Le kilomètre 83
Chapitre VII
Moutier frappe sur mon épaule:
—Il est arrivé des tas de dépêches de Battambang. Vous les trouverez sur mon bureau. Il est temps d’avertir Vigel. Je pense que c’est à vous qu’incombe ce soin.
—Sans nul conteste. Et, d’ailleurs, mon poney connaît la route comme un fin forestier.
Henry Vigel est le cinquième ingénieur du secteur. Mais il ne loge pas au bord de la rivière, et ne mange pas à la popote. Son camp est à quinze kilomètres, en pleine forêt. Sa besogne, qui se soudait à la mienne, était, jusqu’à ce jour, de préparer le passage au tracé Lacroix: abattre, élaguer, tondre, piqueter, devant que surviennent les coolies terrassiers de l’ami Lully.
Moutier me désigne, d’un clin d’œil narquois, le parapet vert dressé par la brousse, de l’autre côté de la rivière, vers le nord.
—Je voudrais, me dit-il, avoir le spectacle de la tête de Vigel apprenant que son travail de trois mois était pour le roi de Prusse… Vigel n’est pas un de ces petits personnages qu’on fait valser au premier air de flûte… je me suis même demandé ce que cachait, au juste, son exil par ici. Il passait pour très bien en cour, enveloppé de protections mystérieuses. Il est de la race des Vanelli, c’est-à-dire d’aucune race… Enfin, tâchez de le joindre le plus tôt possible, et ramenez ensemble tout votre monde. Car, à propos, Tourange—ici Moutier rougit légèrement—parmi les dépêches reçues, il en est une qui me donne la direction complète des travaux futurs.
Brave Moutier! Voilà rendue moins amère la coupe où l’on a fait dissoudre quelques menus grains de cette substance merveilleuse: l’autorité!
Au demeurant, je suis heureux de le féliciter. Car c’est bien le meilleur homme de notre équipe.
*
Je n’avais pas surfait les aptitudes forestières de mon poney. C’était plaisir de le voir se faufiler entre les cépées drues, remonter du poitrail un torrent de feuillages, étendre son galop leste dans l’élargissement d’une clairière, écarter, d’un encensement têtu de l’encolure, quelque liane obstinée à caparaçonner de vertes broderies sa croupe luisante. Après une heure de course, j’atteignis mon chantier. Une centaine de coolies était là, en train de scier, de piocher, d’émonder à grands sifflements de coupe-coupe.
Presque tous des Cambodgiens aux cheveux taillés en brosse, travailleurs médiocres, dont déçoivent les torses et les bras, gonflés de muscles mous, mais compagnons d’humeur docile et d’âme légère. «Ces gens-là—me disait mon contremaître, un jour que nous pesions les chances d’une épidémie cholériforme—meurent comme ils travaillent: doucement.»
Un singulier serviteur, ce contremaître, qui, justement, délaissant son alidade et ses porte-mires, venait à ma rencontre. Sans quitter ma selle, je lui donnai la nouvelle et les ordres de repliement. Il accueillit le tout avec une impassibilité polie d’Asiatique. C’est un ancien sous-officier d’infanterie coloniale. Le soleil et les pluies d’Indochine ont repétri son argile, lui ont fait faire prise définitivement avec ce sol adoptif. Il a une épouse indigène, une trolée de gnôs[C] qui, sur le seuil de sa case de bambous, emplissent de riz leurs ventres nus. Il a totalement oublié, j’en ai la conviction, l’ardoise fine de son clocher natal, quelque part là-bas, en Touraine ou en Picardie, et les filles aux yeux clairs penchées sur les javelles. Et je suis sûr que lui aussi, l’heure venue, saura mourir doucement dans le giron chaud de la forêt, tandis que les tam-tams charitables écarteront de sa tête les mauvais Génies et que là-haut, par-dessus les dernières palmes pâles, miroitera un ciel étrange, corail et soufre, comme ce soir.
*
La nuit est presque noire, quand mon poney vient hennir entre la palissade qui ceinture le camp d’Henry Vigel. Au hennissement, des boys accourent, porteurs de photophores, et dès que j’ai mis pied à terre me guident, à travers les bosses herbues de l’enclos, vers la case de leur maître.
