Le kilomètre 83
Chapitre XIV
Le lendemain matin, vers onze heures, comme j’achetais des cigares à l’échoppe d’un Malabare, en face de l’hôtel, quelqu’un glissa son bras sous le mien. C’était Vigel.
—Venez déjeuner chez nous, me dit-il.
Je m’installai dans un pousse-pousse, et fis signe à mon tireur de suivre le casque au turban turquoise. Nous dépassâmes la cathédrale, le boulevard Norodom, et continuâmes de rouler sous les voûtes ombragées du Plateau.
Le Plateau, c’est l’orgueil de la cité saïgonnaise et l’essentiel de sa physionomie. Un exhaussement moyen de douze mètres environ, au-dessus du niveau de la rivière, l’offre si opportunément à la mousson, que, dans un paysage aux horizons de radeau, l’appellation en paraît à peine hyperbolique. Sur le Plateau, point de laideurs indigènes, point d’échoppes, point de négoce, l’ordonnance soignée et le luxe végétal d’un beau jardin de maître, du jardin des maîtres! Ici sont les demeures des blancs.
Nos pousses nous déposèrent contre la véranda de l’une d’elles.
—Voilà, me dit Vigel. Je crois que c’est à peu près la maison type pour des hôtes de passage comme nous, en un pays où la question des tentures, tapis et poêles est hygiéniquement simplifiée.
Je pénètre dans la maison type.
Trois galeries parallèles accolées, trois couloirs ouverts de bout en bout à la bienfaisante mousson. Chaque couloir latéral fait, pour l’un de nous, chambre et salle de bain. Celui du centre est zone indivise: salon, salle à manger, auxquels l’encadrement d’une baie sert de démarcation. Partout, sous les pieds, des carreaux de céramique bleue et jaune, et des nattes peintes. Aux murs, de rudimentaires fresques au pochoir, où se répètent indéfiniment des lunes de fleurs ou de dragons, telles qu’au tissu d’un vieux brocart chinois.
Dans le salon, du rotin: chaises, tables, étagères, fauteuils, canapés,—rotin et coussins. Coussins de mousselines françaises, de broderies tonkinoises, de dentelles indiennes, ajourées sur des soies pâlies, où je salue l’élégante féminité des aises de Vigel. Sur les soubassements des pilastres de la baie, de grands vases vernissés, en poterie de Cay-may, au col desquels gonflent d’énormes bouquets de ces feuillages rouges, dont j’ai pu tout à l’heure apercevoir dans le jardin, contre les cactus de l’enceinte, les massifs nourriciers. Dans la salle à manger, le buffet en bois de saô—modèle chinois, adorné, comme il sied, de deux chauves-souris. Sur ses tablettes, brillent les cristaux, et le métal du seau à glace et de l’appareil à cocktails. La table est dressée et, à notre approche, un pankah, qui pend au-dessus d’elle, se met en mouvement sous la traction d’une corde silencieuse. M’approchant de la fenêtre, j’examine, à travers les lames des persiennes, le moteur humain attaché à l’autre bout de la corde. Ses dimensions sont celles d’une bouteille, mais, par la sévérité d’expression, il s’égale à un géant de pagode. Le point d’attache de la corde est à son orteil.
Cependant un boy, culotté de soie noire, la ceinture verte au ventre, le foulard cochenille au chignon, se tient prêt à nous servir.
Je demande à Vigel des renseignements sur notre future domesticité.
—Ceci est mon boy. Le vôtre est identique; ils alternent pour le service de table. Le bèb[K] est là-bas, devant ses fourneaux; c’est un personnage distingué qui fume l’opium et méprise tous travaux manuels n’intéressant pas la nutrition. Il est donc inutile de lui en demander. Il y a le saïs—Vigel indique, du plat de sa main, une hauteur de quatre-vingts centimètres au dessus du sol—qui a charge du cheval et de la voiture, et enfin le gnô—la main de Vigel s’abaisse à trente centimètres—que vous venez de saisir dans l’exercice de ses fonctions.
—Je ne vous interroge pas sur les références, dis-je avec un sourire.
—Mais si, mais si, elles sont excellentes. J’ai vu le boy d’un de mes amis à trois heures. J’ai dit les prix. A cinq heures, cet honorable intermédiaire est venu, en costume de cérémonie, me faire chim-chim et me déclarer que son frère numéro deux ferait cuisinier, ses frères numéros trois et quatre, boys, son fils adoptif, saïs, et le fils de son frère, gnô-pankah[L]. Je n’insiste pas sur l’interprétation de ces liens de famille, car je sais que vous détestez toutes ces histoires d’indigènes… A table donc!
Au café, servi dans de la porcelaine de Limoges, je reviens à rendre hommage aux aptitudes de Vigel comme aménageur de home, et à le féliciter de son éclectique entente des ressources de la place. Mais il refuse mes louanges.
—Oh! ici, avec la salle des ventes et quatre adresses de bonnes «firmes»—deux européennes et deux chinoises—n’importe qui peut en faire autant… est bien forcé d’en faire autant.
Il secoue la tête.
—Drôle de ville tout de même! On arrive, on part; on part, on arrive, et l’hôpital comme régulateur du mouvement!… Aimez-vous la partenza, Tourange, les embarcadères, les cheminées à bandes peintes, et les fanaux, le soir, sur l’eau grasse, les feux verts et rouges, couleur de berlingots?… Mais Saïgon est à part. Tenez, je vous ferai connaître le patron de mon boy recruteur. Avez-vous ouï parler de cette dame dont la beauté se flattait d’incarner celle de Venise? Eh bien, monsieur de Sibaldi, c’est un peu pour moi le spectre, en peau et os, de Saïgon.
Vigel allume un cigare et se dirige vers sa chambre.
—Allons, bonne première sieste chez nous! Si vous désirez, au réveil, user de notre équipage, il est à sa place, à côté de la cuisine. Le poney est de la région de Kam-Pot, et le tilbury caoutchouté de neuf. Roulez où le cœur vous en dira; mais n’oubliez pas que nous dînons à huit heures à bord du Lotus vanellien, et que la tenue est en smoking blanc et pantalon de drap. D’ailleurs, bien que le vieux ait fait mine de nous inviter au pot-au-feu familial, tenez pour certain qu’il y aura à table toute une panerée de «grosses légumes». Le patron n’est pas homme à oublier, dans les délices de sa villégiature fluviale, son premier devoir, qui est de rentrer, d’abord, dans ses frais de charbon.