Le kilomètre 83
Chapitre XI
Trois femmes, moins une… et une qui déserta!
Il ne reste que Fagui, Fagui la démente, redevenue riveraine du marais, sous la garde de Moutier. Folie douce, comme l’annonça le docteur, et dont le détraquement se révélerait à peine, n’étaient d’obstinés silences, déchirés du cri qui fait mal… Elle sort et erre à sa guise. Elle contemple volontiers le travail des coolies sur la digue, de loin, car le vacarme l’effarouche. Mais, surtout, elle aime à se promener sur la ligne parachevée et relativement déserte, entre la rivière et la borne du kilomètre 82. Il semble qu’elle éprouve un contentement de sécurité à sentir, sous ses pieds, le dur lit du ballast. Elle affectionne aussi les particularités de la voie, les aiguilles, les bretelles, les contre-cœurs; elle les examine longuement, et, quand les rails brillent, on la voit s’accroupir, dessiner le geste de les caresser. Le docteur dit que le séjour ici vaut, après tout, autant et mieux pour elle qu’un internement à Saïgon, et Moutier ne veut entendre parler de confier à d’autres qu’à lui-même le soin de son rapatriement.
Celle qui déserta, c’est Hetty Dibson.
Le surlendemain du drame de la sala Lanier, elle a déclaré tout net à Vallery qu’elle repartait pour Hong-Kong, qu’il savait bien, lui, Philippe, que ce n’était pas pour sa barbiche grise qu’elle était venue à Chang-préah, mais seulement pour défendre cette pauvre petite Lanier, qu’à nous tous nous avions trouvé moyen de laisser massacrer, et que, maintenant, elle n’avait plus qu’à s’en aller…
Et Pip ne put faire moins que de donner des ordres pour qu’un train spécial soit chauffé en gare de Chang-préah, et pour qu’une demi-douzaine d’agents de navigation maritime ou fluviale, tenant bureau entre le 14° et le 21° degré de latitude nord, soient avisés, par télégraphe d’avoir à aménager leur meilleure cabine de pont.
Il faut rendre cette justice à Pip qu’il n’insinua pas une seconde qu’on pourrait retourner s’installer sous les pamplemousses fleuris de Battambang. Je crois que le contact du fusil chaud entre les doigts lui avait suggéré quelques réflexions… C’était une tête grise, et dans son genre, un vieux dur à cuire; ce n’était pas un barbon. Le nettoyage du camp de la troisième rivière achevé, il a paru même tout ragaillardi à l’idée de venir prendre sa place au milieu de nous, sur le front de bandière. Le voilà devenu riverain du marais, lui aussi, et commensal de la popote. Pour éviter des conflits d’attributions avec Moutier, il a pris la direction des travaux d’infrastructure au delà de la borne 84, sur le segment de ligne dont je poursuis, en forêt, l’exploitation. Nous avons ainsi l’occasion de nous rencontrer à l’ombre d’un velum de lianes, propice aux causeries. Il me parle volontiers de ses campagnes antérieures, des plaines de Syrie, où les trombes, venues des gorges du Liban, emportaient ses tas de ballast, comme des poignées de grains; des marais de Thessalie, dont l’asséchement, après des gentillesses paludéennes dignes de Chang-préah, avait, morts les moustiques, attiré des légions d’archéologues sur les débris d’un barrage non point khmer, mais pélasgique: des gisements de pyrites de la côte du Pacifique où, sur un sol couleur de cuivre, sans une goutte d’eau, sans une touffe d’herbe à vingt lieues à la ronde, il avait fallu édifier, en quinze jours, une ville de bois démontable pour six mille mineurs…
De son aventure avec la Dibson, il ne garde ni rancune, ni honte. La seule allusion à ce passé qui tomba de ses lèvres eut pour origine le croisement du petit tilbury noir, délaissé de ses brillantes habituées et devenu le véhicule d’invalide d’André Moutier, duquel la jambe, décidément, reste à la traîne… Et l’allusion se borna à une phrase, prononcée avec un joli sourire de papa, tandis que nous regardions filer les roues légères, une phrase qui disait quelque chose comme: «Cette folie avait assez duré!… C’est la pension de mes fils qui bénéficiera de ma sagesse!»
