Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 8 sur 26

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Le Maître du Talmud

Chapitre 8

 

Le lendemain matin, je me réveillai en sursaut. La conversation avec mon maître m’avait tenu éveillé une bonne partie de la nuit.

À chaque instant, je pensais à elle. Avec stupeur, avec appréhension, avec culpabilité, et l’angoisse me serrait la gorge comme une main de fer. Ses yeux ne cessaient de me questionner, sa bouche, son sourire, sa silhouette. Comment me concentrer sur les paroles du maître alors qu’elle régnait sur ma vie ? Elle qui hantait mes jours et mes nuits, et pour laquelle mon cœur palpitait, battait à se rompre. Elle que j’aimais depuis le jour où mon regard avait croisé le sien. Pourquoi ? Comment ? Je ne savais pas. Toutes les nuits, je ressentais ce manque intense, et cette pitié terrible pour elle, pour moi, de ne pas savoir ce qui nous attendait. « Depuis les limites de la terre nous entendons des hymnes : Honneur à Dieu le Juste ! Mais je dis : Quelle épreuve pour moi ! »

Toutes les nuits, je rêvais d’elle, de ses lèvres, de son teint pâle, de ses yeux, de ses pommettes hautes, de ses cheveux qu’elle ne dissimulait pas car elle n’était pas mariée. Ou plutôt, elle ne l’était plus. Je l’aimais avant son mariage, et même pendant, je n’avais pas cessé. Mes pensées se dirigeaient vers elle avec un sentiment de désir et de nécessité, qui se manifestait par des rêves et des larmes. Que faisait-elle ? Songeait-elle au danger qui la guettait ? Je me demandais quelle était sa vie et si nous allions nous revoir un jour. Allait-elle revenir à la synagogue, le chabbat, comme elle l’avait promis ? Était-elle abattue ? Qui voyait-elle ? Que disait-elle ? Que pensait-elle ?

Dans mon rêve, j’étais heureux. J’étais allé la voir au bain rituel : c’était elle la gardienne du lieu, qui recevait les femmes, à la tombée de la nuit. Elle était vêtue d’une robe blanche, ses longs cheveux noirs descendaient jusqu’à sa taille. Et je lui parlais. C’était un moment unique où l’on se disait tout, et nous regarder nous suffisait à être heureux.

Elle était assise sur un banc, et je me penchais pour lui enlever ses chausses légères d’été. Puis je l’embrassais, je l’enlaçais, nous nous réfugiions en bas, à côté du bassin d’eau claire, eau de pluie pure et limpide, et enveloppé de linges blancs, de tout mon cœur, de ma bouche, de mes mains, de mon corps, je me remplissais d’elle, pour l’habiter et m’abreuver à sa source, la faire mienne et être sien, la toucher de mes mains et de mon corps. Et nous étions une seule chair, car en cette nuit ardente où je la fiançais à moi, où je la prenais et où elle devenait ma femme, je l’aimais, et cela me consolait de la mort de ma mère, perdue dans l’horreur d’un jour d’hiver, au beau milieu d’un massacre. De ce rêve, puissé-je en avoir vingt-sept interprétations. Davantage encore se précipitaient dans mon esprit et je savais que moi seul en détenais la clef.

En regardant dans la chambrée, j’eus la surprise de constater que Joseph s’était absenté à nouveau et qu’il avait usé de notre stratagème avec la couverture pliée pour faire croire qu’il était dans son lit. Je descendis pour le chercher dans la bibliothèque mais il n’y était pas. Que faisait-il, cette nuit ? Où s’était-il rendu et à quelle heure rentrerait-il ? Depuis l’annonce du meurtre dont on nous accusait, son comportement avait changé. Il semblait fatigué. Il était moins loquace. On aurait dit qu’il se repliait sur lui-même et qu’il ne participait plus aux cours comme il avait l’habitude de le faire, pour apporter une contradiction féconde aux propos tenus par nos maîtres. Parfois, pendant l’étude, il s’assoupissait sur ses pages du Talmud. Sa kippa tombait et l’on voyait son visage, comme posé sur le parchemin, peau contre peau. Il se faisait rappeler à l’ordre par le surveillant et se réveillait en sursaut, les regards tournés vers lui. On le voyait parler avec notre instructeur, Ézéchiel, et j’avais remarqué qu’il portait comme lui des fils bleus et blancs, qui dépassaient de son pantalon.