Je vois surgir de l’ombre lumineuse la silhouette de Vigel, sa figure pâle, traversée de longs yeux noirs et que tachent des lèvres très rouges, on jugerait peintes. Une figure voluptueuse et ambiguë d’Eurasien, quand on le regarde de face, mais qui révèle, en profil, des courbures ovines et des méplats rocheux de boxeur israélite.
Il porte, comme vêtement principal, le sampot cambodgien, cette sorte de jupe-culotte obtenue par l’enroulement compliqué d’une pièce de soie sans coutures, que les indigènes se plaisent à teindre de couleurs changeantes. Celui d’Henry est bleu-vert, ajusté à la «queue de paon» selon le rite des élégants de la cour de Pnom-penh. Dans le même goût jeune Khmer, une sorte de veston de toile neigeuse colle au torse souple, dont les épaules tombantes et musclées semblent, comme chez les félins, participer tout entières aux mouvements des membres.
Il m’accueille d’une exclamation cordiale:
—Quel bon vent vous amène, Tourange?
Je lui tends une liasse de dépêches officielles. Il la feuillette rapidement, et soudain, sur son visage au sourire nonchalant, passe comme une explosion blanche.
—Alors on s’imagine que moi, je suis venu…
Il n’achève pas sa phrase. Au fait, pourquoi est-il venu jusqu’à nos territoires d’exil, lui, l’homme bien en cour, le client des protecteurs haut placés, l’habitué des grands bureaux? Mystère, dont jusqu’ici, je l’avoue, je me suis fort peu préoccupé.
—On raconte, dis-je d’un air placide, que Vanelli vient d’arriver à Saïgon. Le coup, sans doute, est parti de son entourage immédiat…
—Ah! Vanelli est à Saïgon, murmure-t-il, tiens, tiens… Un petit tour par là-bas…
A nouveau, il ne formule pas la fin de sa pensée.
Tandis qu’il donne des ordres au boy d’une voix dure, j’examine la pièce qui lui sert de salle à manger. Elle est confortable, voire élégante, Fagui n’aurait pas mieux fait. La vaisselle et les cristaux viennent directement de France, non de quelque occasion dépareillée de la salle aux ventes de Saïgon. Des théières, des jattes de véritable argenterie, bravant sur le buffet la cupidité des indigènes, attestent la salutaire terreur que doit inspirer ici l’œil du maître.
Cependant Vigel, me montrant, sur la table, une collection de feuilles de papier bizarrement découpées qui s’y étale, se prend à rire:
—Vous voyez, tout mon travail est perdu! Vous ne devinez pas ce qu’est ceci? Tout simplement les empreintes des pieds de mes coolies! On n’est pas pour rien le Robinson de la forêt. J’avais remarqué que mes Vendredis ne s’aventuraient qu’avec force grimaces sur ce tapis semé d’épines… Et j’ai expédié cette collection de pointures à Limoges-en-France, d’où m’est revenue une collection de solides bottines lacées à semelle double… Et l’on dira encore à Battambang que je manque de sollicitude à l’égard de mon personnel!… Sans compter, ajoute-t-il mi-sérieux, mi-bouffon, que la maison me fera bien dix pour cent de remise.
Quel animal humain difficile à classer! Il m’inquiète et m’attire. Je le crois sûr, valeureux même, tant qu’il sentira peser sur lui la discipline des races organisées, dont la contrainte le flatte jusqu’à un certain point, qu’en tout cas il envisage avec une crainte sans haine, quasi religieuse. Mais malheur à qui, l’ayant habitué à l’absence des barreaux, se trouvera à avoir à livrer avec lui le combat singulier de bête à bête!
Je lui dis avec sincérité:
—C’est très élégant chez vous.
—Oui, trop peut-être… Ce sont des habitudes de ma jeunesse. Maintenant, je les changerais… Tenez, quand vous mangez en forêt, ce pullulement d’insectes, ce scorpion sous votre table, ces herbes qui vous frôlent, ce pataugement à même la vie, qui d’abord vous répugne, au bout de quelque temps vous ne pouvez plus vous en passer! Nos parquets occidentaux lavés, séchés, stérilisés, vous reviennent en mémoire comme des tables d’opérations, des dalles mortuaires… Ah! la vie, Tourange!
Une pirouette, et il s’en va tomber sur le hamac de sa véranda, face à la masse obscure de la forêt, cependant que le boy me conduit à la douche.