Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 15 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre XV

Les prévisions de Vigel étaient exactes. Le baron Vanelli recevait à sa table, ce soir-là—une longue table ovale surchargée de buissons de roses et de tout un trésor d’argenterie—une dizaine au moins d’invités de marque.

De la place assignée à ma modeste personnalité—un des bouts de l’ovale—j’examine à loisir la couronne des têtes. La plus vilaine est certainement sur les épaules pointues du représentant des Services Judiciaires de la colonie. La bêtise et l’arrogance du «_bandar log_[M]» transsude de cette peau couleur de nicotine, où les yeux clairs, au fond des orbites creuses, ont, sous les paupières roses et plissées, de quoi faire peur aux petits enfants. On donne ce vieux singe fourré comme un des premiers actionnaires de l’affaire des ciments.

Le directeur des ciments est là aussi. C’est un gros, soufflé en cuir blanc, impotence glabre d’éléphant sacré. Son petit œil fin de pachyderme luit derrière un binocle, que la sueur rabat sur son nez. Une bouteille de Vichy est devant lui. C’est la seule boisson qu’il se permette en dehors de ses quatre absinthes quotidiennes; et ce régime l’a mis en état, jure-t-il, de battre le record de la durée de séjour dans la colonie. Il y a quatorze ans, en effet, qu’il n’a pas quitté les bords du Donaï, où sa fortune a connu les hauts et les bas les plus chanceux.

La majorité des convives est visiblement impressionnée, moins par le faste que par le prestige attaché à la puissance de son hôte. Mal à l’aise, les uns exagèrent la familiarité, les autres la raideur. Mon voisin, petit secrétaire, rouge et rouquin, en je ne sais quel cabinet local, répond à mes tentatives d’entrée en conversation, comme si j’étais spécialement délégué par tout le Siam-Cambodge à l’assaut de son incorruptibilité.

Vanelli, par contre, joue l’amphitryon bon enfant, lance avec une verve toulousaine, comme des souvenirs de joyeuse jeunesse, des histoires de sac et de corde, toute une chronique sous le manteau de cette bohème coloniale, dont maint seigneur de l’auditoire n’est pas encore bien sûr d’être évadé.

En face de lui, le Lieutenant-gouverneur sourit parfois, d’un air absent. Grand, mince, le front violemment modelé, la bouche fine, il est le seul à peu près, des invités du patron, qui fasse figure. On le dit mélancolique et lassé, errant comme un corps sans âme, dans ces beaux jardins de la rue Lagrandière. C’est un artiste, épris des vieilles choses du Tonkin. Il regrette son pays de fins lettrés, de mandarins de race, d’orfèvres aux doigts subtils… Il est perdu, écœuré, chez les barbares cochinchinois, les grossiers boutiquiers qui transportent à Cholon le mauvais genre de Singapore, ou, pis encore, les renégats à raie de tête pommadeuse, fils d’esclaves, voleurs de rizières, mignons du vainqueur, qui roulent, à grands coups de teuf-teuf, dans les rues pourpres de Saïgon.

Mais bientôt mes regards se posent sur sa voisine de gauche, Elsa de Faulwitz, à qui Mureiro, tout à l’heure, m’a brièvement présenté. Col et poignets radieux de pierreries, toute sa peau de brune se livre audacieusement aux reflets d’une soie verte, d’un vert d’émail, qu’un peu de broderie d’or retient à ses épaules.

Sous les sourcils noirs, les yeux, qui ne sont peut-être que marron très clair, en paraissent eux-mêmes d’un vert olive. De l’hérédité paternelle, elle tient quelque chose d’aigu, qui est partout et nulle part, dans la pointe des sourcils, dans la courbure du nez, dans la conicité de la main et aussi dans le jet des mouvements rapides. L’image qui s’impose à moi est celle d’une arme, d’une arme horriblement précieuse dans sa gaine de soie veloutée et ses incrustations… Je note le sourire qui joue, furtif, comme un reflet sur une lame… Et je pense qu’une telle arme est, après tout, aussi bien et mieux que le glaive du Brenn, faite pour être jetée dans les balances, dans les balances où se pèsent les rançons des vaincus!

