien d’avance ce que me répondra le Père, et que cela ne me satisfera point. «Vous voulez bien œuvrer, mon ami, vous vous défiez des mauvais monuments; mettez donc une petite croix au-dessus de celui que vous entreprenez… Dieu reconnaîtra les siens!»

Et puis, il y a mon péché, dont je ne me repentirai point. Mon péché du bord du marais, quand la grande barre de lumière éventrait la digue, et que tout étincelait, et que tout le cercle de bronze de la forêt grondait de mon triomphe et de mon orgueil. Mon péché!… alors que j’ai compris la joie, et que ce n’était rien de tomber, comme un enfant maladroit, en courant, les dents serrées et les yeux fous vers Elle.

Ma main hésite, rature, froisse. Mon regard s’hypnotise sur le carré noir, fulgurant d’étoiles, et puis, sur le tout petit carré blanc qui porte une adresse… J’hésite… Un «fluit» léger, à peine comme d’une aile de mouette effleurant l’eau, et, sans doute quelques bulles de phosphorescence qui ont rejailli…

Comme la nuit est belle!