Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 6 sur 26

Pages du PDF

Le Maître du Talmud

Chapitre 6

 

Il était tard lorsque je rentrai à la maison d’études. Une petite lumière vacillait dans la bibliothèque et j’y trouvai mon maître, la tête penchée sur un livre.

Sire Vives était toujours en train de réfléchir. Qu’il écrive, qu’il enseigne, qu’il mange, son esprit en alerte ne s’arrêtait jamais ! Il vivait la tête et le dos courbés sur la Torah, à tenter de trouver le sens, mais le sens sans cesse lui échappait.

– Éliézer, dit-il, je t’attendais ! Tu as tardé… Je me faisais du souci… Tu n’es pas blessé ?

– Je vais bien, Maître.

– Tu t’es battu ? demanda-t-il en me regardant d’un air attentif.

Je portai la main à ma bouche et je sentis qu’elle était pleine de sang. Je pris un linge pour m’essuyer.

– Les étudiants étaient ivres, dis-je. Ils nous ont attaqués.

– Fais bien attention à toi, murmura-t-il. Je t’ai dit de ne pas prendre de risques… Tu ne m’as pas écouté ! Connais-tu la loi du Pikouah Nefesh ?

– Oui, Maître. Nous l’avons étudiée l’an dernier. C’est un principe essentiel de notre loi talmudique, selon lequel c’est la vie qui prime sur toute autre considération, fût-elle religieuse. Lorsqu’une personne est en danger, par exemple, ce qui importe avant tout, c’est de sauver sa vie. Cela est déduit du Lévitique 18, 5 : « Vous observerez mes lois et mes ordonnances : l’homme qui les mettra en pratique vivra par elles. Je suis l’Éternel. »

– Cela signifie que la valeur ultime du judaïsme, c’est la vie.

– Peut-on mettre en danger sa vie pour sauver notre Talmud, qui défend la vie ?

– Quand une personne est en danger de mort, plus aucun principe de la Torah ne peut s’appliquer. Par exemple, on a le devoir de transgresser le chabbat dans le cas où l’on doit sauver un enfant de la noyade, et évidemment si une femme doit accoucher. Ainsi disent nos maîtres : « Celui qui sauve une vie sauve le monde. » Sauf pour trois cas. Les connais-tu ?

– Il existe trois exceptions à la loi du Pikouah Nefesh, Maître. Le cas où il faut commettre un blasphème ou sacrifier à d’autres dieux, le cas où il faut verser le sang, c’est-à-dire tuer mon prochain, et le cas de l’inceste que l’on serait forcé de commettre. Dans ces trois éventualités, il vaut mieux mourir, d’après la tradition, n’est-ce pas, Maître ?

– Oui, Éliézer.

– J’ai une autre question.

– Je t’écoute.

– Comment un élève peut-il s’affranchir d’un maître tout en lui restant fidèle ?

– Comment un fils peut-il se libérer de l’emprise d’un père tout en respectant le quatrième commandement ?

– Comment auriez-vous fait, Maître, si vous aviez été confronté à ce problème ?

– Si tu sais être à la fois respectueux et contestataire, inventer ton propre chemin en suivant la voie de ton maître, trouver tes idées en t’inspirant de celles qui t’ont été données par ta tradition, alors tu sauras être audacieux, car on ne peut être créatif que dans la fidélité et dans la remise en question d’une vérité qui est socle, base et commencement. Ceci est valable aussi pour nos maîtres face à la Torah.

– Alors, j’ai bien fait de prendre des risques, n’est-ce pas, Maître ?

– Le risque en valait-il la peine ?

Je lui fis part de mon enquête chez les étudiants, des informations que j’avais recueillies, et surtout du fait que l’affaire était remontée jusqu’au roi, qui serait présent, selon mon ami, lors de l’enterrement au cimetière des Innocents, le lendemain.

J’évoquai également la présence des théologiens Eudes de Châteauroux et Guillaume d’Auvergne, ainsi que le discours d’Eudes pour influencer les étudiants.

– Ces nouvelles sont inquiétantes, dit mon maître. Il serait bon que tu te rendes à cet enterrement.

– En tant que Cohen, cela m’est interdit. Je ne peux m’approcher de l’impureté.

– En effet, tu es Cohen, et tu n’as pas le droit d’être en contact avec les morts, ni même d’entrer dans un cimetière.

Sire Vives se tut soudain. Il sembla réfléchir, puis il se leva et alla consulter un ouvrage qu’il feuilleta pendant un moment en caressant sa barbe.

– Éliézer, reprit mon maître en me voyant troublé, te souviens-tu de l’étude que nous avons commencée sur les rêves ?

