Le kilomètre 83
Chapitre XI
M. Vallery a le buste voûté, le masque fin, bronzé et comme ciselé de rides. Masque de viveur, d’artiste ou de forban, on hésite. Mais les yeux emportent la sympathie par leur aisance naturelle à tenir leurs regards droits. Rien des yeux «bougeaillons» des prétendus malins, et rien non plus des yeux rivés des faux énergiques.
Notre chef nous fit l’accueil le plus aimable, nous posa maintes questions sur la situation que nous avions laissée là-haut, puis nous déclara que nous aurions à partir pour Saïgon dès le lendemain.
—Je crois que l’un de vous sera appelé à s’y occuper de la réception et de la mise en route des coolies, dont de grands arrivages sont attendus de Chine. L’autre sera, sans doute, détaché momentanément à la fabrique de ciments que monsieur Vanelli est en train de monter là-bas. Quand je dis monsieur Vanelli… c’est une société anonyme au capital actions de deux cent cinquante mille dollars; mais enfin monsieur Vanelli est dans la coulisse. Bien entendu, sitôt débarqués, vous devrez vous présenter à lui. Il vous donnera probablement lui-même quelques instructions complémentaires.
Nous nous inclinâmes, et notre entretien touchant à sa fin M. Vallery ajouta:
—Vous avez votre liberté jusqu’à demain. Mais vous nous ferez le plus grand plaisir, à madame Vallery et à moi, en acceptant de venir déjeuner à la maison. Le boy, en attendant, va vous conduire à notre sala des voyageurs, où vous trouverez des chambres à peu près confortables.
Quel singulier détour de l’attraction sexuelle a pu confronter Philippe Vallery, latin buriné, passé au creuset, riche de patine, et Hetty Dibson, anglo-saxonne pas même sentimentale, comparable en subtilité d’essence féminine à un bon flacon d’eau de toilette, loyale fille évidemment, dont les deux pôles de préoccupation paraissent être la recette du vrai curry siamois et l’acquisition de bijoux indigènes dans le goût birman, de ces bijoux, gemmés de rubis d’un rouge de viande, et lourds autant que des ornements de bœufs sacrés?
A table, Hetty Dibson rit volontiers, ce qui montre de belles dents inoffensives, de l’ivoire tabulaire d’herbivore. Elle nous envie pourtant, de tout son cœur, de descendre à Saïgon.
—Ici on ne sait que faire pour s’amuser… pas vrai, Pip? Pip est très malheureux parce que je m’ennuie. Et quand je m’ennuie, je maigris et je jaunis, et si je jaunis je m’en vais…
Quand elle a fini de parler d’elle, elle parle des jeunes femmes qui l’entourent à Battambang. Elle en parle avec une bonhomie un peu grosse, mais honnête, qui n’oblige point trop le fin Pip à froncer discrètement les sourcils. Pas de petites rosseries au vinaigre, pas davantage d’un protectionnisme régenteur à la «madame Ingénieur en chef»: la solide loyauté d’une tenante de la camaraderie du sexe.
Toutefois le cant l’oblige à blâmer ces petites folles qui, privées d’une messe dominicale où arborer toilettes et chapeaux, n’ont rien imaginé de mieux que d’aller ponctuellement en bande à la pagode, où on leur en fournit l’équivalent, jusques aux grimaces espiègles de l’enfant de chœur.
Nous aurons l’occasion de les voir, ce jour même, ces petites folles, groupées, en brillant essaim, autour de ce grand centre de réunion qu’est le court de tennis.
«Au fond du jardin, du côté opposé à la rivière, à cause des moustiques», a spécifié Hetty Dibson en nous y envoyant. Et cela permet, chemin faisant, de détailler les agréments de la résidence Vallery, maintenant que celle-ci n’est plus dans la terrible confusion de la lumière méridienne, où tout brasille, où chaque pierre devient un miroir blessant.
