Le Maître du Talmud
Exergue
« Tu les transmettras à tes enfants et tu en parleras quand tu
seras en chemin, quand tu te coucheras et quand tu te
lèveras. »
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1.
Seigneur ! ouvre mes lèvres et ma bouche dira tes louanges.
C’était un jour de pluie, en l’an 5000 de notre calendrier, soit en 1240 de l’ère chrétienne, de ces jours où l’on se hâte pour les derniers préparatifs, avant que la nuit ne tombe, en vue du moment où cesse toute création, tout travail ou négoce et où l’on se prépare à vivre ce que Dieu vécut lorsqu’il s’arrêta et considéra que c’était bien.
Dans notre rue de la juiverie Saint-Bon, une vieille femme avait trouvé un enfant mort, un nouveau-né enveloppé dans un linge taché de sang.
En peu de temps, une foule s’était pressée autour d’elle. Partout on entendait : « Il a été égorgé ! » La rumeur enfla, les gens affluèrent depuis la place de Grève, non loin de la Seine. De l’école où nous étions en train d’étudier, nous entendîmes monter une clameur.
Horrifiés, tous regardaient le bébé ensanglanté, et ils disaient : « Un crime ! Un crime dans le quartier juif ! » En quelque temps, ce fut une émeute. Notre venelle se remplit de monde, des étudiants, des commerçants, des passants, tous venaient voir de leurs yeux l’enfant assassiné et déjà cherchaient le coupable pour venger le sang par le sang.
Dans la maison d’études, mes camarades et moi étions en train de lire une page du Talmud. Les lois promulguées par les rabbins stipulaient qu’une académie des hautes études juives devait être créée dans la capitale de chaque pays. Chaque famille, qu’elle soit riche ou pauvre, Lévi, Cohen ou fils d’Israël, était dans l’obligation de consacrer l’un de ses enfants à l’apprentissage du Talmud. Notre maison s’appelait « Beth Hamidrash », c’est-à-dire la « Maison de recherche ». La séparation impliquait la pureté, l’étude et le célibat durant les années d’étude.
Joseph, le plus savant, avait traduit le texte de l’araméen, Samuel et moi le commentions à l’aide des interprétations de nos maîtres. Il s’agissait d’un passage qui traitait du témoignage et de la qualité des témoins. Nous y lisions que les rabbins n’acceptaient que le témoignage de celui qui avait vu le forfait ou le crime. Par exemple, si un homme rencontrait un individu une épée à la main, alors même que la victime était secouée par les spasmes de l’agonie, sa déposition contre le suspect ne pouvait être reçue.
« Si vous n’avez vu que cela, vous n’avez rien vu », dit le Talmud. En effet, si le témoin n’a pas aperçu l’homme en train de tuer la victime, même s’il est évident que celui-ci est le meurtrier, il ne peut être entendu. Ainsi le témoignage n’est-il valide que s’il est de visu, et non pas s’il résulte d’une déduction, aussi logique et rationnelle soit-elle. D’autre part, les rabbins se méfient des déclarations d’un seul homme, ils exigent deux personnes afin de vérifier si leurs paroles concordent.
– Un seul témoin ne suffit pas selon le Talmud, paraphrasa Joseph. Sinon, c’est la parole d’un homme contre celle d’un autre. C’est la raison pour laquelle il faut deux témoins.
Grand, mince, les cheveux bruns assez longs et la barbe fine, les yeux bleus, le teint pâle à force d’avoir le front penché sur les parchemins, Joseph était le plus brillant d’entre nous. Il connaissait tout le Talmud par cœur. Si l’on prenait une aiguille et qu’on la plantait dans une page pour la ressortir par l’autre côté, il était capable de dire quel mot se trouvait au bout de l’instrument. Une mémoire prodigieuse lui permettait de se souvenir des moindres détails et idées du Talmud.
– C’est logique, ajouta-t-il, deux témoignages qui se recoupent sont plus fiables qu’un seul, qui peut résulter d’une erreur ou d’un mensonge.
Samuel, les cheveux roux et la barbe broussailleuse, sortit une brioche de sa pèlerine.
– Mais ces deux témoins, objecta-t-il, pourraient être complices dans le mensonge !
– C’est la raison pour laquelle les témoins sont entendus l’un sans l’autre, puis les juges confrontent leurs histoires, répondit Joseph. Tu ne peux pas t’arrêter de manger pendant l’étude ? ajouta-t-il.
– J’ai rien avalé depuis ce matin ! protesta Samuel.
– Les témoins ne doivent pas être liés par des liens de parenté ni être de la famille du coupable, poursuivit Joseph. En outre, les juges les avertissent de la peine qu’ils encourent si leur témoignage est faux.
– C’est-à-dire ? demanda Samuel.
– Dans le cas d’un faux témoignage, le témoin doit subir la peine que l’accusé aurait eue s’il s’avérait coupable.
– Et si c’est la peine de mort ?
À ces mots, ce fut comme si la réalité sortait du texte et nous rappelait à elle. Nous entendîmes des cris à travers les meurtrières. Samuel, prompt à l’action, jeta un coup d’œil dehors. Il aimait les exemples concrets plus que les spéculations. Il privilégiait toujours les cas pratiques par rapport aux arguments théoriques. La bouche encore pleine, il nous fit signe qu’il se passait quelque chose et qu’il fallait descendre au plus vite. Nous fermâmes nos livres et nous nous hâtâmes dehors, dans la rue où se trouvait un groupe de gens, juifs et chrétiens parvenus jusque dans notre quartier.