– Bien sûr, Maître. C’est dans le traité Berakhot.

Je compris qu’il désirait nous laisser un peu de temps pour nous remettre de nos émotions et j’attendis, comme à mon habitude, que sa pensée se dévoile.

– Concernant cette étude, comment savoir quel interprète du rêve a raison et lequel a tort ?

– Je l’ignore, Maître.

– Eh bien, aucun n’a raison ou n’a tort. L’interprétation, vois-tu, est personnelle et dépend autant du rêveur que de l’interprète. Elle est intime et orientée vers une fin : aider le rêveur à faire face à sa peur, celle qui est à l’origine du rêve.

– Mais la vérité, dis-je, le vrai sens du rêve ? Si chacun a sa propre interprétation et que toutes se valent, c’est donc qu’il n’existe point de vérité ? Il y a bien une interprétation plus juste que l’autre ? Sinon, il n’est pas possible de connaître le sens d’un rêve !

– Ce serait comme demander le vrai sens d’un texte. L’interprétation ne révèle pas la vérité, ni même le sens du rêve, dit sire Vives. Elle conduit le rêveur à s’ouvrir aux possibilités de sens impliquées dans ce qu’il dit de son rêve. C’est ce qu’enseigne Rabbi Benaa, qui s’est aperçu que son rêve portait vingt-quatre interprétations différentes.

– Quelles sont les différences entre les interprétations ? Y a-t-il des interprètes qui sont des prophètes ?

– L’interprétation du rêve est multiple car son objectif n’est pas de définir la vérité du rêve, mais de réconcilier le rêveur avec lui-même par une parole créatrice qui lui permet de résoudre ses conflits intérieurs. En cela, l’interprète peut être comparé à un prophète. Si l’on parvient à élucider l’origine de ses problèmes et de ses angoisses, on peut changer sa vie, ou même anticiper les problèmes d’un pays, comme le fit Joseph avec le Pharaon ! À présent, veux-tu lire ce que dit Rav Hisda, s’il te plaît ?

– Rav Hisda a dit : « Un rêve qui n’est pas interprété est comme une lettre qui n’est pas lue. »

– Comment comprends-tu cette phrase ?

– Le rêve surgit dans l’esprit du rêveur lorsqu’il se réveille. Il constate que ce n’est pas lui qui l’a composé mais que ce message lui est parvenu malgré lui, presque à son insu, comme une lettre déposée devant une porte. Il faut donc qu’il aille en parler à un interprète qui l’aide à le déchiffrer. Mais comment se fait-il alors que chaque interprète, aussi compétent soit-il, lise la lettre à sa façon, comme dans l’exemple que cite Rabbi Benaa ? Si tel est le cas, c’est qu’il n’y a pas de vérité ?

– En effet, dit sire Vives, il en va de même avec notre texte de la Torah. Depuis plus de deux mille ans, malgré les milliers d’interprètes qui l’ont lu, il reste inépuisable et aucun rabbin n’a dit le dernier mot. C’est en cela qu’il est révélé : non pas parce qu’il a apporté une révélation dans le passé, mais parce que la révélation est permanente et infinie entre le lecteur et le texte.

– Mais alors, chacun peut choisir celle qu’il veut, selon son désir, son histoire ou les rencontres qu’il a faites dans sa vie ?

– Oui, Éliézer ! Tu viens de comprendre ce que veut dire interpréter. Parmi les multiples lectures possibles de la lettre et, à plus forte raison, des images du rêve, le lecteur et le rêveur finissent par trouver celle qui répond à leur attente et qui leur procure de l’apaisement. C’est ainsi qu’ils voient clair en eux-mêmes.

– Maître, dis-je, croyez-vous qu’un jour les chrétiens nous respecteront et nous comprendront ? Que nous avons le droit d’interpréter la Torah comme nos rabbins nous l’apprennent puisque c’est notre peuple qui l’a reçue et transmise ?

– Éliézer ! Voyons… As-tu écouté ce que je viens de dire ? Disons plutôt que les chrétiens ont leur propre interprétation de la Torah, qui comme le rêve pour les rêveurs leur apporte un sens qui leur convient. Tout le problème est de comprendre que cette interprétation n’est pas la seule, loin s’en faut, et c’est précisément ce que nous enseigne le Talmud. Par exemple, tu ne peux pas être en contact avec les morts car tu es Cohen, c’est un fait. Cependant, rien ne t’interdit de rester à la porte, et d’observer ce qui se passe !

