Le kilomètre 83
Chapitre XVII
Le surlendemain, la première locomotive roula sur le kilomètre 83. Les derniers tire-fonds avaient été mis en place, la veille, et dans la matinée, Bob Findlay, le nouvel Éliacin de l’équipe, avait vérifié lui-même, une par une, toutes les éclisses. De bout en bout, il y en avait cent vingt-cinq par rail, et la voie était double; et en outre, vers le milieu de la digue, on avait profité d’un élargissement du seuil rocheux pour poser des aiguilles et établir un embryon de voie de garage. Car, à cette espèce de rond-point, nous avions reconnu l’amorce d’une substruction coupant en croix la première; et c’était une idée de Vanelli qu’on pourrait partir de là, plus tard, pour obturer les arches de passage des hautes eaux et entreprendre l’asséchement du marais. Sitôt après la sieste, afin que tout fût terminé pour la pluie quotidienne de quatre heures, nous nous rendîmes, tous les Européens et le Père et Fagui avec nous, au pied du poteau limite. Un bouquet de drapeaux tricolores ombrageait l’écriteau, où était peint de frais, en lettres bleues sur fond blanc, le chiffre 83, et la disposition en éventail des hampes donnait à l’ensemble, de loin, le profil d’un de ces palmiers qu’on appelle à Saïgon, arbres du voyageur.
Les coolies avaient été rassemblés le long de la voie. Ils étaient assis, l’air indifférent, et quelques-uns jouaient une façon de jeu d’osselets avec les petites brisures des cailloux du ballast. Mais Dumoulin cria des mots indigènes, et les caïs, le rotin haut, firent aligner leur monde sur deux lignes, dès que la locomotive parut à l’entrée de la digue.
C’était Vigel qui conduisait celle-ci. Vigel avait, pour la circonstance, arboré un «blanc» de gala, ajusté sur son torse comme une écorce de jeune bouleau. Ses mains étaient gantées de blanc et une mousseline blanche avait remplacé, sur son casque, l’habituelle soie turquoise.
C’était le plus ancien mécanicien indigène qui avait l’honneur de lui servir de chauffeur, un vieil Annamite à barbiche et à lunettes, tout vêtu de soie noire luisante, et qui ne cessait, depuis sa désignation, de grimacer de vanité et de contentement. Nous vîmes de loin, à la jumelle, les deux hommes sauter sur le tablier de la machine, et celle-ci souffler, démarrer et, après quelques tours de roue, stopper. Nous savions ce que cela voulait dire et que Vigel mettait de la coquetterie à prendre un départ impeccable, son essieu avant arrêté juste sur la ligne du poteau 82, lequel, comme le 83, était fleuronné de drapeaux. Il siffla longuement, puis donna un coup bref. De bout en bout de la ligne, un silence gagna, dans lequel on entendit, comme les battements d’un grand cœur, les coups de piston. Alors, à l’autre extrémité, séparés des coolies par un intervalle vide d’une dizaine de mètres, nous fîmes joyeusement la haie pour recevoir notre camarade, et lui, nous ayant aperçus, ralentit l’allure. La locomotive était du type trapu et ramassé des machines-tenders, et, avec sa cheminée courte sur le nez, s’avançait un peu comme un rhinocéros. Mais on l’avait enguirlandée, pomponnée, harnachée, et un collier de jaunes fleurs d’alabanda—tout le reliquat des jardins d’Hetty Dibson,—pendait mirifiquement au travers de sa poitrine noire. A l’instant précis où le dôme vint à hauteur du poteau pavoisé, Vallery, qui était légèrement en avant et tenait le bras levé, l’abaissa. Alors, Vigel renversa la vapeur et, de nouveau, siffla longuement… Et le son parut rebondir indéfiniment sur l’eau morte, couleur de rouille, au fond de laquelle se cachait le Gong honteux et vaincu…
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Naturellement, nous achevâmes, le soir, de célébrer, comme il convenait, un tel événement. C’est Findlay qui régla le débouchage des bouteilles de Champagne, et c’est Vallery qui se chargea de télégraphier à Bangkok et à Saïgon le bulletin de victoire. Et c’est Vigel qui, pour corser la note patriotique, et faire taire l’accordéon garibaldien d’un contremaître piémontais, ouvrit le piano—le vieux piano de la chambre aux ailes—et attaqua avec décision cet air de Schumann où passe, masquée, la Marseillaise!