Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 22 sur 46

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Le kilomètre 83

Les Dessous du Siam-Cambodge

Pour dix centimes, j’achetai la feuille et la parcourus tout en marchant. L’article de tête, non signé, tenait près de deux colonnes.

«Jusqu’ici le Siam-Cambodge avait étiré ses rails à travers les broussailles de la forêt indochinoise, tout ainsi qu’à travers celles de l’opinion publique,—vite et sans bruit. Mais il n’en est pas des chemins de fer comme des peuples: les plus heureux ne sont pas ceux qui n’ont pas d’histoires! Les dirigeants de cette mirifique entreprise le savent mieux que quiconque, ayant, comme il est constant, vieille expérience en ces matières.

»Que faut-il, en effet, pour qu’une affaire de travaux publics soit une bonne affaire… pour l’adjudicataire? Il faut des histoires! Il faut que les avant-projets officiels, dont les indications ont servi de base au marché, fourmillent de grosses erreurs. Il faut, pour un chemin de fer, qu’on trouve du granit au lieu de gravier, de la vase au lieu de sable, des montagnes au lieu de plaines, et des marécages au lieu de volcans! Alors la compagnie montre terriblement les dents, jure qu’on la ruine, menace de fermer ses chantiers… et tout se termine le mieux du monde par un petit accord d’arbitrage et un article additionnel au marché, où chacun trouve son compte: les experts, les camarades des experts,—ingénieurs ou futurs ingénieurs de la Compagnie—les actionnaires, et même, ô paradoxe, la Colonie! Car une fois voté, souscrit, encaissé l’emprunt d’indemnité à ce bon adjudicataire malheureux, on s’aperçoit, tout compte refait, qu’il y a encore eu erreur, mais cette fois dans le bon sens, et que finalement il reste quelques millions de piastres disponibles. Et quel est le gouverneur général qu’une telle miraculeuse aubaine, tombée du ciel métropolitain sur son budget, n’attendrirait jusqu’aux larmes!

»Pour le Siam-Cambodge, la traversée du marais de Chang-préah représente merveilleusement cet imprévu attendu de tous. Ah! vous allez voir ce qu’ils vont coûter de vies humaines, ce kilomètre 83 et ses adjacents—il est vrai que, des vies de coolies, nos financiers, grands metteurs en action de la morale civilisatrice, auraient pudeur à en exagérer le prix!—Vous allez voir surtout ce qu’il va coûter de tonnes de ciment!

»Mais c’est ici qu’éclate le génie de «combinazione» des expérimentés dirigeants—faut-il les nommer?—du S-Hˡ C. Grâce à eux on peut dire, en effet, que quand le ciment va, en Cochinchine, tout va… Nous ne saurons jamais quelles considérations économico-stratégiques ont amené la cour de Bangkok à établir le terminus de son tronçon juste en face de ce gouffre de limon, ni quels arguments diplomatiques ont pu faire abandonner, du côté français, le raisonnable tracé primitif. Mais ce que nous savons, c’est que, le jour même où cet abandon était agréé en haut lieu, étaient déposées, en l’étude de M. Lavize, notaire à Saïgon, les statuts de la Société des Ciments Cochinchinois, devenue, comme chacun sait, le fournisseur attitré de la Compagnie des Railways. Et ce que nous pouvons fournir à nos lecteurs, c’est la liste édifiante des actionnaires, souscripteurs d’actions privilégiées, de ladite Société.»

Suivaient une cinquantaine de noms, plus ou moins notables, en tête desquels je relevai celui du vieux singe fourré, aux pattes plus noires que les mouchetures de son hermine, convive de Vanelli, le jour de mon premier déjeuner au Lotus Blanc.

Je tenais encore le journal à la main, quand je pénétrai dans la chambre de Vigel. Il se mit à rire, du fond de son lit.

—Eh bien, comment trouvez-vous ma prose?

—C’est vous qui avez rédigé ces deux colonnes?

—C’est moi.

—Ah!

Je ne manifestai rien de plus et continuai, de l’air le plus naturel:

—Je vous annonce, Henry, que je repars demain pour là-haut: ordre du patron! Au cas où vous auriez besoin de piastres, j’ai signé un petit papier à votre crédit… Que dit la Faculté, pour votre clavicule?