Ce jour-là, je pris un déjeuner rapide composé de lait et d’une tranche de pain. Joseph arriva, sans que je sache d’où il venait. Il me demanda si j’étudiais avec sire Vives. Je ne pouvais pas lui dire ce que je faisais en réalité, mais il semblait curieux, et un peu jaloux, lui qui avait certainement beaucoup plus de connaissances et d’intelligence que moi, et qui était naturellement appelé à être le disciple favori, le successeur de notre maître.

Samuel vint nous rejoindre avec une large tranche de pain, un potage aux légumes et de la bouillie d’orge et de miel.

– D’où as-tu tout ça ? demandai-je.

– Je l’ai acheté chez le talmelier. Tu en veux ? Sers-toi, je t’en prie.

– Avec quel argent ? On a de la peine à s’éclairer, le soir…

– Ah, ça… Sais-tu qu’avec un peu d’argent on peut en faire plus ?

– Pas quand on étudie…

– Je t’expliquerai, si ça t’intéresse…, dit-il en sortant une brioche de sa poche. Tu en veux ?

– Non, merci.

– Tu sais, Éliézer, me confia-t-il soudain, je ne sais pas si je vais rester à la maison des perushim.

– Pourquoi pas ?

– Ce que nous faisons m’intéresse, bien sûr, mais… j’ai été dirigé ici un peu malgré moi, par mon père. Je n’ai pas un goût profond pour l’étude.

– Comment peux-tu dire cela ? Tu étudies nuit et jour et tu dis que tu ne te sens pas de goût pour l’étude !

– J’aime bien, mais pas toute la vie, tu comprends ? Je ne veux pas devenir rabbin, ni enseigner, moi ! C’est pas ma vocation ! Je crois que j’ai d’autres capacités.

– Lesquelles ? lui demandai-je.

– Je me demande si ce n’est pas un refuge, l’étude. Je veux dire, se retirer du monde, comme ça. C’est pas normal, non ? Moi je voudrais gagner de l’argent, avoir un métier. J’aime les chiffres. Je pense que c’est important, dans la vie. Ceux qui sont ici sont dans un monde abstrait, un monde conceptuel.

– Tu sais bien que c’est un privilège d’être ici. Nous sommes choisis, élus. Tout le monde nous envie, nous regarde avec admiration et respect, et attend le meilleur de nous. Nous perpétuons la tradition. Notre communauté ne peut exister sans maître ni rabbin.

– Oui, et alors ?

– Alors c’est important…

– Pourquoi ?

– Parce que je pense que nous sommes les seuls, les élus. C’est sire Vives notre maître ! Une bénédiction divine !

– Je ne suis pas capable d’une telle dévotion… Je l’admire et le respecte, c’est sûr, murmura-t-il en terminant sa brioche. Mais de là à lui vouer toute ma vie… C’est trop !

– Tu dois être bouleversé par les derniers événements, comme nous tous, dis-je.

– Non, c’est pas ça. Ici, nous passons notre temps à penser, à réfléchir. Parfois, je me demande si c’est suffisant.

– « Nous ferons et nous écouterons », ont répondu les Hébreux lorsque Moïse leur a proposé la Loi.

– Il y a des centaines de pages de réflexions sur ce sujet.

– Cela signifie que nous ne faisons pas qu’écouter, nous agissons d’abord. Nous avons 613 lois qui régissent notre comportement de tous les jours et qui organisent toute notre vie. Nous mangeons, nous dormons, nous aimons, nous travaillons, nous nous reposons. Toute notre existence est sous le signe de la Loi.

– Au fait, dit Samuel, tu sais pourquoi 613 ? Personne n’a réussi à faire le compte exact des lois. 613, ce n’est que l’opinion de Rabbi Simlaï. Tous ceux qui ont essayé de dénombrer les mitsvot ne sont jamais vraiment parvenus à ce chiffre.

– 248 préceptes positifs et 365 interdictions, qui rappellent les 365 jours de l’année. La valeur numérique de 613 est la même que celle du mot « créé », comme : J’ai créé l’homme, dit Dieu, dans le livre d’Isaïe.

