Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 9 sur 26

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Le Maître du Talmud

Chapitre 9

 

– Viens, Éliézer, dit Myriam, je vais te soigner. Enlève ta chemise !

J’étais gêné de me déshabiller devant l’épouse de mon maître. J’étais rentré tard et blessé à nouveau, et j’étais tombé sur sire Vives, qui m’avait accueilli et emmené chez lui, dans la petite demeure attenante à la synagogue.

– Tu ne veux pas enlever ta capeline et baisser ta capuche, à la fin ? demanda-t-elle.

Je défis ma tunique maculée de sang. Des plaies couvraient mes bras et je sentais mes jambes endolories par les contusions.

– Allons, vas-y ! Enlève ton pantalon. N’aie pas honte, j’ai un fils, je te rappelle. Même si je ne le vois pas beaucoup depuis qu’il s’est marié. Ça sert à quoi de faire des enfants pour que ce soit d’autres qui en profitent et qu’on ne les voie plus ?

Elle examina mes blessures sur le visage, sur le corps, ainsi que les brûlures dues à l’incendie qui s’était déclenché au milieu de la bataille, et grâce auquel nous avions échappé à la mort. Dans l’obscurité, nous avions réussi à nous cacher et à filer en passant par les toits jusqu’aux quais de Seine, d’où Augustin avait regagné son quartier et moi le mien, tant bien que mal, heureux d’être vivants.

– Quelles sont ces cicatrices sur tes bras ? demanda Myriam. On dirait des lacérations.

– Ce n’est rien, dis-je.

Son regard se figea d’effroi.

– Et ces marques sur ton dos, et tes jambes ! Ce ne sont pas des brûlures. D’où viennent-elles ?

– Un accident, dis-je.

Sire Vives regarda mes blessures.

– As-tu déjà combattu dans ta vie ? demanda-t-il. On dirait une forme de… torture !

– J’ai suivi des leçons d’escrime. J’ai appris aussi à faire face à plusieurs assaillants. Je pense que cela nous a été profitable cette nuit…

– Je savais que tu connaissais beaucoup de choses, mais j’ignorais que tu savais te battre, dit sire Vives, l’air penseur. Qui t’a enseigné l’art du combat ?

– Quand j’étais plus jeune, j’ai reçu une formation par un maître d’armes. J’ai appris à abattre sans pitié quiconque m’attaque avec une épée, mais aussi à épargner le prisonnier dont les mains sont attachées.

Cela, je l’avais gardé pour moi jusqu’à présent. À la maison d’études, tout ce qui était du domaine de l’action ou de la violence était suspect, nous n’avions aucune éducation physique, nous ne savions pas ce qu’était une épée, et je ne voulais pas dire aux autres que l’on m’avait enseigné l’art de l’esquive et de l’estocade.

 

Tu deviendras chevalier. Tu iras dans la maison du seigneur, tu apprendras à t’occuper des chevaux, à chasser et à pratiquer le combat à l’épée avec un maître. Tu apprendras le code d’honneur, auquel tu obéiras aveuglément, et qui définira ta conduite concernant ta façon de manger, de te vêtir et aussi de te comporter avec les femmes. Bientôt, on te demandera de jeûner et de prier pour Notre-Seigneur, de te mortifier, et tu seras adoubé. Puis tu partiras à la guerre. Tu iras faire la croisade avec notre roi. Et ce jour-là, tu seras fier de toi car tu auras accompli ton devoir. Tu iras à Jérusalem pour en chasser l’infidèle.

– L’infidèle, c’est-à-dire ?

– Ceux qui, sur ta route, ne croient pas en Notre-Seigneur : les mahométans et les juifs.

 

– Tu sais qu’ici, nous ne pratiquons pas ce genre d’activité, dit mon maître. Nos seules armes sont les armes de l’esprit et de la parole. Nous refusons toute violence, contre les autres et contre soi-même. C’est interdit.

– Je sais, Maître. Mais si l’on nous attaque, ne devons-nous pas nous défendre ?

– Où t’es-tu battu cette nuit ? demanda sire Vives.

