Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 34 sur 46

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Le kilomètre 83

Chapitre XII

Hier, nous revenions ensemble, à cheval, du camp des coolies. C’était l’heure où, le travail fini, ils prennent le riz, le bol aux mains, accroupis sur les talons, au seuil des huttes de nattes qui leur servent de demeures. Une heure très brève de repos, de calme, de clarté quasi sereine. A travers les touffes assombries de la berge, on aperçoit des morceaux éclatants de marais, des carrés d’eau chinés de bleu, de rouge et de violet, et beaux comme des tapis de prières. Sur le sol, nous pouvions admirer tout un grillage de dessins à la chaux, destinés à barrer le passage aux ma-kouis des épidémies,—interprétation ingénieuse des sévères consignes du docteur, relatives à l’emploi des désinfectants. Toute une marmaille demi-nue utilisait ces lignes blanches pour jouer à la marelle, avec des cris volant et s’entre-croisant, comme des martinets, devant l’arche dorée du crépuscule.

Un de ces marmots retint notre attention. Il jouait son jeu tout seul, sous la dignité d’une fastueuse calotte de soie mauve, emboîtant son crâne plein d’éminences. Et son jeu consistait à jeter une digue de glaise et de cailloux au travers d’un marais de Chang-préah miniature, une magnifique flaque jaune du bord de la route. Mais, plus heureux que les gens du kilomètre 83, il avait atteint l’autre rive, lui, et, pour célébrer son succès et glorifier, je pense, son œuvre, il avait planté au centre même de celle-ci un long rameau rouge d’érythryne, qu’il se hâta d’arracher à notre approche, et de serrer contre lui, comme un trésor.

Moutier s’arrêta, sourit au bambin et lui tendit une pièce de dix centimes, vers laquelle s’allongea prudemment la menotte fleurie.

Se retournant vers moi, mon compagnon me dit pensivement:

—Vous rappelez-vous, Tourange, ce que nous prédisait notre vieux compagnon de route du Vaïco, qu’un jour viendrait pour nous le temps de la pitié, de la pitié pour ceux-là—il pivota sur sa selle et, de la main, désigna le camp des huttes—pour ceux-là, nos semblables, nos frères!

A ces derniers mots, j’eus un haut-le-corps si vif qu’il se prit à rire.

—Vous refusez l’expression? Diable! Tourange, je ne vous savais pas si endurci dans le préjugé de couleur.

Je secouai la tête, en énergique dénégation.

—Ce n’est point contre la fraternité d’épiderme que je m’insurge, mais contre la confusion des titres. Je suis un aristocrate, mon cher, j’ai rang d’ouvrier, et ceux-là, non.

—Et que sont-ils donc?

—Des coolies. Il importe de respecter les hiérarchies essentielles. N’est ouvrier que celui qui travaille la matière, selon l’ordre d’une pensée!… Si cette pensée est la sienne propre, il gagne un grade, il devient artiste.

—Vanelli, par exemple?

—Parfaitement. Vanelli est un artiste, une façon de sculpteur à sculpter le monde… Il peut avoir les plus horribles défauts et perpétrer des chefs-d’œuvre. Il peut aussi signer des infamies, des commandes officielles… Mais, quand l’inspiration y est, quand sa pensée est enflée, quoi qu’il en ait, d’un prodigieux concours de forces vivantes, alors, la colombe descend, le rayon luit!… Nous verrons cela, je l’espère,—ajoutai-je en riant à mon tour—au Siam-Cambodge, lorsque ce sera notre jour de planter nos rameaux de pourpre sur ce chef-d’œuvre de kilomètre 83!…

Nous remîmes nos montures en marche et, comme le souci d’éviter à la jambe blessée des secousses douloureuses nous astreignait à une vitesse des plus modérées, le soir achevait de tomber au moment où nous arrivions devant la porte de Moutier. Là, comme je me disposais à le quitter, il me pria tout à coup d’entrer un instant avec lui.

—Georges Lully était un artiste, me dit-il à brûle-pourpoint, tandis que le boy allumait les lampes et que le gnô mettait le pankah en branle.

—Ah! fis-je, en montrant un visage neutre.

—Oui, il s’était occupé de sculptures assez bizarres, à en juger par ses propos, car je ne les ai jamais vues… Je suppose qu’il les a détruites.

Moutier avait dit cela très simplement. Certainement il ne se doutait pas… Je le regardai dans les yeux. Je tâtai, pour ainsi dire, leur expression posée, ferme, leur solidité un peu mystérieuse de serrures.

—Non, dis-je résolument, c’est moi qui les ai détruites… et voici dans quelles conditions.

Et-je racontai ma découverte de l’atelier, mon émotion, mon expédition avec le docteur.

—Si j’ai eu tort ou raison, je ne le sais, ajoutai-je, car je n’ai pas pesé le pour et le contre de mes actes, j’ai agi sous l’impulsion d’une fièvre… Mais je crois qu’en telles circonstances, la même fièvre encore me reprendrait, et que je recommencerais.