– Mais la valeur numérique du mot « Torah » est 611.

– « Betorah » signifie « dans la Torah » et vaut 613.

– À ce compte-là, 6+1+3=10, comme les dix commandements, répondit Samuel.

Je ne pus m’empêcher de rire avec lui. Je laissai Samuel à ses calculs et je tentai de sortir discrètement de la maison d’études. Au moment où j’ouvrais la porte, Ézéchiel rentrait.

– Où vas-tu, Éliézer ? demanda aussitôt l’instructeur. Le cours va bientôt commencer.

– Chez le parcheminier, mentis-je.

– Tu as demandé la permission ?

– Oui, c’est pour sire Vives.

– Dépêche-toi, dit-il, en me regardant d’un air intrigué.

Je sortis et me dirigeai vers le quartier des étudiants, dans la maison où vivait Augustin avec ses camarades d’université. Il était encore tôt, on entendait les cloches sonner dans Notre-Dame. Laudes, pensai-je. « Grâce à Dieu au jour qui se lève ! Le moment où revient la nouvelle lumière du jour évoque la résurrection du Seigneur Jésus, qui est la lumière véritable, éclairant tous les hommes, le soleil levant qui vient d’en haut. » Quand donc pourrais-je m’enlever cela de la tête ? Parfois même ces phrases se mélangeaient à la prière du matin, après que j’eus enroulé les phylactères autour de mon bras, « Écoute, Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un ».

Les cloches sonnaient, entêtantes. Certains refrains reviennent à tout moment, comme surgis du fond de la mémoire, sans que l’on sache pourquoi. Et soudain, plus que n’importe quel autre souvenir, ils vous bouleversent. Je m’arrêtai un moment devant la cathédrale. Ces tintements menaçants me tapaient sur la tête dans un vacarme infernal, m’écrasant le cœur et l’esprit. Je n’arrivais plus à me mouvoir. Une étrange émotion s’empara de moi, en même temps que les larmes me montaient aux yeux. Je me sentis flotter, un vertige me saisit, j’eus l’impression que j’allais m’évanouir, en pleine rue, que je n’étais plus maître de moi-même, mais happé par une force à laquelle je ne pouvais échapper et qui prenait le contrôle de mon être. J’étais soudain plongé des années en arrière, lorsque j’avais séjourné au monastère et que, de gré ou de force, je suivais les prières et me levais à l’aube, dès que les cloches sonnaient. Cela signifiait qu’il fallait obéir, que je n’avais pas le droit de manquer à la règle qui exigeait la prière commune : les hymnes, puis les psaumes, le capitule, un extrait de l’Ancien Testament, des Évangiles, et des prières et bénédictions… Dans le froid, se lever, se vêtir en grelottant, se diriger vers la chapelle, s’agenouiller, se signer… Une vie sacrée, dans le jeûne, la privation et, pire, la contrition, au sein de laquelle se trouvait une joie céleste.

Les cloches s’arrêtèrent de sonner, et je me glissai dans les ruelles jusqu’à l’habitation où je frappai. Un jeune homme tout juste sorti de son lit m’ouvrit et me dit qu’Augustin était déjà parti étudier, que je pourrais le trouver dans l’une des grandes salles de classe de l’université.