– À la cour des Miracles, murmurai-je.

– Le miracle, c’est que tu en sois revenu ! Nous allons réciter une prière au chabbat prochain pour remercier notre Dieu d’avoir accompli ce prodige. Que faisais-tu là-bas ? Tu sais que c’est l’endroit le plus dangereux de Paris !

Mon maître m’observa avec attention. Ses cernes étaient creusés, ses joues aussi. Son sourire était comme figé et ses sourcils froncés accentuaient les rides de son front.

– Je menais mon enquête.

Je lui narrai alors les mésaventures de la soirée, alors que Myriam appliquait des cataplasmes à base de plantes sur mes blessures.

– J’ai des éléments susceptibles de nous éclairer, ajoutai-je. Il se pourrait que l’enfant trouvé dans notre quartier soit un enfant mort-né, que quelqu’un a acquis contre de l’argent.

– Une machination ourdie contre nous… ? s’étonna Myriam. Mais par qui ? Et pourquoi ?

– Ce peut être Eudes de Chateauroux et les Inquisiteurs, dis-je.

Sire Vives prit un moment pour réfléchir.

– Si nous voulons trouver la vérité, dit-il, nous devrions questionner chaque terme de l’énoncé. Nous disons qu’un enfant a été retrouvé mort dans notre rue. Mais que signifie « mort » ? Est-ce que cela veut dire mort de mort naturelle ? assassiné ? égorgé comme il semble selon les apparences ? ou mort-né comme notre enquête semble le montrer ? Puis se pose également la question de l’enfant. À partir de quand un fœtus est-il un être humain ? « Un enfant est retrouvé mort dans notre rue » peut vouloir dire des choses très différentes, voire antithétiques. La réalité peut paraître semblable mais les enjeux ne sont pas les mêmes.

– Cependant, la question demeure, dit Myriam. S’il s’agit d’une mort naturelle maquillée en meurtre, quelqu’un cherche à nous faire accuser, mais pour quelle raison ?

– Quelqu’un qui veut notre perte, dis-je. Qui nous hait en tant que peuple. Quelqu’un de haut placé puisque Eudes de Châteauroux, Guillaume d’Auvergne et Gauthier Cornu sont allés à l’enterrement.

– Nicolas Donin ! s’exclama Myriam. Il cherche à se venger de nous depuis son excommunication. C’est la raison pour laquelle il s’est allié à Eudes de Châteauroux. C’est lui qui a ourdi cette machination contre nous !

– Maître, pouvez-vous m’expliquer ? dis-je. Vous ne m’avez pas dit pour quelle raison vous avez excommunié Nicolas Donin. C’est une décision d’une gravité extrême, et j’aimerais comprendre. Ce n’est pas par simple curiosité, mais cela me semble être un élément essentiel de l’enquête que nous menons.

Il y eut un silence. Sire Vives me considéra, l’air embarrassé.

– Eh bien, dis-lui, l’encouragea Myriam.

– Après son excommunication, Donin est allé chez les franciscains, rue Saint-Jacques. C’est là qu’il a préparé avec ses amis moines une liste d’accusations contre nous. Il l’a envoyée au pape Grégoire IX afin qu’il prenne des mesures à notre encontre.

– Le pape a reçu sa demande ?

– Hélas, oui. Les calomnies étaient si virulentes qu’il était obligé d’agir. Il a écrit une bulle, qu’il a fait parvenir aux évêques de France, d’Angleterre, de Castille, de Léon, ainsi qu’aux rois de France, d’Angleterre, d’Aragon, et aux dominicains et franciscains de Paris. Dans cette bulle, il disait que Nicolas Donin lui avait écrit au sujet d’erreurs et de blasphèmes trouvés dans le Talmud, il conseillait de faire saisir tous les livres afin de commencer une instruction contre nos écrits.

– À quelle fin ?

– Pour les interdire. Pour nous empêcher d’étudier. Pour nous détruire.

– Quelle vengeance, dis-je. Quelle haine… Pourquoi nous en voulait-il autant ?