Ses fils! Deux jeunes hommes de jolie tournure et de mise élégante, à en juger par les photographies qu’il m’a montrées avec orgueil. L’un rêve à sa licence en droit, l’autre se sent du goût pour la peinture… Deux jeunes hommes aux mains soignées, aux maxillaires un peu flous… Et, ma foi, reluquant cette jeunesse au poil lustré, et surprenant, un quart d’heure après, la vieille tête grise suant à se chipoter avec les doigts jaunes de ses dessinateurs, sous la paillote d’un méchant bureau, je crois bien que ce n’est pas pour la tête chenue que j’ai eu honte, même coiffée d’Hetty Dibson!
Ce qui m’enchante chez Vallery, c’est sa bonhomie devant le bilan de nos pertes. Il en a vu bien d’autres, quoique, concède-t-il, «si cela continue un mois ou deux, nous sommes en bonne posture pour le record, record du pourcentage, bien entendu, car nous ne saurions, pour les chiffres absolus, mettre notre modeste performance à côté des grandes batailles comme Suez et Panama. Mais, pour une simple escarmouche de partisans, le condottiere Vanelli a le droit d’être content.»
A l’heure qu’il est, voici le tableau: trois mille moins sept cent soixante, à la colonne «Asiatiques.» A la colonne «Européens», quinze moins six, resterait neuf; il faut compter les deux hommes de remplacement, savoir Vallery lui-même et Bob Findlay. Findlay est un petit Anglais, rose et court de bras, comme une poupée, et qu’à première apparence une pichenette renverserait, mais qui se soutient admirablement avec du whisky, du ginger-ale et des fantaisies françaises à base d’eau, telles que le pernod, le vermouth, la menthe et le picon… Au demeurant, le meilleur fils d’Albion. On nous l’a fait venir de Rangoon, où il jouait au polo sur le recreation ground, à l’heure du tiffin, ce qui constitue une garantie appréciable d’entraînement pour le jeu que nous jouons ici. L’idée que, si les ma-kouis s’y prêtent seulement un peu, nous avons chance de dégringoler le record français, lui est très exciting. Il s’est fait donner les chiffres: 38 pour 100—traversée de la vallée du Nam-ti par le chemin de fer de Laokay à Yunnansen,—record professionnel, s’entend, car pour le record amateur,—route militaire de Majunga à Tananarive,—les chiffres n’ont jamais pu être officiellement homologués. Il s’est fait donner les chiffres, et tient soigneusement un score journalier; et, pour un rien, je le soupçonnerais de regarder d’un œil sans tendresse notre docteur qui s’efforce de son mieux à compromettre un si glorieux résultat.
Mais, les ma-kouis s’y prêteront-ils? Avec Moutier nous venons d’établir des pronostics… Il faudrait avoir franchi le marais avant la saison des pluies, six semaines environ. Cela sera-t-il? Il nous est permis de l’espérer. Nous commençons à coffrer les derniers bétonnages; les traverses et le ballast sont à pied d’œuvre, nos équipages de bourreurs ont fait leurs preuves… Oui, dans six semaines, nous aurons mis la bride au vieux ma-koui fangeux, la sourdine définitive au Gong de malheur…
Quand Moutier prononce ce mot: terminus, une flamme rose monte à ses joues blêmes. Go on, Moutier, go on! Je sais que la mort de Lully, son camarade, son frère, lui a porté un coup dur, un de ces coups sourds, comme les boxeurs en connaissent, dont l’effet se prolonge et s’accroît avec le nombre des rounds. Mais, à personne, je le sais aussi, il ne lui conviendrait de montrer sa blessure secrète, pas plus qu’il ne lui plaît d’exhiber l’ulcère de sa jambe, que le docteur a toutes les peines du monde à visiter. Et pourtant, je perçois en lui, je devine sous l’écorce toujours grise de sa réserve, je ne sais quel travail mystérieux des vitalités profondes… Dans nos entretiens journaliers, je surprends, au tournant d’une phrase, d’une réflexion, l’éclair d’une sensibilité inattendue, je ne sais quel enrichissement d’émotion de sa droiture un peu raide, un peu sèche… Et je songe, malgré moi, à ces floraisons d’arbres qui sont la gloire de la forêt, à ces jardins merveilleux, soudainement portés par les troncs ligneux, les beaux troncs austères et solides comme des colonnes de temple.