Je me dirigeai vers la faculté de médecine à quelques rues de là, entrai par le portail, traversai la cour et montai l’escalier jusque dans la salle où officiait le professeur. Je jetai un œil par la porte entrouverte. Il était encore tôt, il faisait froid, une simple chandelle éclairait les élèves qui écrivaient sur des pupitres avec un grattoir ou une plume sur des rouleaux de parchemin, qu’ils plaçaient sur leurs genoux. Certains, distraits, regardaient par la fenêtre, d’autres terminaient leur nuit, la tête posée sur leurs bras. Chez nous, nous avions une dizaine d’exemplaires du Talmud, sur lesquels nous travaillions en suivant l’étude de notre maître, à deux ou à trois. À l’université, le professeur donnait un cours magistral, sans document écrit. Augustin m’avait expliqué combien il était compliqué et cher d’acquérir un livre. Il fallait le commander à un copiste ou l’emprunter à des loueurs qui évaluaient la valeur des ouvrages en fonction du nombre de feuilles, du sujet et de la rareté. Certains professeurs, pour gagner de l’argent, exerçaient aussi cette activité. Les libraires vendaient des livres, mais le prix était fixé et ils ne pouvaient pas le majorer ni le diminuer. Le parchemin était onéreux ; on le faisait venir de la campagne sur des charrettes qui transportaient des cargaisons de matériel, et le recteur le faisait vérifier par les parcheminiers de l’université. Pour économiser les manuscrits, les copistes les grattaient et réécrivaient dessus, selon le principe du palimpseste. Souvent, les moines utilisaient des pierres ponces pour effacer les pensées de philosophes grecs et recopier d’autres passages, des prières ou des textes liturgiques, parfois même plusieurs fois, un texte écrit sur un texte, lui-même réécrit sur un autre, et ainsi de suite. Dans notre maison d’études, jamais nous n’avions adopté ce principe : il nous était interdit d’effacer les lettres hébraïques. Alors, pour conserver nos manuscrits intacts, nous écrivions dans les marges, sous les lettres, en tout petits caractères, au-dessus et en dessous, si bien que le vide se remplissait d’écritures et la page de colonnes de mots, sans paragraphes ni aérations, pour gagner de la place.

Je m’assis sur un banc, devant la salle de cours. Des étudiants marchaient dans les longs couloirs, discutaient, riaient, quelques-uns couraient avec leur besace. L’un d’eux ouvrit la porte de la salle de cours et se mit à hurler des insultes, aussitôt les autres lui emboîtèrent le pas et ils entonnèrent une chanson grivoise. Certains portaient des masques, d’autres des costumes. Un vrai spectacle commença, un impromptu sorti d’on ne sait où, un carnaval avec des jongleurs et des comédiens grimés qui, dans une procession burlesque et satirique, imitaient les professeurs et se moquaient du clergé. L’un d’entre eux qui jouait le rôle du roi se fit bastonner par un paysan ignare. Un autre, déguisé en moine, annonça s’appeler saint Andouille et se mit à parodier un sermon chrétien, à grand renfort de trivialités et de commentaires qui me firent sourire.

Soudain, l’étudiant se tut et se figea, ses condisciples se dispersèrent : deux personnages importants venaient d’arriver. Je reconnus à son air hautain Eudes de Châteauroux, avec l’homme aux cheveux gris qui l’accompagnait lors de l’enterrement : Gauthier Cornu, archevêque de Sens et confesseur du roi. Les deux étaient en grande conversation. Je me cachai sous ma capuche, lorsqu’ils passèrent devant moi.

– J’en ai déjà parlé en ce lieu, dit Eudes de Châteauroux. Je suis sûr qu’ils ne resteront pas inactifs. Ils sont prompts à l’action, pour cela, je leur fais confiance ! Et notre bon roi, que pense-t-il de cette affaire ?

– Il est persuadé qu’il s’agit bien d’un meurtre rituel, dit Gauthier Cornu. Il ne fait pas confiance aux juifs. Il rêverait de pouvoir s’en débarrasser mais il a besoin d’eux… Avez-vous remarqué que plus nous les chassons, plus ils reviennent ? Il pense à leur demander de porter une rouelle sur leurs vêtements pour les distinguer des autres. Sinon, comment faire ? Il sera plus simple ainsi de les maîtriser, et de les expulser en cas de nécessité.

– Les expulsions renflouent les finances… pendant un temps. Puisque après, nous n’avons plus d’usuriers. Cependant, notre rôle est de les empêcher de propager leur hérésie, lorsqu’ils sont ici.

– Certes, mais comment ?

– Ne vous en faites pas pour cela. Dites à notre bon roi que nous sommes en relation épistolaire avec le pape, pour mettre fin aux paroles de ce peuple rebelle qui menace la paix du royaume.

– Que préparez-vous ? demanda Gauthier Cornu. Notre roi serait heureux de le savoir. Vous connaissez mon lien avec Louis et sa famille, ainsi qu’avec sa mère, Blanche de Castille.

– Grâce à l’un des leurs qui les a quittés, nous savons maintenant, dit Eudes.

– Quoi ?

– Leur arme secrète. Celle qui menace l’Église et l’autorité de notre roi.