Il me semble que les hommes qui sont là, rosés tout à coup par l’effort des nourritures, ne recueillent pas, comme il le faut, l’admiration que je lui décerne. Ils la contemplent avec des yeux enflés d’une convoitise cupide, une basse fascination de gens qui voleraient l’épée de Charlemagne pour en brocanter les joyaux… Seul, le père arrête de temps en temps ses regards sur elle, la fleur étincelante de son sang; et chaque fois la physionomie du vieux kitsouné se transforme de noble orgueil.

Cependant Vigel, placé en face de moi, ne pouvait ni voir Elsa, ni lui parler; mais je sentais qu’il observait, à la dérobée, mon propre visage et qu’imperceptiblement il fronçait les sourcils.

Après le dîner, le café fut servi sur le pont; et, après le premier cigare, j’échangeai quelques mots avec Vanelli. Affabilité, puis tout de suite, affaires. Avec une netteté concise, il me donne ses instructions relativement aux prochaines arrivées de coolies, et m’invite à m’aboucher à cet effet avec un Chinois nommé A-phat, dont je trouverai la demeure sur les bords de l’arroyo de Cholon.

Comme nous nous séparions, sa fille vint vers moi. Elle venait de s’isoler en un long aparté avec Vigel, et se rapprochait en riant.

—Voyons, monsieur de Tourange, fit-elle, le menton levé, les mains derrière le dos, n’est-ce pas que j’ai raison contre votre ami?

—Oh! certainement, madame.

—Savez-vous ce que je lui soutiens? Je lui soutiens que c’est lâche, de la part d’un homme, de vouloir se servir de l’amour comme d’une force. L’amour, c’est notre force à nous, les femmes… Nous n’en avons pas d’autre… Vous, vous avez vos calculs, votre sagesse, vos poings… Non, ce ne serait pas juste… Nous, nous n’avons que cela… songez!

Vigel essaya de protester:

—Mais je n’ai pas dit le contraire! J’ai dit que…

—Taisez-vous, mon cher, laissez parler monsieur de Tourange. Je suis sûr qu’il a raison. Car c’est une force d’homme, lui; je vois ses mains et ses épaules… mais vous, qu’est-ce que vous êtes, avec ces épaules de chat et ces poignets de fille!…—elle regarda les poignets de Vigel avec une moue de dédain.—On aurait envie de les donner à casser pour savoir leur résistance exacte, de les voir à l’étau… pas toujours à se dérober!

—Pris à l’étau! ricane-t-il; pourquoi pas dans une bonne paire de menottes?

—Bah! fis-je à mon tour. Une bonne paire de menottes, ce n’est pas une mauvaise image de l’emploi de cette force de l’amour, dont il était, je crois, question. Et, de même que le policeman attache son propre poignet, pour mieux tenir sa capture, la femme aussi s’attache, en amour, l’autre petit bout de la chaîne. Mais je suis tout à fait de l’avis de madame de Faulwitz: ce n’est pas dans l’ordre que ce soit le prisonnier qui emmène le policeman.

Elle se mit à rire:

—Très bien, bravo, monsieur de Tourange!

Et, se retournant vers Vigel:

—Allons, hop! Henry, tendez les mains.

Et, sans aucune gêne, elle les prit dans les siennes, et entraîna Vigel vers l’avant obscur du yacht.

Je me rapprochai du groupe des fumeurs. L’atmosphère était chaude, moite. Les cols et les plastrons s’amollissaient. On percevait sur les faces, en dépit de l’excitation passagère des alcools, une sorte d’accablement hébété. La voix du gouverneur prophétisait, un peu morne, de l’avenir de la colonie, de la culture des hévéas à caoutchouc, du développement des quais… Puis les banalités courantes, récriminations sur le service des boys, cours de la piastre, pronostics de la saison théâtrale… Quelqu’un se mit à parler, avec un enthousiasme hors de propos, comme un marin de la mer, de la grande rizière de l’ouest, la rizière au temps du jeune riz, blonde, verte, frissonnante, où les buffles affleurent comme des écueils gris, refuges à de blanches formes d’oiseaux.

Qui l’écoutait? La nuit était sur tous comme un voile noir. Tous instinctivement regardaient vers l’avant, les yeux cupides, maintenant atterrés, comme devant un entre-bâillement d’écrin vide, de cet écrin vide et sombre qu’était toute la nuit, autour d’eux, depuis qu’on avait retiré la chose étincelante…

 

*

 

Quand, à quai, nous remontâmes en pousse-pousse, Vigel me dit seulement:

—Une jolie image que vous avez trouvée là! Les menottes!

