Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 40 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre XVIII

Mais, il y eut, cela va sans dire, des célébrations plus qualifiées lorsque put être annoncée l’ouverture au trafic du monde de ce désiré Siam-Cambodge, tronçon français!

La date du 14 juillet ayant été retenue par la famille,—la famille Vanelli—comme la plus congruente pour la cérémonie d’un baptême auquel le Gouverneur général se réservait d’apporter son parrainage, l’invitation nous fut transmise d’accélérer, à cette fin, les ultimes travaux.

Je crois bien que le comte de Faulwitz, qui vint à Chang-préah en messager spécial de ladite invitation, prit sous son bonnet de nous représenter, en outre, le chic sportif qu’il y aurait, pour nous, à gagner de vitesse, oui-dà, et à battre sur le poteau-frontière les gens du tronçon siamois, si fiers de leur avance du début.

Mais je crois bien aussi que l’aiguillon, manœuvré par ce subtil banderillero, eût trouvé mon épiderme insensible. Car, à la vérité, le succès du kilomètre 83 m’avait laissé un peu comme le taureau dans l’arène, après une trop belle passe de manteau rouge, hébété, ébloui et reniflant obscurément vers le toril. Une petite phrase du père Vallery: «Vous n’aurez pas le cœur de me laisser en plan, mon ami», me mit les fers, et je fonçai décidément, à travers la forêt débroussaillée, pour le kilomètre 84, puis pour le kilomètre 85.

Tâche ingrate, au demeurant, quoique, au seul point de vue professionnel, aisée! Mais je m’ennuyais. Les recrues, comme Bob Findlay, m’attristaient par leur extrême jeunesse, et je ne voyais qu’accidentellement mon camarade Vigel, toujours occupé d’organiser la traction entre Battambang et la troisième rivière et toujours fidèlement servi, dans cette navette sur la ligne, par l’ombre blanche de Fagui. D’ailleurs, quand je le rencontrais, il m’assommait avec ce qu’il appelait «sa revanche», ses ténébreux projets à l’égard d’Elsa.

—Que diriez-vous, par exemple, si la folle—elle adore ces petites manœuvres—faisait fonctionner l’aiguillage de ce stupide moignon de voie, qui déshonore la perspective du milieu de la digue? Quel beau patapouf du train officiel!…

—Et l’ingénieur Vigel sauverait la jeune héritière qui lui tomberait dans les bras, cependant que l’odieux mari serait dévoré par les grenouilles et les serpents d’eau… J’ai vu ce climat rendre des cervelles tout à fait spongieuses, mon pauvre Henry, si on ne prenait la précaution de les doucher matin et soir!

Le temps des orages était passé. Il tombait maintenant, chaque après-midi, vers quatre heures, une large ondée brève et réglée comme un arrosage municipal. Mais je n’avais plus le goût des promenades. Vraiment je ne donnai rien de moi-même et je ne reçus rien dans ces six semaines. Je n’appris rien, sinon peut-être à m’écheniller convenablement des sangsues qu’on rapporte à foison des sous-bois mouillés. Il ne faut pas les arracher, ni les soulever avec la lame d’un couteau. Il faut frotter une allumette et griller légèrement du côté du gros bout, qui est la tête. Alors la vilaine petite chose se met en spirale et tombe à plat comme un anchois roulé.

Le 13 juillet tout était paré, comme on dit à bord. L’amour-propre sportif de M. de Faulwitz aurait lieu d’être satisfait. Notre gare terminus de Chang-préah dressait le disque rouge de son signal à cinq mètres de la plaque de fonte du bornage de la frontière que les gens de Siam pataugeaient encore, à deux kilomètres et demi de là, dans des bas-fonds gélatineux, désossés, pour leur malchance, de toute digue khmère!

A telles enseignes que leurs délégués, poliment invités à la cérémonie baptismale, durent arriver à dos d’éléphant.

Ils arrivèrent vers deux heures et demie et alignèrent, face au remblai, leurs six bêtes, crottées et massives, comme six bastions en terre, et qui, ma foi, faisaient honorable figure, même au regard d’une locomotive.

A côté d’eux, tirailleurs et miliciens, jambières rouges et jambières bleues, dressaient une haie de parade et maintenaient à distance protocolaire la foule versicolore et rieuse, où les deux sexes montraient mêmes beaux habits et même turbulence d’écoliers échappés.