—Je le crois aussi, dit-il, et de même pour moi…

Il s’était levé, et tournait la clef d’un tiroir de bureau. Il revint portant sous le bras une chemise de carton souple, du format écolier, gonflée de papiers… Au centre de la pièce, traînait un de ces vaisseaux de terre en forme de mortier, dans lesquels, le soir venu, on allume du bois de santal pour éloigner les moustiques. Sans me fournir d’explications, Moutier se dirigea vers ce point, s’accroupit, vida la chemise, éparpilla les papiers, les roula en boules, et, frottant une allumette, en approcha la flamme.

Il y eut une flambée fumeuse, puis, ce qui restait dans le mortier apparut, se gonflant et s’arquant comme un grouillement d’ailes de chauve-souris, ocellé de pourpre, vermiculé d’or. Du bout de sa canne, Moutier le remua, en fit sortir une exhalaison de feu… Alors, seulement, il se retourna vers moi.

—Ceci, dit-il en montrant le petit tas noirâtre, ceci fut l’œuvre de l’artiste Lully… ceci, et ce qui est retourné à son argile. Et, toutes réflexions faites, je crois qu’il vaut mieux que seule subsiste la mémoire de l’ouvrier Lully, de l’ingénieur Lully, bon ouvrier au Siam-Cambodge. Oui, cela vaut mieux… surtout pour «celle-là»…

Moutier, entr’ouvrant son veston, en tirait son portefeuille et le jetait sur la table. D’une poche glissait à demi une photographie, la photographie réclamée de moi après l’inventaire, la photographie de «celle-là», mademoiselle Adrienne Lully, directrice d’institution à Lons-le-Saulnier.

—Voyez-vous, reprit-il, les yeux sur le carton gris, moi, je ne puis me décider par coup de fièvre… et peut-être ai-je tort… je perds du temps à calculer, à soupeser… Après la fin de Georgie, j’ai mis en délibéré le sort de ces papiers. Il me les avait apportés lui-même, quelques jours auparavant; il n’en était pas très content, mais il hésitait à les détruire.—Moutier acheva de tirer l’épreuve photographique de la poche de cuir, la posa bien devant lui, sous la clarté de la lampe.—J’ai longuement examiné cette tête. Voici le front tourmenté de Georgie, mais, par-dessus ce bosselage inquiétant, quelle discipline stricte des cheveux serrés! Et, dans tout le reste du visage, ce qui était, chez Georgie, modestie et gentillesse, devient ici effacement, insignifiance, presque humilité. Alors?… Si les papiers n’étaient pas détruits, c’est à celle-là qu’ils iraient.

Celle-là, quelle était son énigme? Celle-là, aux lèvres étroites de maîtresse d’école, fallait-il qu’elle apprît avec horreur que son enfant, son brave garçon, mort en terre maudite, avait reçu de cette terre on ne sait quel mystérieux envoûtement… que ces yeux à jamais clos, que ce cerveau façonné pieusement, avait chéri, avant d’en mourir, la lèpre d’or de cette lumière dévorante? Ou, au contraire, si elle était de sa race, si le front tumultueux ne mentait pas, fallait-il faire entendre cet appel terrible aux pauvres oreilles lointaines, fallait-il faire miroiter cette atroce couronne barbare et ce grand éblouissement accablant à celle dont le destin se consumait dans ses sages grisailles?

—J’ai longtemps hésité, Tourange. Vos paroles et votre récit m’ont décidé.

D’un geste spontané, je pris sa main et la serrai.

—Hé oui, lui dis-je, nous avons bien fait!

Il me rendit mon étreinte.

Et puis, reprit-il, d’une voix un peu basse, vous ne pouvez imaginer comme il m’était pénible d’attacher au dernier souvenir de Lully le paillon de je ne sais quel misérable «_Qualis artifex pereo!_»

Comme il refermait son portefeuille, Fagui entra furtivement. Elle habitait sous la garde de deux congaïes, une petite sala, contiguë à celle de Moutier, et pénétrait ainsi chez lui, à toute heure de la journée, glissante et muette. Mais, en vérité, le frôlement de sa robe blanche avait toujours été si léger, elle avait si bien revêtu de tout temps, à nos yeux, cet aspect de fantôme timide, que sa folie semblait nous la changer à peine.

—Bonsoir, Fagui! lui dit Moutier très doucement.

Sans répondre, elle inclina la tête et nous regarda, gracieuse et indifférente. Puis, ses regards, qui faisaient le tour de la pièce, se posèrent sur le vase de terre, plein de débris calcinés, et s’y arrêtèrent longuement. Quel obscur enchaînement mental s’établissait en elle! D’un mouvement vif, elle vint tout à coup s’agenouiller sur le plancher, devant le récipient cinéraire. Précautionneusement, elle allongea la main, saisit une pincée de la poudre grise, et d’un geste pieux, s’en toucha le front.