Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 31 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre IX

—Je t’interdis de continuer cette intimité déplacée avec madame Vallery…

Au ton dont ce benêt de Lanier a proféré cette injonction maritale, je prévois une vive réplique de sa jeune épouse, puis quelqu’un de ces intermèdes de la vie conjugale, médiocrement divertissants pour qui, comme moi, sous couleur d’invitation à déjeuner, s’y trouve convié. Mais, contrairement à mon attente, cette fine abeille a pris son air le plus candide. Ses sourcils s’arrondissent au-dessus de ses yeux tout clairs, de ces yeux où il y a toujours de la poudre d’or pour sécher les mauvaises larmes.

—Pourquoi donc? soupire-t-elle ingénument. N’est-elle pas la femme de ton chef?

—D’abord elle n’est pas sa femme.

—Bon! A Battambang c’est toi-même qui m’as expliqué gentiment qu’ici il ne fallait pas se montrer trop exigeant sur les actes de mariage… lequel d’ailleurs, en l’espèce, peut très bien exister… est-ce qu’on sait jamais, avec les facilités que donne la loi anglaise? Il peut parfaitement se faire que cette pauvre Hetty ait été calomniée par de méchantes langues! Tu sais bien qu’il y en a partout… Est-ce qu’on n’a pas raconté que je me polissais les cheveux avec des tampons d’herbes de sorcière ramassées par ma congaïe?

Et l’épouse légitime soulève avec la main, comme un fardeau accablant, le trésor de cette chevelure au brillant naturel, qui écrase son jeune front en moiteur.

—Se peut que j’aie dit cela à Battambang, réplique Lanier brutalement, mais ici, c’est une autre affaire…

Il s’arrête un instant, et soudain ses yeux commencent à fureter, à droite et à gauche, dans les coins de la pièce. Ah çà! qu’a-t-il donc aujourd’hui? Le soleil lui a-t-il tapé sur le crâne?

—Ce que je ne veux pas—il crie presque et, ma parole, ses dents grincent,—ce que je ne veux pas, répète-t-il…

Et il lance le geste de frapper violemment sur une table; mais comme celle qui se trouve là, sous sa main, est une fragile table de rotin, où il n’y a pas place pour une paume, attendu que la tasse à café, le cendrier et la boîte d’allumettes suffisent à l’encombrer, Lanier reste soudain tout coi, les doigts arrêtés dans leur élan, et achève d’un ton radouci, presque geignard:

—Ce que je ne veux pas, c’est qu’elle passe son temps à te conseiller de déserter!

Ho! Ho! déserter! le vilain mot que voilà, M. Lanier! Savez-vous que vous n’êtes qu’un triste butor! Savez-vous que vous ne jouez pas ici la même partie, vous et celle-là qui eut l’extrême douceur de vous y suivre? Savez-vous que, lorsque vous aurez rapporté en France, à peu près au complet, votre tête,—peu de chose,—votre foie et vos quatre membres, le problème sera superlativement résolu pour vous, et, qu’au pis aller, les litres de lait et de Vichy que vous ingurgiterez pendant quelque temps représenteront tout au juste les mois de biberon de l’enfant que vos respectables parents mirent en nourrice au Siam-Cambodge, avec l’espoir d’en voir revenir un homme; mais que pour l’enfant qui est là à vos côtés, il s’agit de renoncement à sa fraîcheur, à sa beauté, à la fleur de sa jeunesse, c’est-à-dire à sa raison même d’exister; et, que l’expérience qu’elle aura acquise à Chang-préah des anémies, des hépatites, des jaunes de l’œil et des bistres de l’épiderme, lui vaudra tout au juste l’avantage d’avoir l’air d’une sauvagesse au milieu de ses compagnes, et que c’est vous alors, imbécile, qui la rendrez responsable de l’admirable erreur de sacrifice qu’elle vous aura consenti?

Mais je n’ai pas le temps de manifester mon sentiment très vif sur la question, et pas davantage celui de prendre la défense de madame Vallery, de rappeler à Lanier que, sans même parler de l’histoire de Fagui, j’ai vu Hetty Dibson à l’œuvre, au chevet de la congaïe de Dumoulin, mon contremaître, et, du même coup, à la présidence d’une tablée de cinq gnôs, dont la mère avait de bonnes raisons pour avoir oublié de mettre la ké-bat à riz sur le feu. Je n’ai pas le temps de déclarer que je tiens pour une chose valuable l’amitié d’Hetty Dibson, car voilà madame Lanier qui s’est levée, s’est approchée de la chaise de son mari, a jeté ses bras, par derrière, autour du cou de ce dernier, et commence mille chatteries… Tant que le nigaud remonte le coin de ses lèvres et se déride, et que moi-même, dont la partie de mesures pour rien ne semble pas indispensable à ce duo, suis sur le point de prétexter les exigences de la sieste pour me retirer, lorsque les yeux sablés d’or jugent à propos de me prendre plus directement à témoin.

—Imaginez que mon mari a peur que je le quitte! Il sait pourtant bien…—ici un petit mouvement de volte vers cet époux inquiet et un peser tendre de la main gauche sur cette tête tracassée—il sait pourtant bien ce que je lui ai dit: «Tant que cette bague tiendra à mon doigt…»—cette bague qu’on m’indique d’un avancé du menton, c’est l’anneau jaune d’une alliance, qui, pour l’instant, brille parmi les boucles d’une orageuse chevelure brune…—Et, voyez, monsieur, je l’ai gardée, malgré la chaleur, et on ne se doute pas comme c’est lourd, un vrai fer de forçat!… Mais tant que cette bague tiendra, ne glissera pas toute seule, c’est signe que je n’aurai pas assez maigri pour être obligée de m’en aller!

