Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 10 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre X

«_Les ingénieurs Tourange et Vigel rallieront Battambang dans le plus bref délai._»

Quelques heures après la réception de cette dépêche, un convoi de fortune nous emportait, Henry et moi, vers la tête de ligne du Siam-Cambodge. Hormis le soufflement de la locomotive, un silence de mort présidait à notre départ. Sur les chantiers déserts, l’herbe longue de trois jours recélait des brillements d’outils laissés à l’abandon, et la voie, entre deux piles de traverses, s’arrêtait net, comme un serpent décapité.

Si familier que je croie être avec la forêt et ses aspects multiformes, il y a, en elle, je ne sais quelle réserve de vie primordiale, dont la masse m’impressionne toujours, je ne sais quel air de bête feuillue, crochée au sol, tas obscur et moiré… de bête intuable… au point que je regarde avec admiration, à notre droite et à notre gauche, les deux bourrelets de chair écailleuse et brillante, qui ne demandent qu’à se refermer sur la dérisoire estafilade infligée par les ingénieurs du Siam-Cambodge. Je regarde…

Oui, voici bien l’image du dragon immortel, établi, tutélaire et formidable, sur les basses terres d’Asie! Voici la forêt griffue, bleue, jaune et noire, où se lèvent des arrondis qui ne sont pas des collines, mais des bosses de flancs, des courbures d’échines. Et, pour corser la ressemblance légendaire, c’est une patte au dessin terrifiant qui, parfois, se détache, s’allonge, et semble préposée à la garde d’un trésor d’eaux miroitantes.

Notre convoi roule avec une prudente lenteur; et le soleil est déjà haut, fondu dans l’incandescence insoutenable du ciel, quand nous débouchons dans les rizières de Battambang.

Le décor a brusquement changé; et maintenant, au ras du sol, les regards dévalent avec délices sur une molle pelouse d’un vert tendre, où, çà et là, des fromagers édifient, tels des cèdres dans un beau parc, d’aériens étages de ramures horizontales.

Vigel, qui jusque-là, a somnolé sur la banquette de notre wagon, se soulève à demi, reconnaît le paysage et me dit d’une voix paresseuse:

—Voici Battambang. A propos, connaissez-vous Vallery, l’ingénieur en chef?

Je connais assez mal Vallery, avec lequel je n’ai eu que d’occasionnelles relations de service, une ou deux fois qu’il est monté là-haut. Mais je sais qu’il a réputation d’homme intelligent, courtois, énergique et expert.

Vigel confirme, sans barguigner, cette réputation:

—C’est un de ces hommes, dit-il, qui vous font sentir la pauvreté de cette chose qu’on appelle la jeunesse.

—N’y a-t-il pas une madame Vallery?

—Une madame Vallery à la mode de Battambang ou de Shanghaï, si vous préférez, car elle en sort et Dieu sait au juste de quel family house de Sou-tchao Creek! N’empêche que c’est une grande femme blonde, fraîche comme un baby et loyale et forte comme un homme. Elle a passé un contrat ferme avec Vallery, et chacun s’y tient scrupuleusement. Hetty Dibson—c’était son nom de Sou-tchao Creek—a le propre respect de sa beauté et il lui est défendu, comme elle dit, de la compromettre dans un climat outrageux. Vallery admet ce point et, quand Hetty se regarde un peu trop longuement dans la glace, tortille sa barbiche grise. Mais il ne dira rien le jour où elle déclarera qu’elle s’en va. C’est un homme loyal et fort, aussi.

Vigel se replongea quelques instants dans son silence. Notre wagon côtoyait des vergers, de noirs feuillages de jaquiers et de pamplemousses, dans les interstices desquels flambait une eau tourbeuse. Elle porte un nom sur nos cartes, cette eau tourbeuse: c’est la rivière de Battambang. Quelques toits indigènes commencent à se grouper sur ses bords. Avant que soient visibles les demeures européennes de nos camarades et de nos chefs, Vigel à nouveau me parle d’eux:

—Le reste, me confie-t-il (le reste, c’est, je suppose, tout ce qui n’est pas l’association Vallery), le reste est moins solide, de l’article de Paris, ce qu’on appelle des attachés… Des papillons de bureaux! Il y en a de jolis, flirteurs, marivaudeurs, joueurs de tennis. D’aucuns courent le soir les maisons de Valaques et jouent au poker… Il y en a d’intelligents… J’ai été quelque chose dans ce genre. Ce n’est pas très bon de rester ce quelque chose plus longtemps que de raison.

—Bah! dis-je, il y a du ressort derrière l’article de Paris, c’est vérité banale. Qu’à l’occasion le ressort soit remonté, et il y a plus d’une surprise.

—Des surprises? Oui, peut-être… du petit couple Lanier, par exemple, on peut, en effet, attendre une surprise…

Le petit couple Lanier? J’interroge ma mémoire. Elle me livre une grande ombrelle rose, au contour de lotus renversé, un visage fragile, qu’échauffent étrangement les reflets de l’ombrelle, deux yeux larges, clairs et riant à la vie, comme on dit. Le mari était gentil aussi, un peu mou, avec des impatiences de faible, mais de bonne tenue. L’air «fils de quelqu’un», ce qui n’est pas tout à fait la même chose que l’air «fils à papa».

—N’est-ce pas? poursuivit Vigel, les Lanier sont «très bien»; nous sentons tous deux ce que nous entendons par là…

Il resta rêveur. La première façade blanche passait devant notre portière. Nous eûmes le temps,—car notre locomotive s’était mise à l’allure économique d’un pousse-pousse—de détailler la véranda aux stores verts, le jardin brodé de plates-bandes et de corbeilles, de respirer l’odeur de verveine d’un massif de lantanas.

Vigel se retourne vers moi. Est-ce échappement de sensibilité surprise et sincère, ou grimace du clown génial qui est en lui? Une tristesse grave est tombée sur son visage aux lèvres carminées.

—Après tout, murmure-t-il, c’est peut-être la plus admirable solidité du monde, cela, un couple qui s’épaule et qui tient. Nous autres, que sommes-nous? Des déséquilibrés, des perche-en-l’air… N’est-ce pas votre avis?

—Tout à fait, dis-je.

—Voyez-vous, il prend un ton d’épanchement confidentiel, un air de m’ouvrir sa belle âme indolente et dolente, c’est ce joujou à ressort de madame-là, ou quelque autre tout pareil, qui m’a révélé des choses auxquelles je ne songeais guère, on n’apprend pas tout dans les collèges, n’est-ce pas? le prix d’une femme dont on aurait des remords à devenir l’amant, par exemple.

—Ne vous mettez pas en peine à ce propos! lui dis-je railleusement.

Par moment, je ne peux résister à l’occasion qui s’offre de le mortifier. Il ne m’en veut pas. Il saisit très bien que ce n’est pas mépris, par quoi je le blesserais mortellement. Simplement, je mets le doigt sur le point faible de l’astucieux assemblage qu’il est en train de machiner au-dedans de sa cervelle. Ce sont menus jeux entre gens en relations d’intelligence. Il en rirait, je suis sûr, pour un peu… comme ces marchands de pacotille de Port-Saïd, et tout bon Oriental, au reste, pris en flagrant délit de grosse tromperie.

Mais le train entrait en gare. Une gare fastueuse, avec toits de clinquant vert et garuddas[G] dorées aux poteaux d’angles, comme il en brille aux palais de Pnom-penh. Un boy nous attendait, de la part de monsieur Vallery, et nous conduisit directement à la résidence de son maître.