Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 25 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre III

Nous enterrâmes notre camarade Just Barnot entre cinq heures et demie et six heures du soir. Nous avions fixé cette heure, parce qu’elle laissait le temps de tout finir avant que la nuit ne tombât sur la fosse, et qu’elle permettait raisonnablement d’aller tête nue.

Une clairière rectangulaire, en léger retrait du chemin de rive, fut l’endroit choisi. Elle avait dû être occupée par des vivants, car on y reconnaissait les traces d’une végétation domestique: des aréquiers, des palmiers de l’espèce dite «à sucre», et de ces longs bambous secs, pareils à des perches de houblonnières, où grimpe le bétel. Et c’était vraiment tout ce qu’il fallait—dimensions, terre molle, facilité d’accès, et le silence du voisinage!—pour un coquet petit cimetière.

Comme Barnot relevait du culte protestant, le Père du May, le missionnaire des coolies, ne nous servit pas beaucoup. Cependant, c’est lui qui s’occupa de la toilette du cadavre, aidé par deux de ses chrétiens, dressés depuis longtemps à ce cérémonial. Il eut en outre, à ce sujet, un conciliabule avec Fagui, dont nous ne connûmes les détails que le soir, à la popote, au moment que Lully fit une remarque un peu vive au boy, à propos d’une tache de la nappe. Nous avions tous les nerfs aux dents, de chaleur et de je ne sais quoi. Lully apostropha l’homme au sampot d’un ton brusque qui n’était guère le sien. Fagui, auprès de qui, d’ordinaire, la plus douce agnelle est une panthère, intervint avec non moins de surprenante vivacité, et déclara qu’en effet, on aurait dû changer la nappe, le matin, mais qu’elle avait donné celle qui était propre au Père, pour rouler Barnot dedans, attendu qu’on n’avait trouvé chez le vieux Just que des draps à l’«allemande», grands comme des mouchoirs de poche, et qui n’étaient pas confortables pour dormir mille et une nuits; que d’ailleurs elle nous aurait bien demandé un des nôtres, mais que tous nos boys étaient des paresseux, qui méritaient la «cadouille», et n’avaient pas fait la lessive sous prétexte que les «coolies l’eau» n’avaient pas rempli les jarres; et que si l’aventure de Barnot nous arrivait, ce serait tant pis pour nous, on nous enterrerait dans des nattes comme des coolies.

Et en guise de péroraison, Fagui piqua une belle crise de larmes… et nous tous, pendant ce temps, nous nous regardions décontenancés, comme des écoliers pris en faute, y compris le docteur, qui était notre invité à l’occasion des obsèques.

C’est Moutier qui, une fois encore, se révéla le chef. Ayant frappé légèrement la table de la main, il assura d’une voix calme qu’il donnerait des ordres pour doubler la corvée des «coolies l’eau.» On avait été pris de court à cause du temps que ce jus de marais mettait à déposer son limon et à se transformer en sirop potable; mais cela ne se renouvellerait plus. Nous aurions dorénavant, chez nous, chacun une paire de draps toujours lessivés de frais pour parer aux imprévus. En outre, pour plus de sûreté, il commanderait de la toile à Battambang. Il en commanderait, voyons… combien? Dix mètres, grande largeur? Et, ce disant, il faisait mine de prendre de l’œil nos mesures. Ce qui nous fit tous rire, Fagui la première, d’un rire claquant et insensé, au reste, comme si nous avions tous mâché du haschisch.

J’étais rompu de fatigue et de sommeil, et je voyais dans une buée, tout ce qui se passait devant moi. Mais nous n’en avions pas fini avec Barnot, et je dus rester encore à la popote, après les liqueurs. Moutier avait décidé qu’on installerait sur l’emplacement de la fosse une dalle et une croix de pierre, une dalle et une croix de ce grès dont le vieux Just nous avait fournis si abondamment pour notre ballast. D’autre part, nous étions unanimes à estimer qu’il serait bon d’indiquer sur la dalle que Barnot était protestant, et comme Moutier n’était pas très compétent sur ces questions d’étiquette confessionnelle, il s’en rapportait à notre délibération commune. Lui fournissait des coolies maçons de choix, des élèves de feu An-hoan, susceptibles d’être élevés à la dignité de marbriers. Il restait à arrêter ce qu’on voulait graver sur la dalle.

Le docteur proposa une Bible ouverte, car on donnerait facilement le modèle aux coolies avec un vieux registre, et sa proposition rallia tous les suffrages.

Puis on tomba d’accord que si on pouvait avoir un petit texte des Écritures à épigraphier sur la Bible, cela serait tout à fait bien. Nous fîmes porter un billet, par le boy, au Père du May, et celui-ci nous envoya un Manuel du Chrétien, où étaient les psaumes de David et tout le Nouveau Testament, et, bien que ce fût une édition romaine donnant les mots latins en regard des mots français, Just Barnot ne pouvait en prendre ombrage et suspecter la pureté des textes.

Le livre passa de main à main. Il avait été très feuilleté, et sa reliure de moleskine noire était râpée jusqu’au grain. Et de nous voir ainsi, tour à tour, le nez sur les caractères imprimés, cela nous rappela une occupation de nos soirées d’antan, quand on avait de beaux loisirs au bord de la troisième rivière, et que Barnot possédait son rond de serviette à la popote. L’occupation, le jeu consistait à piquer, à tour de rôle, sa page dans le dictionnaire de Lully, et à marquer un point par mot dont on ne pourrait fournir l’explication… Il y avait les cordages de marine et les plantes médicinales qui donnaient beaucoup de tablature. Nous fîmes ainsi le concours du Manuel du Chrétien, pour la meilleure inscription.

Moutier tomba du premier coup sur un bon texte: «Le soleil ne te brûlera point durant le jour.» (Ps. CXX, 6.) Moi, je proposai, de mémoire, mon verset du rhinocéros, mais je ne pus le retrouver et justifier de son authenticité.

C’est Lully qui emporta le prix: il avait d’ailleurs un avantage visible sur nous quant à l’aisance de la pratique dans le maniement des feuillets sacrés. Il fut proclamé vainqueur avec le verset 12 du psaume pour le jour du Sabbat (XCI, Heb. XCII): Justus sicut palma florebit, et après qu’il nous en eut fait remarquer l’appropriation quasi prophétique à la tombe de Justus Barnot, creusée au pied d’un palmier à sucre.

Nous lui sautâmes au cou pour l’embrasser, et le docteur dénichant dans un coin un squelette de couronne, un raté de confection de l’atelier funéraire, Fagui le lui enfila sur la tête… Et là-dessus, le même rire trépidant nous fit claquer les mâchoires.

L’air de la pièce collait au visage, comme une serviette humide et chaude; et la sueur avait fait avec la poudre, sur les joues de Fagui, un mélange épouvantable. Et nous riions de cette mascarade… Ce fut une soirée atroce!

 

*

 

Quinze moins un,—et trois mille moins cinquante-cinq! Pour les cinquante-cinq cela ne donna pas énormément de peine. Il y eut, en permanence, une corvée de huit coolies, quatre porteurs et quatre fossoyeurs. Une fois, nous entendîmes des musiques; c’était sans doute un défunt d’un mérite insoupçonné de nous, un richard qui laissait des piastres à sa famille. Cela se passait loin de nos salas, dans une vaste lande sans un tronc ni une racine d’arbre, une dépendance du marais à peine sèche, facile à creuser, et où il y avait de la place pour les trois mille, et même pour quelques autres s’il en venait en surplus.