Car ce n’étaient plus là nos graves, patients et robustes coolies chinois. On ne voyait que sampots rutilants et chevelures en brosse… La politique avait voulu ce changement de figuration; la cour de Pnom-penh ne devait-elle pas accompagner dans ses déplacements le Gouverneur général? Politiquement, nous avions depuis un mois renvoyé, par lots, dans leurs foyers, les têtes nattées du Père du May, et réinscrit sur nos contrôles les ouailles d’A-ka-thor. Politiquement, tous nos vieux amis de la bonzerie se tenaient là, somptueux et dignes, le crâne rasé de frais, le talap à la main, entourés de vénération et de respect. Il en arrivait de minute en minute. Toute la matinée, le marais, officiellement désensorcelé, n’avait cessé d’être sillonné de pirogues légères et pointues, véhiculant de minuscules pagayeurs, tout un banc d’école de petits Cambodgiens, aux longs cheveux noirs couronnés de fleurs, et à l’arrière, assis, jambes croisées, dans une sainte attitude de Bouddah sur son lotus, le talapoin magister…

La robe noire du prêtre français ne faisait pas tache insolite dans le groupe safrané. Le Père du May était parti depuis six jours, avec le dernier convoi de ses chrétiens.

Le train officiel entra en gare, après l’ondée, comme l’aiguille de nos montres, à défaut d’un cadran de la Compagnie, marquait quatre heures trente.

Il donnait, par sa longueur, une flatteuse idée de la capacité du trafic du Siam-Cambodge. Il contenait le Gouverneur général, son état-major, son cabinet, le Résident supérieur et son secrétariat, le comte Vanelli et son escorte, quatre marins armés, pantalonnés à la «pied d’éléphant» et discrètement étiquetés «Lotus blanc» sur le ruban de leurs chapeaux, Sa Majesté Cambodgienne et sa suite, ses épouses et ses danseuses, son ministre des Travaux publics, les musiciens de ses danseuses, et l’innumérable armée de la valetaille préposée aux soins de la nourriture, de la ventilation et du couchage. Du wagon central, aux portières fleuries et pavoisées, descendit, la dernière, Elsa de Faulwitz, seule robe du cortège.

On ne pouvait songer à loger tout ce monde dans les bâtiments de la gare, et moins encore dans les huttes sur pilotis du village de Chang-préah. Mais Vallery avait pris l’initiative d’une séduisante combinaison.

Près du village existaient des ruines khmères, quelques parcelles de ce trésor archéologique dont toute la région garde le mystérieux dépôt. Vallery en avait fait aménager les moyens d’accès et nettoyer les abords, et c’est là que devaient être installées tentes et baraques de fortune, ainsi que la table du banquet. L’assistance s’y rendit aussitôt. Le sol du chemin était sablé et bordé de buissons garnis de passiflores sauvages. Aux troncs des arbres voisins étaient accrochées, à l’imitation, semblait-il, des orchidées de la forêt, des bouquets soit de petits drapeaux tricolores, soit de ces pavillons, familiers à la mâture du Lotus, et que Moutier appelait irrespectueusement chiffons roses… Il faisait doux, un temps bleu de fête galante. Madame de Faulwitz riait bruyamment au bras du Gouverneur.

Quand on atteignit l’emplacement annoncé, il s’éleva un cri général d’admiration et aussi un concert de louanges à l’adresse de Vallery pour sa trouvaille de ce bijou de décor.

Au premier plan, une façon de vaste pelouse, où se prélassaient dans l’herbe drue, comme des bêtes au pacage, de prodigieux animaux de pierre: lions à mufle carré, garrudas au bec en pioche, éléphants érigeant la trompe pour le barrissement. En portants latéraux, des arbres d’une ancienneté d’écorce et d’une puissance d’ombre sans rivales, des géants aux troncs tordus qui remuaient leurs feuillages comme de noirs paquets de chaînes, et derrière eux, à l’infini, tout le bleuissement mystérieux de la forêt. En fond, l’amoncellement des ruines elles-mêmes, qui semblaient avoir été bâties sur une colline artificielle. Le grès de leurs blocs, d’une couleur de cendre verdie, s’argentait à souhait dans le coup de lumière du soleil. Une famille de singes gris, du même gris patiné de vert que les pierres, y révéla son existence de locataires à notre approche. Une main aux racines serpentantes, la tête tournée vers nous, ils escaladèrent, sans trop d’émoi, la colline, pour nous céder la place.

Nous consacrâmes une bonne heure à l’exploration des ruines. L’essentiel de leur dessin primitif paraissait être une sorte de cloître en quadrilatère, entourant une tour centrale exhaussée. Le cloître, couvert d’une étroite voûte en encorbellement, abritait des vestiges de sculptures en bas-relief, où les érudits de notre compagnie s’ingéniaient à retrouver des illustrations d’épisodes du Râmayana. D’autres sculptures, principalement de personnages féminins à la taille étranglée, aux seins ronds et à la chevelure savante, décoraient la paroi extérieure, dont les fenêtres étaient garnies de barreaux de pierre, tournés comme des pieds de table, d’un fort curieux effet ornemental.