—Elle dit qu’il faut un mois. Dans cinq semaines, j’espère être des vôtres… Merci pour le papier.

Il ferma les yeux, les rouvrit, m’observa entre les cils, et reprit, la voix hésitante:

—Vous me blâmez, pour l’article?

—Moi, pas du tout, je vous le jure. Mais ces choses-là ne m’intéressent pas.

Il plissa le front comme un homme qui cherche à comprendre.

—Vous savez, dit-il, tout ce que j’ai mis dans l’article, liste comprise, c’est la vérité… Ce n’est pas ma faute, si la vérité n’est pas belle!

—Possible, Vigel! Mais comprenez ce que j’entends par: «Cela ne m’intéresse pas!» Je ne suis pas un naïf. Quand vous me dites: «Toute la Cochinchine est à fond de boue», je réponds: «Ce qui m’intéresse, c’est que, dans cette boue, on ait pu tout de même couler des piliers assez durs pour porter des ponts!» Quand vous me dites: «Les Vanelli et consorts sont des forbans et des fourbes», je réplique: «J’admire, moi, que ce ne soient pas seulement la cupidité, l’orgueil, la luxure, mais encore l’intelligence, la hardiesse, la domination, qui fassent glu pour prendre ces rapaces à leurs propres œuvres!»

Vigel me regardait avec des yeux attentifs, où perçait peut-être la satisfaction de surprendre, dans sa franche expansion, une pensée jusqu’alors tenue secrète. Quand j’eus fini de parler, il porta sa main libre à son front, et s’en fit visière une seconde, comme si une lumière trop crue l’offusquait.

Et soudain je vis l’expression de sa physionomie changer, et j’entendis sa gorge pousser un gros soupir. Je compris que jouait en lui ce mécanisme presque humiliant qui le ploie, d’impulsion, à toute force affirmée, du moment que l’affirmation n’implique pas menace directe à son égard.

—Être pris à la glu de nos propres œuvres… oui, vous avez raison, Tourange, voilà bien notre aventure à tous! Ainsi moi, par exemple, lors de ce stupide spectacle, il n’était pas une personne des deux mille rangées autour des cordes à l’exception de vous, cher ami, et—il pinça un demi-sourire—de celles qui vous approchaient, pour qui je ressentisse autre chose qu’un indifférent mépris. N’empêche qu’en entendant crier par ces deux mille imbéciles: «Go on, Vigel, go on!» je me serais fait casser joyeusement la tête et les quatre membres… et pour quoi? ah voilà, Dieu sait pour quoi!

—Ne vous tourmentez pas trop pour le chercher, old champion, dis-je en mettant de l’ordre dans ses coussins en désarroi. Mais, à propos des personnes qui m’approchaient, savez-vous que le papillon vanellien ne flotte plus sur la rivière, que le Lotus blanc et son étamine rose à coins verts ont pris le large?

—Je le sais.

—Savez-vous que le comte de Faulwitz, arrivé dimanche soir, et l’Ennemi, qui donna tant de tablature à notre camarade Moutier, ne sont qu’un seul et même seigneur?

—J’avais éclairci ce point, voilà tout juste cinq semaines. Et c’est même en pensant alors à feu Lacroix et à Fagui que le premier sentiment m’est venu d’écrire l’article… Un bon sentiment cela, Tourange!

Je ne pus m’empêcher de sourire.

—Il y en a donc de mauvais?

Il sourit de son côté, assez joliment, ma foi.

—_By Jove!_ fit-il, avec un geste léger je ne sais plus… Vous me brouillez mes idées et ma morale… Mais ne pensez-vous pas que, quand l’«autre» lira l’article et verra le Prussien bisquer un peu, elle aura de l’estime pour moi?… Et cela me suffit… pour le moment!

—Vigel, vous serez un homme roulé pour la quatrième fois.

Je lui pris la main et lui souhaitai prompt rétablissement. Quel amusant compagnon! Je sens que sa présence me manquera; la mienne lui manquera aussi, je veux croire. Je commençais à me l’attacher, ce «civilisé» qui n’est ni un Latin, ni un Germain, ni un Yankee, ce garçon aux muscles souples, capricieux, lâche et hardi comme une bête—une bête très, très intelligente.

Comme je tournais le bouton de la porte, il me cria d’une voix gamine:

—Go on, Tourange, go on!

 

DEUXIÈME PARTIE