L’habitation, trapue, carrée, solidement toiturée, largement ventilée, est du bon type colonial des pays à mousson.
Le jardin doit être un des articles du traité d’alliance Vallery-Dibson. Il est mi-parti. Le côté Dibson est tendu d’une verte pelouse, dont le plan sectionne, à dix pieds au-dessous de leur fourche ogivale, des troncs du gris le plus ruineux, agrémentés d’antiques perruques de lianes. Le côté Vallery est aménagé en façon de parterre à la française, où les tamariniers d’eau, taillés comme des marbres, jouent les ifs et les buis de Bourgogne, cependant que des fleurs communes mais de nuances vives, soucis, amarantes, cannas, lis du Japon, pervenches du Cap, brillent en corbeilles diaprées. Tout au fond, trois banyans projettent, dans la fluidité de l’air sans fond, des bras de poulpes gigantesques, et le ciment du jeu tient à l’aise dans leur ombre.
Les jeunes femmes qui sont là sont élégantes et gaies. Sont là aussi les papillons de bureau, empressés, voletant, gracieux, le gardénia ou l’hibiscus à la boutonnière. L’ensemble s’ingénie à un petit air de raout mondain, qui a sa bravoure ici, où la charge du climat sur les épaules sert facilement de prétexte à la veulerie.
Vigel fait quelques jeux. Il manque d’entraînement, mais ses drives sont de la bonne école. Et je note que, pour un homme de la brousse, son pantalon de flanelle blanche est le plus impeccablement passé au fer.
Je reprends contact avec mon ancienne rencontre saïgonnaise, M. Lanier.
—Quel dommage, me dit-il, que vous partiez si vite! Monsieur Vallery aurait certainement organisé une chasse à l’éléphant en votre honneur. Nous sommes ici dans une région exceptionnelle. Le Pyat, l’ancien seigneur de ces provinces, était grand amateur… Nous avons hérité d’une partie de ses équipages, sans avoir, hélas! le moyen de mobiliser, comme lui, dans les villages, deux ou trois mille rabatteurs. Le plus déplorable, c’est qu’au moment des migrations, les bêtes sont maintenant détournées vers le Siam… Vous n’avez jamais vu l’arrivée des éléphants au kraal du roi, à Bangkok? Cela vaut le voyage! Et là-haut, chassez-vous? Comment vivez-vous? Qu’y a-t-il au juste dans cette histoire de coolies déserteurs?
Je réponds. Je conte la légende du gong.
—Vous aurez évidemment un gros tintouin. Peut-être bien que quelques-uns d’entre nous seront forcés de monter là-haut!
Il prit l’air inquiet.
—Donnez-moi donc des renseignements sur la nourriture, l’état sanitaire… Est-ce qu’une femme…
Madame Lanier s’approche en riant, rose encore d’une partie gagnée.
—Là! Je parie que mon mari est en train de trembloter pour moi. Remarquez, monsieur, que jusqu’à présent, je n’ai jamais été malade, et que c’est moi qui l’ai déjà soigné trois fois!
Le soir venait, comme il vient là-bas! On regarde tout à coup le ciel, et on trouve qu’il est là. Les joueurs, n’y voyant plus, s’asseyaient, se groupaient autour des cocktails. Dans le ciel verdissant, au-dessus des banyans monstrueux, des pigeons passèrent. Une mélancolie entrait en moi, une mélancolie dont je ne peux appliquer l’analyse à des choses d’Europe… C’est la rétraction imperceptible, que j’ai notée dans la forêt. Les voix tombent dans le silence qui se creuse. Tout est lourd, tout tend à se coucher à terre, comme si c’était la lumière qui, une minute auparavant, allégeait tout, tenait tout en l’air, dans un hamac étincelant, et qui maintenant se retirant, ramassant ses mailles, s’en allait indifférente, laissant tout venir s’écraser…
Sur la rivière, un courant béni se leva, avec un bruit de feuilles froissées.