J’avais enfin compris où il voulait en venir. Mon maître trouvait toujours les solutions les plus ingénieuses à tous les problèmes et il avait l’habitude de dire : « Pourquoi s’interdire ce qui est permis ? »

– Ensuite, nous aviserons, ajouta-t-il, et nous verrons bien ce qu’il convient de faire. L’affaire semble prendre des proportions considérables… Je n’aime pas trop que le roi s’y intéresse. Il faut être extrêmement vigilant, et je compte sur toi pour nous aider. D’ici là, je ne peux rien faire d’autre que réfléchir à partir des éléments que tu m’as livrés. Mais tout cela doit rester strictement entre nous. N’en parle à personne. Même pas à tes plus proches amis.

– Pourquoi, Maître ?

– Il se peut qu’il y ait des espions au sein même de notre communauté, murmura-t-il.

– Qui, Maître ?

Je pensai alors à la remarque de Joseph concernant les karaïtes et au mystérieux personnage qui avait mis en garde sire Vives.

– Qui est l’homme qui est venu vous voir, hier ? lui demandai-je. Pour quelle raison se cache-t-il ?

– C’est un homme important à la Cour. Je l’y ai rencontré tantôt, lorsque j’ai été invité par le roi. Nous nous sommes liés d’amitié. Il a décidé de nous aider, et c’est heureux. Mais si le roi ou le prévôt de Paris avaient vent de sa présence ici, sa vie et la nôtre seraient en danger.

Je compris que mon maître ne désirait pas en dire davantage ni révéler l’identité de notre allié. Il se leva, me souhaita une bonne nuit, et je montai dans ma chambre où se trouvaient mes amis.

 

Samuel et Joseph étaient déjà sur leur couche, sous leur couverture, et ils discutaient comme nous avions l’habitude de le faire le soir après avoir révisé nos leçons.

– Où étais-tu ? demanda Samuel. On te cherche depuis tout à l’heure. Ézéchiel est passé dans la chambre, heureusement que tu avais mis tes affaires en boule sous ta couverture. On lui a dit que tu dormais. Il n’a pas vérifié.

– J’étais avec sire Vives, dis-je. Et vous ?

– Pendant ton absence, le prévôt de Paris est venu et il nous a interrogés, répondit Samuel.

– Il nous a entendus tous les deux, un par un, ainsi qu’une dizaine d’autres étudiants et notre instructeur, Ézéchiel…

– Que voulait-il savoir ?

– Si nous connaissions l’enfant, ce que nous pensions de notre maître, de la maison d’études, si nous avions des soupçons… Ce que signifiait Yoma…

– Qu’avez-vous répondu ? demandai-je.

– Que nous ne savions rien, dit Joseph. Ils cherchent à nous accuser. Pour nous détruire, nous expulser et nous tuer, en cela, Louis n’est pas différent de Philippe Auguste.

– Sire Vives a remarqué que l’enfant n’était pas circoncis, rappela Samuel.

– Ce pourrait être quelqu’un du quartier qui a tué un enfant non juif, dit Joseph.

– Mais pour quelle raison ? demandai-je.

– Certains ici sont très religieux, dit Samuel. Ils n’aiment pas les chrétiens, n’est-ce pas, Joseph ?

– Je n’ai jamais dit que je n’aimais pas les chrétiens, répondit Joseph, je pense simplement que nous devrions rester entre nous parce que le monde chrétien en ce moment nous menace. La preuve !

– Toi, tu vis enfermé dans ton Talmud, dit Samuel. Tu ne sors jamais, tu ne regardes même pas les filles le chabbat matin à la synagogue. Tu es marié au Talmud ?

Il se mit à rire, et moi aussi.

– Quel genre de femme chercheras-tu lorsque tu auras fini tes sept ans ici, Joseph ? ajouta Samuel pour le pousser à bout, car il le savait toujours gêné par ces questions-là.

– Je ne sais pas, répondit Joseph. Il est dit dans le Talmud que la femme est frivole.

– C’est une opinion, dis-je. Il est dit aussi qu’elle est plus intelligente que l’homme. Que la femme, c’est ce que l’homme a perdu depuis que Dieu lui a enlevé un côté, et qu’il recherche éperdument.

– Il est dit aussi qu’elle pleure facilement, poursuivit Joseph.

– Et que Dieu compte les larmes des femmes, répliquai-je. Selon le Talmud, il y aurait trois types de femmes. Le type Rachel, comme la femme de Rabbi Aquiba, qui s’est sacrifiée pour que son mari puisse partir étudier la Torah.

– Comme Déborah, dit Joseph, n’est-ce pas ?

– Quelle Déborah ? demanda Samuel.

– La Déborah, dit Joseph.

– Celle d’Éliézer ? demanda Samuel.

– Oui, dit Joseph.

