Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 4 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre IV

La droite de Fagui est dévolue à Just Barnot, le plus ancien d’âge, sinon le plus élevé en fonctions, des ingénieurs de la popote. J’ai de la sympathie pour ce compagnon, architecturé sans élégance, mais avec d’honnêtes matériaux, me semble-t-il. Il est Suisse d’origine et marche avec le dandinement typique des montagnards, et, s’il n’est que médiocre cavalier, n’a pas son égal, dans les équipes de la Compagnie, pour cheminer, le coupe-court d’abatage au poing, à travers la brousse dense. Mais André Moutier, d’après certaine affaire du «tracé Lacroix», lui fait assez grise mine. En outre, il y a entre eux de l’antipathie instinctive de race. Moutier a la tête ronde du Latin et flaire, au canton natal de Just Barnot, une forte odeur de terroir germanique, qui lui hérisse le poil.

L’affaire du tracé Lacroix, c’est tout uniment celle de la continuation de la ligne, à l’achèvement du kilomètre 80. Il existe vers l’ouest, à une demi-lieue de nos salas[A] du bord de la rivière, une sorte de lac-marécage, déversoir perdu des eaux innombrables de la région. En tenterait-on la traversée directe, aux aléas redoutables, ou s’en irait-on prudemment contourner la corne nord de l’obstacle, en se gardant de lâcher le sol franc de la forêt?

C’est M. Lacroix qui avait préconisé le tracé nord. C’était lui qui avait confié à son fidèle second, Georges Lully, les levers préparatoires dans la jungle marginale. Tout le monde à Battambang le savait serviteur à rendre son tablier, plutôt qu’à laisser contrecarrer telles idées bien assises dans sa tête; et il ne fallait pas moins que sa disparition pour donner aux auteurs du projet adverse le front d’entrer en scène. Depuis deux jours le triomphe de ces derniers est officiel; mais l’étrange est qu’aucun de nous ne connaît la personnalité exacte du plus important d’entre eux.

Nous savons seulement—ceci se passait avant mon arrivée à la Siam-Cambodge, et je n’en suis instruit que par les confidences de Moutier—nous savons seulement qu’un énigmatique personnage est venu s’installer, un beau jour, dans ces parages, où nos salas étaient à peine construites. Des papiers assez obscurs de Battambang avaitent précédé l’inconnu, qui traînait derrière lui une armée de boys et de coolies à sa solde. C’était, paraît-il, un homme grand et fort, à la barbe ronde et au gosier dur, toutes les apparences d’un reître allemand.

Dès l’aube, il partait sur la rivière, avec son personnel et tout un attirail somptueux de campement, et, le soir, il clapotait d’interminables conférences avec Barnot. Moutier reste persuadé que c’est lui qui a mis sur pied, avec la complicité de Barnot, ce projet inattendu du marais, et, faute d’autres renseignements sur son identité, le dénomme couramment «l’Ennemi». Le triomphe de l’Ennemi n’est pas sans avoir perturbé l’atmosphère de la popote, et hier, le café bu, au lieu de s’attarder, comme d’ordinaire, à deviser dans la fumée des cheroots[B] birmans, chacun s’est hâté de regagner pour la sieste sa propre sala.

Aujourd’hui Fagui, qui, de par sa nature féminine éprise de douceur, est, plus que nous-mêmes, sensible à ces germes flottants de discorde, tente, au dessert, une diversion conciliante. Cependant que le boy dépose sur la table le plateau chargé de tasses, elle lance à la ronde un timide regard, un de ces regards qui détiennent la grâce de sourire, alors même que la bouche garde son triste figement.

—Le bonze A-ka-thor, nous dit-elle, m’a rendu visite, ce matin. Il demande si ses frères pourront mendier le riz deux fois la semaine, par ici.

—Pourquoi non? A-ka-thor ne paie-t-il pas son écot en belles histoires cambodgiennes, que la popote recueille plus tard avec profit sur vos doctes lèvres, ô Fagui?

Fagui est, en effet, de nous cinq, la plus familiarisée avec le parler local, mélange bâtard de siamois et de cambodgien, altéré de maintes étrangetés phonétiques des tribus chams de la forêt.

A peine ai-je ainsi formulé mon acquiescement, que Barnot hoche la tête avec énergie, de gauche à droite et de droite à gauche.

—A-ka-thor, déclare-t-il, est un grand enfant. Mais tous ses compères de la bonzerie ne racontent pas des histoires aussi naïves que les siennes. Et quand je vois leurs loques jaunes s’agiter dans le voisinage des coolies, je n’aime guère cela.