Ça, c’est gentil, et mon homme, tout à fait calmé, sourit d’un air de béatitude un peu niaise. Mais ô femme, ô énigme, ô aiguillon, ô buveuse d’illogisme, ô fille d’or des vents capricieux, pourquoi, quelques minutes plus tard, quand je prends malgré tout congé, pourquoi, bondissante et vive, les cheveux en essaim de guêpes, le rire prêt à strider, s’arrête-t-elle devant ce bahut de Canton aux lourdes sculptures funèbres? Il est couvert d’une bien belle plaque de marbre rouge, ce bahut, d’une plaque de ce marbre de Soui-Tchang, qui a la somptueuse couleur d’un sang coagulé!… Pourquoi s’arrête-t-elle? Pourquoi ce coup d’œil aigu lancé à la glace voisine, et pourquoi cette main qui s’immobilise, pendante, l’annulaire bien à l’aplomb de la plaque rouge? Et pourquoi décocher avec un sourire terrible, en secouant cette petite menotte:

—Là! vous voyez bien qu’il ne tombe pas encore! Mais, par exemple, le jour où ça fera tin-tin sur le marbre, adieu Chang-préah! Adieu Siam-Cambodge! Ce sera la clochette du départ…

Ce n’est plus du tout l’expression de la bonne petite épouse aux dorlotements de chattemite, que mes regards vont rejoindre au fond des prunelles mal balayées de leur poussière précieuse, mais quelque chose de plus pervers, de plus ambigu, où il y a du poison, du défi, et aussi de l’étincelant à quoi je ne sais pas donner de nom…

Pour cette fois, c’est Lanier qui courbe la tête. Il tortillonne un sourire humble et tâche de faire bonne contenance. Mais, à la seconde même, le boy en train de desservir ayant laissé tomber une cuiller à café, je le vois au bruit, au tin-tin, mimer impulsivement une grimace affreuse.

Et je m’en vais, un peu rêveur, sous la lumière omnipotente, la lumière qui pèse aux visages comme un masque de plomb, que les frêles visages féminins ne peuvent porter longtemps, sans cruels stigmates… A cette heure, le cerveau suit mal le fil d’une idée; il est vite conduit à la caverne du sommeil. Une seule préoccupation émeut le mien: gagner, par le plus court, le grand chapeau d’ombre de la chambre que Vallery met à ma disposition pour la sieste.

Mais, au réveil, avant de repartir pour le marais, les incidents du déjeuner me reviennent, malgré que j’en aie, en mémoire. Oui, je constate chez Lanier une nervosité qui devient inquiétante; et je ne veux pas quitter la troisième rivière, sans m’être ouvert de mes inquiétudes à Hetty Dibson, femme de bon conseil et de solide raison. Après la cagna de Dumoulin, c’est la chambre de Fagui qui nous a servi de terrain de rapprochement, et j’ai eu ainsi une double épreuve pour apprécier celle qu’on accusait tout à l’heure de prêcher la désertion. Je ne peux oublier que c’est elle qui s’est occupée de faire entrer petit à petit dans la chambre d’ici le mobilier que j’apportais en vrac de là-bas; elle qui a placé la psyché dans le jour favorable, qui a disposé de ses mains, sur la table à coiffer, les brosses, les ciseaux, tous ces menus engins de l’arsenal d’une femme, par la vertu desquels Fagui, d’abord atone et muette, s’est peu à peu refamiliarisée avec la vie… En vérité, j’ai beaucoup de gratitude à Hetty Dibson, beaucoup d’estime pour sa tête froide.

Elle me reçoit allongée sur sa chaise longue, toute la chirurgie d’un onglier dans le creux de sa robe, et, cependant que sa congaïe l’évente, studieusement occupée à faire briller à facettes, à la pâte rose, l’extrémité de ses phalanges. Ce qui justifie, au skake-hand, l’exhibition de cinq capsules vermillonnées par le polissoir, au bout de cinq longues tiges de cire blanche, les doigts nus. Nus, car il fait si chaud, n’est-ce pas, que le moindre bijou pèse comme un fer de forçat!

Et Hetty Dibson, elle, n’a pas d’alliance à préserver de la glissade! Nus comme le cou, comme les poignets… et, certes ce serait, à brève échéance, la déconfiture de l’orfèvre Foung-li, si l’on ne faisait venir maintenant, par son intermédiaire, au lieu de ces insupportables plaques de métal chaud, quelque jeu de ces belles boules de pierre translucide et fraîche qu’il est si agréable de rouler dans les paumes, pour tromper la fièvre.

Au premier mot que je hasarde sur le ménage Lanier, madame «l’ingénieur en chef» s’emporte. Lanier n’est qu’un imbécile, un monstrueux égoïste, et en outre un intolérable caractère, un coléreux… Il devrait être à genoux devant sa femme au lieu de la tarabuster… C’est un misérable! Est-ce que tous les gens qui sont là-bas, à travailler sur le marais, ne se passent pas de leur femme?

—Sans doute, sans doute…—je bats devant mon visage, de l’éventail-écran que la congaïe pitoyable m’a tendu—malheureusement, par le temps qui cuit, il n’y a ni imbéciles, ni monstres, ni égoïstes… il n’y a que des malades!

Mais Hetty Dibson, malade de chaleur elle-même, continue à s’en prendre véhémentement à l’égoïsme mâle en général et à le charger de tous les méfaits, ce qui peut être légitime, appliqué au cas Lanier, mais discutable pour le cas Vallery.