– Qui est ?

– Vous n’aviez pas deviné. C’est leur livre… Celui qu’ils appellent le Talmud. Enlevons-leur le livre et ils se convertiront ! C’est à cause de lui qu’ils survivent, de siècle en siècle. Le livre est inspiré par le Démon. Heureusement, nous avons l’Inquisition avec nous. Notre pape, Grégoire IX, en tant que représentant de Dieu, exerce également sa souveraineté sur les juifs. Il s’agit de lutter contre les ennemis intérieurs, les juifs autant que les Sarrasins. Toutes les déviances dogmatiques et les hérésies seront durement punies. L’Inquisition va mettre en place des tribunaux pour les juger et les punir, voire les détruire. Après leur jugement, ils seront châtiés par le pouvoir séculier, selon leur condamnation, qui peut aller jusqu’au bûcher en cas d’extrême gravité. Nous allons ordonner aux évêques, aux moines et à tous ceux qui sont en charge des âmes de leurs diocèses de procéder à des enquêtes. Et après ces enquêtes, les officiers du roi feront exécuter la sentence. Vous verrez, l’Inquisition aura raison des juifs et de leur Talmud ! Nous sommes aidés par les dominicains, qui ne sont soumis qu’à l’autorité du pape et qui vont constituer des nouveaux tribunaux pouvant agir en toute indépendance. Tous les témoignages seront consignés. Ceux qui se dénoncent pourront être graciés, mais les autres recevront les plus terribles châtiments. Et la torture pour les menteurs.

Soudain, je vis mon ami Augustin qui sortait de la classe.

– Éliézer, s’écria-t-il, qu’est-ce que tu fais ici ? Tu viens étudier avec nous ?

– Non, merci… Je suis venu te voir, murmurai-je pour lui faire comprendre que nous étions face à deux inquisiteurs et qu’il devait être plus discret.

– Je suis content de te voir, dit-il en m’entraînant d’un pas vif vers l’escalier. Tu les as entendus ? Eudes de Châteauroux et Gauthier Cornu… Depuis quelque temps, ils hantent l’université pour prêcher. L’autorité ecclésiastique a décidé de rétablir son pouvoir à travers l’enseignement de l’orthodoxie religieuse dans ce lieu.. À quoi bon ? Les étudiants viennent de loin pour suivre les cours des professeurs les plus réputés mais ils n’aiment pas être soumis à l’évêque de Paris, ni au chancelier. D’ailleurs, je me suis renseigné au sujet de ton affaire. Pas impossible que les étudiants y soient mêlés. Ils aiment bien semer le trouble, peu importe où ! De plus, comme tu vois, nous sommes pauvres, nous n’avons rien. Nous sommes même parfois obligés de vendre nos instruments d’étude pour survivre…

– Suggères-tu que l’un des vôtres a pu être missionné pour tuer l’enfant contre de l’argent ?

– Tu me parles d’un mercenaire… Hélas, sache que pour se procurer de l’argent, certains ici sont prêts à tout. Et en toute impunité, comme tu peux voir, puisqu’ils ne sont pas soumis aux lois. Regarde la lettre que je vais me dépêcher d’envoyer à mes parents.

Je lus le parchemin que mon ami me tendait.

À mes chers parents, salut et obéissance filiale. Veuillez apprendre que, grâce à Dieu, je suis en bonne santé dans la

ville de Paris, dans laquelle je me consacre corps et âme à l’étude, je suis

logé dans la petite chambre d’une grande maison, qui est juste à côté des

écoles et du marché, ainsi je me rends quotidiennement en cours sans

efforts. J’ai aussi de bons amis. Cependant, je n’ai pas d’instruments,

c’est la raison pour laquelle je vous prie de me faire parvenir, s’il vous

plaît, de l’argent pour acheter ce qu’il me faut pour étudier la médecine ;

et vous conjure de m’envoyer, par le porteur de la présente, assez de

monnaie pour acheter du parchemin, de l’encre, une écritoire et d’autres

objets indispensables pour la poursuite de mes études. J’espère que je

pourrai les mener à bon terme afin que vous soyez fiers de votre enfant.

