Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 35 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre XIII

Maintenant que la défaite du ma-koui est proche, que les dernières vibrations du Gong irrité s’étouffent, sous quelque quarante mille tonnes de bon béton, les talapoins jaunes recommencent de rôder dans nos environs. Bientôt ils nous proposeront leurs offices, et écriront au Gouverneur pour vanter leur zèle et exalter leur satisfaction!

Henry Vigel a débarqué un beau matin, d’un train de ravitaillement, très élégant, très en forme, la cigarette aux lèvres, le bras droit négligemment en écharpe.

J’imagine d’ailleurs que ce coquet accessoire de soie turquoise assorti au turban du casque, n’était là que pour nous permettre d’admirer la prestesse avec laquelle notre camarade avait appris à se passer des services de sa main droite, car, au bout de deux jours, nous en constatâmes la disparition.

Vigel et moi avons échangé, en nous retrouvant ensemble, quelques allusions discrètes à ses mésaventures amoureuses. Il affectait, tout en parlant, d’envoyer de la fumée légère vers le plafond de sa sala.

—Oui, cette Elsa, elle m’a roulé… Baste! Au fond, c’est votre faute, Tourange, elle avait un vague caprice pour vous.

Je me mis à rire.

—Je n’ai guère les poignets faits pour les menottes.

Il rit à son tour, d’un rire qui semblait venir d’un petit chatouillement du fond du gosier, et laissa glisser ses prunelles de côté, à la chinoise.

—Eyah! vieux frère, il n’y a que deux choses divines au monde, deux plaisirs dignes des dieux que nous sommes: l’amour, n’est-ce pas?… et quel est l’autre?

Et il étouffa la réponse dans un bizarre gloussement de langue chinoise, annamite ou cambodgienne, voire chame ou birmane, car je ne sais jamais au juste à quel idiome asiatique il emprunte, de temps à autre, les mots sans suite qu’il gargouille dans la gorge ou mâche entre les dents.

Je dois avouer que Moutier a manifesté un contentement modéré de son retour. Il y a entre eux une telle dissemblance d’architecture morale que leur voisinage jure toujours un peu. Moutier est une de ces bâtisses sur fond rocheux, où les assises se soudent tout naturellement, d’un équilibre en quelque sorte parlant, à la masse éternelle. Vigel est un de ces travaux d’art jetés sur les limons d’Asie. La civilisation enfonce des piliers qui, à un moment donné, ne bougent plus, parce que leur glissement remuerait trop de choses molles. Mais, pour faire pont, pour franchir les hiatus, tout le reste de l’architecture est aérien, étrangement enchevêtré, en sorte qu’en certains points on ne sait plus bien comment l’on est suspendu; et, si l’on vient à regarder en dessous, à percevoir la surface aux fluidités inquiétantes, on peut être troublé!… Mais comme c’est amusant, pour l’homme du métier, qui tient cette traîtrise dans ses formules!