Il souffla la fumée de son reina victoria et, d’une indication de sa canne, mit son tireur à hauteur du mien.

—Oui, on se ferait volontiers criminel, devant des femmes d’un certain prix… n’est-ce pas, Tourange? Le travail, quel misérable outil, c’est elle-même qui le dit, le travail, notre pauvre travail d’homme, que vous admirez tant!… Criminel, oui, mais pas tout de même comme elles l’imaginent!

Je compris sans peine que l’amour commençait à mettre du désordre dans sa pensée, et, jugeant inopportun de nourrir de mes discours sa frénésie naissante, je gardai le silence. Ce que voyant, il se renfonça dans les coussins du chée, et s’abandonna, bouche close, au secouement mou de l’homme aux pieds de chiffons.

Mais quand nos véhicules arrivèrent à hauteur de notre jardin, dont l’ampoule électrique de la véranda verdissait, clair comme jade, les ténébreux feuillages, tandis que mon tireur mettait les brancards à terre, lui, fit signe au sien de rester en position de course.

Je lui demandai, un peu surpris:

—Vous ne rentrez pas tout de suite?

—Ma foi, non, dit-il d’un air fantasque, la nuit est belle, et je ne déteste pas me promener dans les rues, à cette heure de vampire, quand j’ai un bon traîneur comme celui-ci. Et puis, sa voix changea, et puis non, Tourange, j’aime autant vous le dire tout de suite. Ma vie sera un peu décousue, ces jours-ci. Ne m’attendez pas trop à l’heure des repas, et excusez-moi de me servir de la voiture plus souvent qu’à mon tour. Je ne voudrais pas avoir l’air de vous lâcher, mon vieux, mais… je n’ai pas besoin de vous en dire davantage, n’est-ce pas? Seulement je vais faire une chose, je vais vous présenter à monsieur de Sibaldi. Si vous avez besoin d’un bon cicerone pour quoi que ce soit, c’est l’homme qu’il vous faut. Je vous ai déjà parlé de lui. Voyons, comptez-vous aller faire un tour au bal de la Mairie, jeudi prochain?

Au vrai, je n’y comptais point. Je n’avais guère été tenté par la lecture de ces affiches où la municipalité saïgonnaise annonçait à la population européenne de la cité qu’elle serait chez elle, en son Hôtel de Ville, ce jeudi 2 octobre, à partir de dix heures du soir. En dépit du «nota bene» restrictif sur la tenue obligatoire—smoking pour les hommes, toilette de soirée décolletée pour les dames—je gardais de la méfiance, j’appréhendais, sous couleur d’«Européens», maint cortège de faces brunies sur bien d’autres rivages que ceux qu’arrose le Gulf-Stream, et restais froid, d’avance, à la séduction des vierges coloniales, trempées dans des mousselines d’un blanc outrageux.

Mais Vigel protesta contre ces préventions.

—Allez-y toujours. Il y aura, au moins, les illuminations. Pour voir des lampes et des lanternes, sous le bleu du ciel tropical, qui ne sortirait de sa véranda! Et puis, croyez-moi, les gens d’ici sont comme ceux de partout. Ils valent beaucoup mieux que ce qu’ils vous montrent avec complaisance d’eux-mêmes… Vous avez, en France, visité des musées de province. Le gardien n’est-il pas acharné à vous faire miroiter les horreurs, qu’il appelle «ses trésors célèbres?» C’est à vous de savoir dénicher les joyaux valables, la pure patine… Pour Saïgon, monsieur de Sibaldi vous y aidera. Ainsi, c’est entendu, à jeudi. Encore mille excuses, vieux!

Et il s’enfonça sous la voûte des tamariniers, que jaunissaient, de loin en loin, de faibles lampes électriques.

Je franchis la porte du jardin.

Vigel avait raison, la nuit était belle—belle et douce. Un peu de mousson y traînait, à pans de velours. Au-dessus des arbres, j’apercevais des grappes d’étoiles qui avaient l’air de venir s’écraser sur la Cochinchine tiède.