Le porteur de cette lettre pourrait me rapporter, en plus de quelque

argent, des souliers et des habits si toutefois vous en avez, dont vous

n’avez plus l’usage, car les miens sont bien usés et bien vieux, et je n’en ai

point d’autres.

Votre fils, Augustin.

– Tes parents ne peuvent pas refuser cela ! dis-je. Cette lettre est à pleurer.

– Oh, ils vont dire non. Ils ne comprennent pas que je sois parti à Paris faire des études alors que j’aurais pu rester chez eux sans rien leur coûter et m’occuper de la boutique. Ils m’en veulent et ils seront impitoyables. Ils préfèrent que je crève de faim plutôt que de m’aider. Je ne peux plus rien emprunter à Alaric, j’ai honte. Ces problèmes d’argent me minent, tu sais. Je n’en dors plus la nuit.

– Si je pouvais t’aider, je le ferais. Mais je n’ai rien, tu le sais bien.

– Au pire, je ferai appel à un usurier. Peut-être peux-tu me dire à qui je dois m’adresser ?

– Comment le saurais-je ?

– Il n’y a que les juifs qui ont le droit de faire ce métier…

– Je ne connais pas d’usurier mais je peux me renseigner auprès de mon rabbin…

– Merci, mon frère. N’oublie pas. Ce me sera d’un grand secours. Et maintenant, à mon tour de t’aider pour ton enquête. Tu es prêt à tout ?

Je lui fis signe que oui. Ensemble, nous empruntâmes le pont aux Meuniers jusqu’à une longue rue tortueuse qui débouchait sur la rue Neuve-Sauveur. Nous prîmes la direction du Châtelet, traversâmes le territoire des tanneurs, des selliers et des artisans du cuir jusqu’au Grand-Pont, où je fus saisi à la gorge par l’odeur du sang. Dans le quartier des bouchers, rue de la Tuerie et rue de l’Écorcherie, les bêtes étaient abattues en pleine rue. Les animaux y arrivaient par troupeaux et causaient des accidents. Parfois, la justice organisait des procès d’animaux, un simulacre où ils étaient jugés par un tribunal et condamnés à la pendaison comme des hommes, sur la place publique. La Grande Boucherie se situait près du fleuve, ce qui était pratique pour laver la viande et déverser les abats dans le fleuve.

– Voilà, dit Augustin en désignant une échoppe à la devanture un peu sombre. C’est dans cet endroit que nous nous approvisionnons en cœurs et en organes…

– Qu’en faites-vous ?

– Nous nous intéressons au corps humain. Mais nous n’avons pas le droit de disséquer des cadavres.

– Alors ?

– Nous prenons des cochons ou des bœufs.

– Jamais d’hommes…, n’est-ce pas ?

– Tu sais bien que si !

– Que faites-vous, Augustin ? Vous les… tuez ?

– Pas du tout ! Nous allons la nuit au cimetière des Innocents.

– Mon Dieu ! Vous déterrez les cadavres ?

– Seulement ceux qui viennent d’être enterrés. Nous retournons la terre fraîche et nous les prenons pour les étudier. Il nous arrive aussi de décrocher les pendus sur la place de Grève. Ou d’exhumer les suppliciés dans les fosses communes.

– Et après ?

– On les dissèque pour comprendre l’anatomie du corps humain.

– Vous les ouvrez ?

– On incise et on regarde ce qu’il y a à l’intérieur. C’est essentiel pour faire avancer la médecine.

– Où faites-vous cela ?

– Dans une vieille baraque à la campagne, je te montrerai si ça t’intéresse.

– Et après, vous en faites quoi ?

– Parfois, ils restent des semaines sur les tables.

– C’est horrible !

– Pour se faire un peu d’argent, on vend la graisse, c’est utile pour les roues des charrettes, ou pour fabriquer des médicaments.

– Bien sûr, dis-je, écœuré. Bien sûr.

– Sinon, nous achetons les cadavres des corps que personne ne réclame. Mais tout cela doit rester entre nous, n’est-ce pas ?

– Je ne parle à personne, tu sais bien.

– L’important, mon frère, c’est de ne pas avoir peur du sang !

– Mais toi, tu n’es pas dégoûté parfois ?

– Cela ne me dérange pas… Une question d’habitude, je suppose !