L’horreur se peignait sur les visages, alors qu’ils se passaient l’enfant blessé mortellement, enveloppé dans son linge maculé de sang, qui finit dans les bras d’un remarquable personnage. À sa coiffe, un tortil brodé avec une étole qui retombait sur le côté, à sa tunique pourpre, son bâton de commandement et sa corpulence, je compris qu’il s’agissait du prévôt de Paris, chargé de faire régner la loi dans les rues : Évrard de Valenciennes.
– Qui a pu commettre cette abomination ? dit-il.
Pourquoi le prévôt était-il venu si promptement ? Qui allait-on accuser, si ce n’était les juifs ?
– Et notre étude sur le témoin ? m’entendis-je demander, comme absent à moi-même.
Les autres me regardèrent d’un air stupéfait, et je compris l’absurdité de mon propos, dû sans doute au vertige qui m’avait saisi à l’annonce de ce meurtre.
La panique gagnait. Les gens qui avaient commencé à crier « Un crime ! » précisaient maintenant leur accusation et ajoutaient avec haine : « Un crime, un crime rituel ! »
Enfin, la foule se scinda pour laisser passer l’homme qui dirigeait la maison d’études et nos consciences, celui que les élèves respectaient et vénéraient, celui en qui tous avaient confiance : le grand rabbin Yéhiel de Paris, alias sire Vives de Meaux, maître de la discussion rabbinique, expert en grammaire, homme sage, conseiller et éditeur ayant mis de l’ordre dans de nombreux proverbes, homme simple qui craignait Dieu et qui avait tourné le dos au mal.
Vêtu d’un manteau sur sa tunique noire serrée d’une ceinture et d’une calotte qui recouvrait presque la totalité de son crâne, avec sa barbe grise et ses yeux à l’expression si douce et pénétrante, sire Vives considéra la scène, vit le bébé, et son regard se mouilla de larmes.
– Qui est cet enfant ? demanda-t-il.
– À vous de nous le dire, répondit Évrard de Valenciennes. Il a été trouvé ici, dans une maison de votre quartier, non loin de la synagogue et de la maison d’études, enveloppé dans ce linge !
– Horreur ! dit un jeune homme. Cet enfant a été égorgé !
– Nous savons ce que vous faites ! hurla un autre. Vous lui avez ouvert le cou pour recueillir son sang ! Vous le prenez pour faire votre pain azyme de la Pâque, fête où vous avez tué Notre-Seigneur !
– Vous l’avez occis, parce que vous haïssez Sa parole ! Vous êtes les assassins du Christ !
Sire Vives les regarda, avec tristesse et mansuétude.
– Comment aurions-nous tué le Christ ? dit-il. Cette phrase a-t-elle un sens ? Elle est triplement impossible. D’abord, ce sont les Romains qui l’ont crucifié. Ensuite, la peine de mort était interdite au tribunal juif. Enfin, il ne s’appelait pas le Christ, alors, mais Jésus. Et de plus, il était juif.
– Vous n’avez pas reconnu le Messie, et vous prenez notre sang, dit un autre. Tout le monde sait que les juifs tirent au sort la ville qui enverra le sang chrétien aux autres communautés !
– C’est pour soigner leurs hémorragies ! cria une femme. Depuis qu’ils ont tué le Christ, ils perdent leur sang. Chaque année, ils doivent répandre du sang chrétien pour guérir leur maladie !
– Oui, c’est pour la magie noire, dit une vieille, qui elle-même avait l’air d’une sorcière. Ils piquent les enfants, ils les torturent et ils prennent leur sang goutte à goutte.
– Un sacrifice humain ! Ils ont enlevé l’enfant dès sa naissance pour le mettre à mort après leur cérémonie démoniaque.
– C’est pour la Pâque. Vous avez recueilli son sang dans une coupe avant de l’assassiner !
– Depuis les temps anciens, ils ont décrété qu’il faut offrir un chrétien chaque année en sacrifice à leur Dieu et se venger de la malédiction dont Jésus les a accablés ! dit une vieille femme.
– Ils se réunissent tous les ans et ils y décident de l’endroit où ils vont perpétrer leur crime. La communauté désignée devra mettre à mort un enfant. Un bébé ! Comme ici !
– Il s’agit bien d’un meurtre, intervint le prévôt. Cet enfant n’est pas circoncis, il n’est pas juif, et il a été assassiné ! ajouta-t-il en brandissant devant tous le corps du nourrisson.
C’est alors que nous vîmes, tracée à l’encre noire sur le linge qui l’enveloppait, l’inscription suivante : « Yoma 37b. »
Samuel poussa un cri. Joseph manqua défaillir, et je sentis des gouttes de sueur perler sur mon front. Nous savions tous ce que cela signifiait : le traité du Talmud, Yoma, page 37, la page de droite. Oh, mon Dieu !
Le prévôt annonça que l’enquête révélerait la vérité sur cette affaire et qu’il gardait le cadavre de l’enfant.
La foule continuait de hurler ses menaces et ses insultes.
Pourquoi tant de haine ? Nous partageons les mêmes marchés, les bruits de la ville, ses odeurs, ses rues et ses ruelles étroites. Nous écoutons la même musique et nous aimons les mêmes chansons. C’est ainsi, nous subissons notre sort, nous ne pouvons faire autrement, et si notre royaume est une prison, notre prison est un royaume, tant que nous avons accès au trésor secret qui est le nôtre, celui de la pensée de nos rabbins qui ont travaillé pendant des millénaires sur toutes les questions essentielles ou quotidiennes qui hantent l’humanité. Béni soit celui qui donne de la force à ceux qui sont fatigués, qui accorde du pouvoir à celui qui est faible et défend l’innocent. Amen.
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