– Tu l’as revue ? ajouta Samuel.

– Non. Hélas, non.

– Dis la vérité ! clama Samuel.

– Je ne la vois plus, je te dis.

– Non, je ne te crois pas.

– Moi non plus !

– On sait très bien que t’es amoureux d’elle, dit Samuel. Pourquoi tu t’en caches ?

– Elle s’est mariée avec un autre homme. Et depuis ce jour, c’est fini entre nous.

– Elle n’est plus mariée, dit Joseph. N’est-ce pas ?

– Oui. Son mari est parti. C’est la raison pour laquelle elle vit chez ses parents.

– Alors, la voie est libre ? Et comme dit Rabbi Eléazar, « tout homme non marié ne peut être appelé homme ».

– Et Rabban Tanhoum dit, complétai-je, « tout homme non marié ne connaît ni la joie, ni la bénédiction, ni le Bien ».

– Et Rava ajoute : ni la paix.

– Cela dépend avec qui on est marié ! dit Samuel. Par exemple, sire Vives. Vous croyez vraiment qu’il connaisse la paix ?

– Celui qui aime sa femme plus que lui-même et la respecte plus que lui-même, l’Écriture dit de lui : tu connaîtras la paix dans ta maison, dit Joseph.

– Tiens, dit Samuel. On a perdu Éliézer.

En effet, je pensais à autre chose… Déborah aussi avait été questionnée par le prévôt et cela me terrifiait.

C’est vrai, à un moment, j’avais cru que nous pourrions être ensemble, réunis sous la houpa. J’avais étudié la Loi, cherché un moyen, non pas de la contourner, mais de mieux la comprendre. Je m’étais interrogé et j’avais posé la question à mes professeurs. Nos maîtres ont toujours trouvé des idées nouvelles. Ils ont écrit des pages et des pages sur tous les sujets, n’y avait-il pas de solution pour nous ? Hélas ! D’après la loi de notre Torah – Lévitique 21,7 –, un Cohen n’a pas le droit d’épouser une femme divorcée. Le Cohen est un prêtre, sanctifié par Dieu. Sa sainteté implique qu’il doit se marier avec une femme pure comme lui, pour fonder une histoire nouvelle, immaculée. Il est le modèle du peuple, il a les meilleurs vêtements, la meilleure nourriture, la meilleure maison, le Temple, il est près de Dieu, il a un corps et un esprit parfaits, et ses enfants lui succèdent !

– Trouve une autre femme ! suggéra Samuel.

– Je ne peux pas. Je ne cherche plus, j’ai arrêté de chercher le jour où je l’ai rencontrée.

– Tu vois bien que c’est un amour impossible… Tu vas rester nazir toute ta vie ?

Que leur dire ? En vérité, j’étais incapable de m’intéresser à qui que ce fût, j’étais suspendu entre ciel et terre, je flottais, j’avais besoin de dormir, de rêver, et d’étudier. Juste étudier : c’était la seule occupation. Tout le reste était superflu et creux.

– Pourtant, il y a des jolies filles à la synagogue, le chabbat ! reprit Samuel.

– Toi tu as rencontré une femme, dis-je. Comment s’appelle-t-elle ?

– Rébecca.

– Elle est belle ?

– Brune, les cheveux longs, les yeux noisette, et un sourire adorable.

– Tu lui as parlé ?

– Un peu… Mais elle n’était venue que pour ce chabbat-là. Ses parents habitent à Rodom. Son père est rabbin là-bas. Il enseigne dans une grande maison d’études, qui s’appelle « la maison sublime ».

– Il faudrait que tu ailles la voir, dis-je.

– Si tu veux, nous t’accompagnerons, proposa Joseph en levant la tête de son livre. Nous pourrons peut-être rencontrer les rabbins de cette maison sublime… Il paraît qu’il y a un maître exceptionnel là-bas, un tossafiste, un élève de Rabbénou Tam !

Jacob Tam, l’un des petit-fils de Rachi, était aussi l’un de ses plus brillants disciples dans l’analyse des mots et des passages talmudiques. Ses élèves venaient d’Allemagne, de Provence, d’Angleterre, de Bohême et même de Russie pour étudier avec lui. On raconte que lorsqu’il vit les gens pleurer à la mort de son illustre grand-père, il était encore un enfant. « Pourquoi ces pleurs ? » demanda-t-il. Sa mère lui répondit que la lumière d’Israël s’était éteinte. « Je la reprendrai et je la rallumerai », dit-il.

– Si j’y vais, dit Samuel, ce n’est pas pour l’élève de Jacob Tam. C’est pour elle !

