Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 32 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre X

Je restai quelques jours sans retourner à la troisième rivière. Jours pénibles, lourds aux épaules, oppression d’une atmosphère en mystérieux travail.

Vers le soir, des boules de vapeurs blanchâtres commençaient d’apparaître sur le marais, s’enflaient, s’épaississaient, se soudaient, enfouissaient la digue sous leur avalanche cotonneuse, puis roulaient en vagues molles, qui gagnaient les bords, s’accrochaient aux pointes des arbres, et déferlaient sur tout le camp, noyant les feux d’herbes aromatiques allumés par les coolies contre les noirs zanzaris. Le pis était qu’une fois entré là-dedans, vous aviez l’exacte sensation de serviettes mouillées d’eau chaude, appliquées sur votre peau et que, ce nonobstant, vous frissonniez et claquiez des dents…

Et cela durait ainsi jusque vers deux ou trois heures du matin, où peu à peu la couche stagnante éclaircie, baissée de niveau, semblait se perdre par la terre, comme à travers un vase poreux.

Mon travail m’occupait, à ce moment, assez loin de la rive, dans l’intérieur de la forêt, et le retour, dans cette brume étrange, était si désagréable, qu’à la troisième expérience, je décidai de passer la nuit sur place, dans le camp de mes défricheurs, en un point où cette marée funèbre n’arrivait pas et où la flamme des feux montait, rose et brillante, comme une tente de soie.

Mal m’en prit, d’ailleurs, car le cinquième soir, c’est d’un accès classique de fièvre des bois que je claquais des dents. Dans le cauchemar qui s’ensuivit, j’étais obsédé d’hallucinations dont la plus tenace était celle d’une main suspendue, comme un fruit, au-dessus d’un lac de sang durci. Une main, comme un fruit très blanc… et, tout d’un coup, quelque chose comme un pépin d’or en tombait avec un fracas de gong, et le sang se mettait à se moirer d’ondes plus claires, à tourner au jaune, à prendre couleur d’eau de marais…

Au matin, réconforté par un peu de thé, je regagnai Chang-préah, et rentrai chez moi pour renouveler ma provision de quinine et dormir deux ou trois heures sur un lit à sommier. Mais à peine avais-je refermé ma porte qu’elle se rouvrait derrière moi et que Moutier, la mine quasi plus défaite que la mienne, tombait sur un fauteuil.

—A-ka-thor avait raison, dit-il entre ses dents, l’endroit est maudit!

Sans hésitation je prononçai:

—Lanier?

Il fit oui, silencieusement, d’une inclination de tête.

—Racontez-moi le drame.

Derechef, j’avais lancé le mot sans balancer.

J’étais sûr—qui dira par quelle prescience?—que, cette fois, ce n’était ni de paludisme, ni de soleil, ni de dysenterie qu’il était question.

Et Moutier me raconta le drame: comment les gens de la rivière avaient entendu, vers neuf heures du soir, un hurlement épouvantable parti de la sala Lanier; comment on était accouru, Vallery en tête, et comment ils avaient trouvé Lanier accroupi dans un angle du salon, comme un singe dans le coin de sa cage, un coupe-coupe de défricheur dégouttant à la main et à trois pas de lui, au pied du bahut de Canton, le corps de sa femme inondé de rouge. Sur quoi, le vieux Vallery avait fait, sans tergiverser, le seul geste qui convînt, lequel était d’épauler son fusil et de presser la détente…

—Heureusement, conclut Moutier, que Fagui n’a rien vu ni entendu de tout cela! La congaïe a l’ordre de l’empêcher de quitter sa chambre, jusqu’à ce que tout soit remis en ordre.

Moutier est le chef, puisqu’en somme Vallery n’est ici qu’à titre officieux. Moutier a charge de nos âmes et de nos corps…

Mais, au fond, Moutier nous donnerait tous, nous, notre sang, nos os, nos bagages, pour un grain de la poussière de ce qui a touché à Lully.

Je demandai, la gorge sèche:

—Quelles blessures portait le corps de madame Lanier?

Moutier me répondit, sans remarquer mon émoi:

—Deux affreuses entailles de coupe-coupe, dont l’une avait sectionné la carotide et dont l’autre avait fait sauter l’annulaire de la main gauche. Nous avons ramassé la bague d’alliance dans une flaque de sang.

Eh bien! Hetty Dibson, pensez-vous maintenant qu’il est quelquefois prudent de soigner les malades?

—Il paraît, ajouta Moutier, qu’un geste de la malheureuse s’amusant à faire glisser sa bague le long du doigt, comme sur la tringle d’un baguenaudier, exaspérait depuis longtemps la folie naissante de son mari.

Je baisse la tête. Qui pèsera jamais les responsabilités par omission? N’aurais-je pas pu?… N’aurais-je pas dû, en dépit de l’inconsciente Hetty?…

—C’est vous, reprend Moutier, qui aurez encore la corvée de l’inventaire, mon pauvre ami… Vous demanderez l’alliance à Vallery.

J’ai demandé l’alliance à Vallery, et voici dans mes mains le frêle anneau de métal… le cercle si lourd! C’est ce que les bijoutiers appellent un demi-jonc, et, dans l’intérieur, sont inscrits, comme à l’ordinaire, les deux prénoms, Jean-Madeleine et une date: 8 ju… Tiens, quel est ce mois: juet? Et au fait ce n’est pas Madeleine qui est gravé, c’est Madeine; et à regarder de très près, il y a là, semble-t-il, deux défauts dans le métal, deux minuscules ébarbages… Et soudain une lueur fulgurante zigzague dans mon cerveau.

—Foung-li! Foung-li!

Me voici courant sans casque, sous le soleil fou, vers la boutique de l’orfèvre, la belle boutique pavoisée de frissonnantes bannières funèbres.

—Foung-li! tu connais cette bague?… Tu l’as travaillée?

Le vieux Foung-li prend l’objet sans hâte, le regarde par-dessus, puis par-dessous ses lunettes, et ainsi de moi-même, et, les yeux obliques, dans son français le plus appliqué:

—Oui, monsieur, madame Lanier a porté deux fois cette bague dans ma maison pour la faire resserrer.

J’essuie mon front plein de sueur, et j’emprunte au maître orfèvre un dais d’enterrement, en guise de parasol, pour regagner la sala Lanier, où je vais dresser un inventaire: un bahut de Canton avec marbre rouge, une glace usagée et une douzaine de petites cuillers qui font tin-tin…

—Allons! j’aurai toujours appris au Siam-Cambodge de merveilleuses bottes de cette escrime féminine à la parisienne qui passe la portée des coups de poing d’Hetty Dibson… et aussi, j’imagine, quelque notion du respect dû à ce qu’il y a d’étincelant, parfois, au fond des jeunes yeux clairs, où glisse un peu de sable d’or.