La tour centrale était carrée à la base et se terminait par une juxtaposition d’assises, dont le profil d’ensemble en hauteur avait dû rappeler assez bien celui d’un quartier de fruit. Sur les quatre faces de la base étaient taillés quatre visages colossaux, dont il n’était plus possible de reconnaître l’identité, tant ils étaient ravagés par la foudre et le temps.

Un seul n’avait pas subi de trop cruelles atteintes; mais, un jeu de la végétation dans les orbes de ses yeux aveugles et un ébrèchement accidentel de sa lèvre inférieure contribuaient à lui donner une expression de mélancolie farouche et quasi surhumaine.

Cette note mélancolique, aussi bien d’ailleurs que les volètements lugubres des chauves-souris sous les voûtes du cloître, était heureusement sans répercussion sur l’humeur de notre compagnie, laquelle, au contraire, était gaie, très gaie.

Vanelli ne cessait de plaisanter gaillardement Sa Majesté Cambodgienne sur les bonnes fortunes de son dernier séjour à Montmartre.

Cependant, le soleil déclinant, chacun s’occupait de son aménagement pour la nuit. Je vis éclore, miraculeusement, au milieu de la pelouse, une grande tente doublée de soie jaune, d’où sortaient de violents parfums, et devant laquelle les matelots du Lotus vinrent monter la garde.

Vallery vaquait, en bon majordome, aux soins du banquet, s’affairait au déballage des caisses, à la frappe des bouteilles dans la glace, pressait les boys, bousculait les bebs, essuyait, d’une serviette de table, ses cheveux gris ruisselants.

Il fut payé de ses peines, car ce premier banquet—le programme du pique-nique comportait deux jours pleins de réjouissances—ce premier banquet fut, en tout point, réussi: champagne, paniers de fraises, corbeilles de mangues et de sapotilles, guirlandes de roses sur la nappe, félicitations, congratulations et discours.

Le Gouverneur général prononça des paroles. Je trouvai qu’elles ne correspondaient pas exactement… à quoi? je n’aurai su le dire… mais elles ne correspondaient pas…

M. le Gouverneur parla beaucoup des vivants et un peu des morts. Il est très difficile de parler heureusement des morts devant ceux qui les ont vus mourir. Et c’est pourquoi, sans doute, il me semblait que l’orateur ne traitait pas la question… Mais peut-être les sangsues m’avaient-elles aigri le caractère, dans ces dernières semaines.

Il y eut, quand le Gouverneur se rassit, des hourrahs, des applaudissements et de longs tintements de coupes. Madame de Faulwitz, les yeux étincelants, riait et jeta une rose, par-dessus la table, au nez de son père.

Après le café, on se rapprocha des ruines. Les petites danseuses royales, après qu’on eut cousu sur elles leurs vêtements d’or, entrèrent dans le mouvement de la danse. Un cercle de musiciens, assis à terre, entre elles et nous, tapait sur des tympanons, soufflait dans des flûtes et frottait des cordes…

A la longue, une sorte de vertige s’emparait de vous, à voir ces rats dorés sortir des pierres, à l’appel de ces évocateurs infernaux, y rentrer, en ressortir, courir sur place.

A un moment donné, un beau feu de bengale illumina tout l’arrière-plan de la scène. Des coins de feuillage tombaient sur sa clarté rose, et c’était comme le déploiement d’un immense étendard vanellien!

Dans l’intermède, je m’approchai de Vallery.

—Je vous fais mes adieux, lui dis-je.

—Vous vous retirez déjà?

—Je ne me retire pas, je pars.

Il parut ne pas comprendre.

—Vous partez? Pour où?

—Pour ma sala, ce soir; pour Saïgon demain; pour la France dans huit jours.

—Mais, pourquoi si brusquement? Vous ai-je… bredouilla-t-il, vous a-t-on…

—Voyons, dis-je en souriant, ne me suis-je pas engagé comme un soldat, pour la durée de la guerre? La guerre est finie, ce me semble. N’est-ce pas une victoire qu’on célèbre ce soir?

Cette fois il ne répliqua rien. C’était, j’imagine, une sagesse que lui avait inculquée Hetty Dibson, que d’éviter les paroles vaines, quand quelqu’un dit: «Je m’en vais!»

Il tortillait doucement sa barbiche argentée, et ses regards scrutaient l’arrière-fond de mes prunelles. A la fin, il poussa un léger soupir et me tendit la main.

—Adieu, Tourange!

Mon poney m’attendait tout sellé, attaché par la bride à un poteau de la gare. Je lui rendis la main, et il partit au galop, énervé par l’odeur des éléphants. Le ciel était clair. J’épiais, tout en chevauchant, les apparitions et les disparitions de la lune dans les cimes, une lune au premier quartier, fine et sans taches… Il y a un arbre, dans la forêt, dont la fleur a tout à fait cet aspect de griffe blanche.