– L’un n’empêche pas l’autre, dit Joseph. Si c’est ta future femme, tu devrais te présenter aux parents et demander sa main.

– Attendez, pas si vite ! dit Samuel. Je la trouve belle, mais je n’ai pas encore décidé de l’épouser. Je ne l’ai vue qu’une fois.

– Une fois est suffisante, dit Joseph. Regarde Isaac et Rébecca !

– Il ne l’avait même pas rencontrée. Il est dit à leur propos quelque chose de curieux, dit Samuel : « Isaac prit Rébecca, qui devint sa femme, et il l’aima. Ainsi fut consolé Isaac, après avoir perdu sa mère. »

– Il l’a aimée après qu’elle fut devenue sa femme. L’amour n’est pas une condition du rapport intime, c’est une conséquence. Elle devient sa femme parce qu’il l’a prise, et il l’a aimée parce qu’elle est devenue sa femme.

– Étrange, dis-je, j’aurais cru que c’était l’inverse. Elle est devenue sa femme car il l’a aimée.

– Je crois, dit Samuel, qu’en prenant une femme on en vient à l’aimer car elle est l’épouse. L’amour n’est pas au commencement, il se construit à travers les responsabilités communes.

– Ce que les Hébreux ont répondu à Moïse face à la Torah : « Nous ferons et nous écouterons », cela s’applique aussi à l’amour ? demandai-je.

– Eh bien alors, dit Joseph, on pourrait aimer n’importe qui, pourvu qu’on vive avec la personne.

– Parfois, on en vient à la détester, dis-je.

– En tout cas pour nous, c’est ainsi, dit Joseph. Selon notre Loi, on se marie, puis on aime sa femme.

– J’en peux plus d’être nazir, dit Samuel. C’est pas normal, nous sommes comme des moines ! Nous n’avons même pas le droit d’émettre de la semence nocturne involontairement, d’après nos maîtres. Moi, ça m’empêche de dormir.

– La semence représente la vie, dit Joseph. Il ne faut pas la gaspiller. Cela serait comme faire mourir ce qui doit vivre !

– Mais dans le sommeil, c’est involontaire, n’est-ce pas ? Ou alors, c’est considéré comme un assassinat d’enfant par défaut, c’est ça ? dit Samuel en riant.

– Ne parle pas de ça, dis-je en frissonnant.

 

Mes amis finirent par s’assoupir tard dans la nuit, mais l’angoisse me tint éveillé jusqu’au petit matin. Je n’avais plus qu’une idée en tête : protéger Déborah du danger qui se rapprochait de nous. J’entendis le chant des oiseaux et les premiers bruits de la rue, cette rue qui ne cessait de s’emplir de passants et de rumeurs contre nous. Qu’allait-il advenir de nous ? Nous n’avions aucun moyen de nous défendre. Nous vivions en vase clos. Ils pouvaient surgir à n’importe quel moment et nous tuer, comme par le passé. Le théologien, la présence d’Eudes de Châteauroux et celle de Guillaume d’Auvergne à l’enterrement de l’enfant ne laissaient rien présager de bon. Quel était leur lien avec ce meurtre, que cherchaient-ils à en tirer et pour quelles raisons ?

Les paroles du mystérieux ami de sire Vives auguraient du pire pour nous et notre communauté. Il était clair maintenant que le roi Louis, malgré tout ce qu’il annonçait, ne nous aimait pas et qu’il profiterait de la situation pour nous chasser et prendre notre argent, comme l’avait fait son grand-père. Par ailleurs, la menace ne semblait pas seulement venir de l’extérieur : qui étaient ces karaïtes qui détestaient les talmudistes, et dont il ne fallait pas prononcer le nom ? Si nous voulions nous disculper de ce meurtre, il faudrait mener notre propre enquête, comme l’avait compris sire Vives dès le départ. Mais dans quelles directions chez nous, ou en dehors ?

Dans mon esprit, les idées s’entrechoquaient et je me demandais comment mener à bien cette mission. Tout d’abord, révéler la véritable identité de cet enfant et faire savoir qui étaient ses parents, puis découvrir la raison pour laquelle on l’avait retrouvé dans son sang, dans notre rue.

Au petit matin, j’entendis l’un de mes camarades se lever. Je fermai à moitié les yeux pour qu’il ne sache pas que j’étais éveillé. En silence, j’observai son étrange manège. Joseph s’habilla sans faire de bruit. Puis il se glissa en douce hors de la chambre.Les cours ne commençaient qu’à huit heures. Où allait-il ? Dans sa main, il tenait un volume du Talmud. Je n’eus pas de peine à deviner son titre : Yoma.

OceanofPDF.com