Il y a de la justesse dans cette observation de Barnot. Derrière neuf sur dix des obstacles rencontrés par nos rails, quelque «loque jaune» était sournoisement embusquée. Je m’étonne d’entendre Moutier répliquer railleusement:

—Bah! vous exagérez, Barnot. Et je dis comme Tourange: pourquoi refuserions-nous la charité à ces hommes de Dieu?

Moutier n’a guère coutume de pécher par excès de tendresse à l’égard des hommes de Dieu de n’importe quel pays du monde, et j’imagine qu’il cède, en ce moment, au seul plaisir de contredire Just Barnot, allié de l’Ennemi.

—… Est-ce,—poursuit-il, du même ton d’agressive ironie—parce qu’ils vont répandant partout la légende du gong d’or, noyé dans le marais? Vous la connaissez, n’est-ce pas? C’est une sorte de gong, d’un diamètre de plusieurs lis et semblable à la pierre musicale qui flotte, en Chine, sur les eaux du Tu-Tan. Il disparaît à la vue de ceux qui s’en approchent, et malheur alors à qui le fait sonner quand il émerge ainsi, invisible à la surface! Car c’est le dernier son que les oreilles de cet imprudent doivent recueillir… C’est une fort curieuse légende, probablement mensongère, je suis de votre avis. Mais que tous nos coolies, dès qu’on fera mine d’infléchir les rails du Siam-Cambodge dans cette direction, soient prêts à déserter dans les vingt-quatre heures, en l’honneur de cette légende mensongère, c’est ce dont les gens de Battambang ont été, je suppose, suffisamment avertis…

Disant cela, Moutier regarde Barnot. Mais celui-ci soutient ce regard avec une impassibilité qui n’est—du moins, je crois le pénétrer—que le masque d’une résignation ennuyée, le mutisme des gens qui sentent combien les mots sont de pauvres choses pour combler certains hiatus entre les âmes. Lourdement il se lève, dépose sa tasse, et dit à la cantonade:

—Viennent donc les bonzes, puisqu’on les veut! Ce n’est pas le riz qu’on versera dans leurs écuelles qui changera rien à ce qui doit être… A ce soir, messieurs!

Dès que son pas, dont tremble toute la véranda, s’est étouffé dans la terre molle du chemin de berge, je me retourne vers Moutier et je ne puis m’empêcher de le morigéner quelque peu. Grands Dieux! vit-on jamais bœufs accouplés sous le même joug croiser Les cornes et se heurter ainsi, à tout bout de champ? Le travail est le travail, et les discussions ne valent rien pour lui…

Moutier m’observe un instant, de cet air que je lui connaissais à bord, quand il cherchait à surprendre le diapason de la pensée de son interlocuteur, pour y bien accorder la sienne.

—Pardon, Tourange, dit-il en souriant, vous êtes une façon de mystique, vous. Vous rêveriez de nous servir, en holocauste joyeux, au Baal des chemins de fer et des voitures à feu… Moi pas. Un bœuf de sacrifice? que nenni! Un bœuf de louage, à la rigueur… mais qui traite lui-même l’affaire de sa location. Je tire droit et ferme, c’est entendu, mais je ne veux pas laisser mes os dans le sillon… Ou, du moins,—rectifie-t-il après un silence,—le jour où je les y laisserai, je veux sentir que la charrue, derrière moi, est menée irréprochablement, par «un» qui a le sens de la «belle ouvrage», et non par un forban de rencontre.

—Pour de la belle ouvrage, c’est la voix paisible de Lully qui se fait entendre, nous en trouverons sur le marais. Les vieux limons d’Asie, c’est tout plein riche en surprises… Avez-vous entendu parler de la traversée du Hoang-Ho? Un lit de fleuve large de dix kilomètres! Vous croyez l’avoir enjambé, et Bouddah vous protège! cinq cents mètres plus loin, le voilà qui recommence à se tortiller sous vous dans la vase. Beaucoup de sacs de piastres, oui beaucoup, et beaucoup de sacs de ciment, et beaucoup de sacs à viande humaine, voilà ce qu’il faut pour gaver ces gros serpents jaunes.

Georgie s’est étendu, un noir cigare aux lèvres, sur une de ces chaises longues en rotin de la prison de Pnom-penh, qui sont larges comme des lits de justice. Il suit, d’un œil béat, à travers la torpeur grise de la pièce, les ondulations stagnantes de sa fumée.

—Et puis,—murmure-t-il, comme en extase, au moment que Moutier et moi achevons de nous équiper pour la traversée des cataractes solaires extérieures—il n’y a pas que de la belle ouvrage, il y a aussi de beaux oiseaux, le soir, sur le marais.