– C’est à moi qu’il en voulait, dit sire Vives après un silence. Au départ, il est arrivé de La Rochelle pour étudier le Talmud, disait-il. Il paraissait curieux et désireux d’apprendre, comme les autres. Il se montrait travailleur, brillant, et affichait devant tous un visage plutôt avenant, même s’il avait une lueur sombre et mauvaise dans le regard. Il s’est bien adapté au groupe d’élèves. Il me posait beaucoup de questions, intéressantes, étonnantes parfois, même après les cours, ce qui me plaisait. J’étais content d’avoir un élève qui m’apportait la contradiction, qui me poussait dans mes retranchements, même s’il était parfois dérangeant. Mais les choses ont changé…

– Comment ?

– Je n’aimais pas son approche. Elle était purement théorique. Même quand nous parlions des rêves ou des choses de la vie, cela ne semblait pas faire écho en lui. Il disait que les rêves ne sont pas dignes d’être écrits, ni même interprétés. Il semblait en avoir peur. Envers les autres, il n’exprimait pas d’émotion. Il ne s’intéressait pas aux élèves… Il pensait que le Talmud est inepte et qu’il fallait s’en tenir à la Loi et à elle seule, telle qu’elle est écrite dans la Torah. Mais la raison pour laquelle nous l’avons excommunié est beaucoup plus grave.

– Quelle est-elle ? demandai-je.

Sire Vives ne me répondit pas.

– Il s’est converti au christianisme ? repris-je.

– Pas tout de suite, dit Myriam.

– Qu’a-t-il fait alors ? insistai-je.

Sire me regarda, l’air gêné.

– Dis-lui, Yéhiel ! dit Myriam.

Soudain, nous entendîmes un bruit qui venait de dehors, une cavalcade et des murmures étouffés. Sans tarder, nous sortîmes et nous vîmes avec effroi deux hommes munis d’une torche, qui commençaient à mettre le feu à la porte de la maison d’étude. Nous reculâmes. C’est alors que, munis d’un bélier, ils forcèrent l’entrée et s’engouffrèrent à l’intérieur.

– Oh, mon Dieu ! murmura Myriam.

– Il faut les arrêter, dit sire Vives.

– Non ! Reste ici, Yéhiel ! Ou bien, préfères-tu te faire tuer ?

– Mes élèves ! clama sire Vives. Je ne laisserai jamais mes élèves ! ajouta-t-il en se dirigeant vers la porte, alors que je le talonnais et que Myriam hurlait : « Yéhiel ! »

Les hommes qui avaient forcé l’entrée avaient disparu dans la maison d’études.

Comment ne pas trembler d’effroi devant ce qui était en train de se produire ? Que faire, en vérité, alors que nous n’étions pas armés ? Qui étaient ces hommes ? Étaient-ce des agents du roi ? des badauds ? des étudiants ? Nous pénétrâmes dans la maison, et sire Vives me fit signe de me cacher derrière la porte.

Cours, Éliézer, cours. Comment courir ? Comment ne pas courir ? Se cacher, mais où ? Alors oui, courir… Mais où ?

Je savais ce qui nous attendait et j’étais horrifié. Mon cœur battait à tout rompre. Nous entendîmes un terrible fracas. Des bruits de pas et des cris indiquèrent que les élèves s’étaient réveillés. Après tout, nous étions plus nombreux qu’eux, même s’ils étaient armés. Pourquoi ne pas nous battre ? Si seulement nous étions entraînés… Il n’y avait que moi et sire Vives me regarda, car il s’attendait à ce que je les défende, tous !

Nous nous avançâmes vers la bibliothèque, mais je pus passer au réfectoire et me saisir d’un couteau. Avant que nous n’ayons eu le temps de réagir, les hommes revinrent chargés d’un lourd fardeau, déposé dans des sacs qu’ils traînaient derrière eux.

Alors, interdits devant ce spectacle effrayant, et devant les flammes qui dévoraient la porte de notre demeure, nous comprîmes la raison de leur visite. Ce n’étaient pas les hommes qu’ils étaient venus chercher. C’étaient les livres.

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