Nous entrâmes dans l’échoppe. Un bœuf mort était suspendu à un croc. Une lame affûtée à la main, les bras solidement refermés autour du cou de l’animal, le boucher, un homme robuste et gras au visage sanguin, tenait un porc. D’un bras sûr et d’un geste violent, il lui planta brutalement le couteau dans le cou. Je détournai les yeux devant le spectacle du sang qui jaillissait, mais j’entendis le cri de l’animal. Un cri presque humain. L’homme suait, et la bête éructait : elle faillit lui échapper mais il s’accrocha. Une sorte de lutte s’engagea au corps à corps, il lui tenait le groin alors que le porc se vidait de son sang et convulsait. Le sang se mit à jaillir, il le recueillit dans un baquet tout en maintenant la bête qui agonisait. Il fallait une terrible force pour la tenir et accomplir cet acte horrible. Le spectacle me soulevait le cœur.

– Alors ? demandai-je à Augustin, après que nous nous fûmes éloignés de la boucherie.

– Alors, il n’a rien d’intéressant pour moi, dit-il en remontant son pantalon pour me montrer la lame d’un sabre. Poursuivons notre chemin.

– Pour aller où ?

– Eh bien, aux portes de l’enfer !

Nous empruntâmes des passages qui conduisaient à des ruelles, puis à un îlot auquel on accédait par des grilles. Nous poursuivîmes notre chemin par une succession de petites rues qui nous menèrent vers un lieu encore bien plus sombre : la fameuse cour des Miracles. Mon maître m’avait recommandé de ne pas prendre de risques, et j’eus une sorte d’appréhension avant de me jeter dans la gueule du loup, mais je ne pouvais plus reculer.

Nous pénétrâmes dans l’un des quartiers les plus nauséabonds et les plus dangereux qui soient, royaume des bandits et des prostituées. Des enfants maigres, à l’air égaré, estropiés demandaient l’aumône. D’autres mendiants couverts de sang de bœuf et de peaux de bête exhibaient leurs membres gangrenés en bavant. Une vision de cauchemar que cette confrérie des gueux, une sorte de bande désorganisée au milieu des déchets et des immondices. L’odeur d’herbe brûlée, d’excréments et de pourriture me saisit à la gorge et m’empêcha presque de respirer. Une épaisse fumée s’échappait des feux allumés à même le sol, où les gens préparaient à manger : des soupes où surnageaient quelques aliments ramassés sur les pavés des marchés, ou des vieux bouts de chair dont personne ne voulait et qui dégageaient une fumée noire qui brûlait les yeux des enfants aux traits défigurés par la misère. En voulant nous enfoncer dans le quartier, nous fûmes arrêtés par une grille mais Augustin se hissa au sommet d’un mur et je le suivis pour entamer une traversée discrète par les toits. Au-dessous de nous, les rues grouillaient de monde, mendiants et vagabonds, bandits de toutes sortes, familles, hommes et femmes seuls, décharnés, moines défroqués, marchands ruinés, marauds, estropiés, unijambistes, personnages improbables aux membres emmaillotés ou maquillés de blessures au sang de bœuf, et qui erraient la nuit après avoir mendié le jour.

Enfin, nous parvînmes sur une petite place où brûlait un feu. Parmi les gens qui mangeaient avec leur main, il en était un, plus effrayant que les autres, qui portait un lourd chapeau et une cape fermée au cou par une corde à tête de mort. Il faisait très sombre, mais je reconnus le célèbre roi des mendiants à sa barbe broussailleuse et à son nez cabossé, comme tordu par un mauvais coup de poing. À côté de lui se tenaient deux hommes balafrés, probablement ses gardes, deux individus au visage dévoré par une maladie de peau, eux-mêmes entourés d’une troupe de hères habillés de guenilles, aux yeux hagards, comme à l’affût de quelque denrée qui pourrait apaiser leur faim.

Je me cachai dans un coin et rabattis ma capuche sur ma tête.

– Robert Merri, murmura Augustin. Tout ici passe par lui.

– Augustin, dit-il à mon camarade, que viens-tu faire par chez nous ? Tu viens chercher un cadavre ? Quelle taille ? Quel sexe ? Quel âge ? Un vieillard ? ou un enfant, comme la dernière fois ?

– Non, non, dit Augustin. Pas aujourd’hui.

– Un morceau de corps ? Une tête ? des bras ? des jambes ? J’ai un supplicié si tu veux. Et les restes d’un brûlé que j’ai récupéré hier sur la place de Grève.

– Aurais-tu vendu un enfant dernièrement ?

– Mort ou vivant ? ricana Robert Merri.

– Un nouveau-né, mort ou vivant, dis-moi… On te l’aurait acheté la semaine dernière…

– Il y a eu un abandon d’un enfant mort-né. Et pourquoi tu veux savoir si quelqu’un l’a acheté ? Tes camarades ont fait un sale coup ?

Augustin préféra ne pas répondre.

– Le mort-né, tu te rappelles qui l’a pris ?

– Oh, je sais plus, moi ! Le soir même de la délivrance, un type est venu le chercher.

– Quelqu’un qui connaissait la mère de l’enfant ?

– On a souvent des femmes qui accouchent et qui abandonnent leur enfant. Soit ils survivent, soit ils meurent.

– Cet enfant, qu’est-il devenu ?

– Mort, je te dis.

– Mort, répéta Augustin. Mort comment, dis-moi ?

– Mort, comme… mort.

– Tu l’as vendu ? insista mon ami tout en lui tendant une pièce.

– Tu en poses des questions !

– Tu l’as vendu à qui ?

– Ah, ça je ne sais pas son nom… C’était la nuit, je l’ai à peine vu. Mais il avait une barbe, me semble-t-il. Et des yeux bleus, ça je m’en souviens.

– Bien, dit Augustin. Merci pour le renseignement. Tu es sûr que tu n’as pas son identité ?

– Pourquoi tu me demandes tout ça ? Tu cherches quoi ? C’est pour tes études ?

– Non… C’est pour autre chose.

– Dis-moi… Ce serait pas pour une enquête, non ? Je te fais confiance, Augustin, toi et moi on fait des affaires, mais attention à ne pas me trahir… Tu sais que j’aime pas ça, pas du tout !… D’ailleurs, tu m’as apporté l’argent ?

– Non, pas encore, je vais le faire.

– Quand ?

– Demain, je l’aurai.

– Demain, je l’aurai ! Ça fait combien de temps que j’entends ça… Et c’est qui, ton ami, d’abord ? Il fait quoi ?

– Laisse-le, il n’a rien à voir avec tout ça.

– On pourrait le retenir en otage, jusqu’à ce que tu rapportes ce que tu nous dois ?

Robert Merri s’approcha de moi, et soudain je me souvins qu’Augustin m’avait demandé si j’avais une arme.

– Qui es-tu, toi ? Enlève ta capuche !

Ses yeux noirs brillaient comme s’il avait de la fièvre. Ses joues balafrées, sa peau pâle, presque blanche, son sourire aux dents gâtées, son regard m’effrayaient, et, par précaution, je me dissimulai et je reculai. Je regardai autour de moi et m’aperçus alors qu’une foule d’éclopés et de brigands à l’air peu recommandables s’approchaient de nous. Ils nous observaient, comme s’ils allaient bientôt nous dépouiller et nous réduire à néant.

– T’as pas l’air d’être un étudiant. C’est quoi cette barbe et cet accoutrement, là ? T’es qui ? Alchimiste ? Médecin ? Juif ?

– Je suis étudiant, monsieur.

– Tu es sûr qu’on s’est pas déjà rencontrés ? Tu serais pas envoyé par le prévôt ?

– Non, dis-je.

– Viens, murmura Augustin. Il faut partir. Et vite.

– Oh non, dit Robert Merri, pas si vite !

Il partit d’un rire sardonique qui me fit frissonner. Était-ce un signe de ralliement ? Les brigands formèrent un cercle autour de nous, et ce fut à cet instant qu’Augustin sortit son sabre.

– Que voulez-vous ?

– On veut voir le visage de ton ami. Les hommes du prévôt ne sont pas les bienvenus ici. Si c’est le cas…

D’un coup d’épée, il abaissa brusquement ma capuche, et lorsqu’il me vit, Merri éclata d’un rire étrange.

– Alors, dit-il, te revoilà parmi nous ?

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