Le Maître du Talmud
Chapitre 10
Je descendis sans bruit jusque dans le vestibule. Deux niches creusées dans le mur en pierre blanche abritaient des lampes à huile qui éclairaient et réchauffaient la pièce. Par une porte étroite, on accédait à la salle voûtée qui abritait le bassin, lui aussi illuminé par des lueurs vacillantes propices à la méditation.
Le mikvé se trouvait dans les bas-fonds de la synagogue, à côté de la maison d’études, sous la terre, à plus de six mètres de profondeur. Cette eau, selon les textes, rappelle les fleuves de l’Éden, l’eau du paradis, c’est-à-dire la source originelle. On y descendait par un escalier, qui menait à une antichambre. Celle-ci donnait sur le bassin où les femmes prenaient leur bain rituel, après leurs menstruations, augmentées de sept jours, selon la Loi, période durant laquelle elles n’avaient aucun contact physique avec leur mari.
En vérité, ce bassin rempli d’eau de pluie, non stagnante, ou alimenté de nappes souterraines est l’endroit le plus secret et le plus essentiel de la juiverie : selon les maîtres du Talmud, sa construction est plus importante même que celle d’une synagogue, et on lui donne la priorité dans le cas où il faut choisir. Destiné en premier lieu aux femmes, il est en quelque sorte le temple dont elles sont les vestales. On dit que l’intimité entre l’homme et la femme est le plus beau chef-d’œuvre, si elle est entourée de spiritualité. Le bassin rituel en est la préparation. Ainsi, à la fin de ses menstruations, plus sept jours, la femme doit s’immerger et se purifier avant de retrouver son mari. Car il est écrit dans la Genèse : « C’est pourquoi un homme quittera son père et sa mère et s’unira à sa femme, et ils deviendront une seule chair. » Mais cette union, la moitié du mois, n’est pas permise, ce qui signifie qu’elle n’est pas acquise. L’homme et la femme, au bout de cette période d’abstinence, retrouvent l’ardeur des fiançailles. Comme le disaient nos maîtres, « ce qui nous est constamment accessible perd à nos yeux de son éclat ». Ils se séparent pour mieux se redécouvrir. À chaque cycle, ils deviennent des étrangers l’un à l’autre, et ils se rencontrent comme pour la première fois. Les hommes peuvent également s’immerger dans l’eau, pour ceux qui le veulent, avant le chabbat ou les fêtes, ainsi que les scribes qui recopient la Torah et qui doivent se purifier avant d’écrire.
J’en avais fait l’expérience, pour ma part, dans une circonstance particulière. Je m’étais immergé dans l’eau claire : je m’étais purifié avant le service des Cohen, le jour du dernier Yom Kippour, pour bénir et protéger toute l’assemblée. L’eau me fit du bien, elle lava mon cœur de mes péchés, de mes fautes, celles que j’avais commises sans le savoir et celles que j’avais faites en connaissance de cause, et elle effaça tous les vœux qui me liaient à ma vie passée ainsi que nous le formulons lors de la prière avant le jour du Pardon : « Tous les vœux que nous avons faits depuis le dernier Kippour de l’an passé jusqu’au Kippour d’aujourd’hui, toute interdiction ou sentence d’anathème que nous avons prononcée contre nous-mêmes, toute privation ou renonciation que, par simple parole, par vœu ou par serment, nous avons pu nous imposer, nous les rétractons d’avance ; qu’ils soient tous déclarés non valides, annulés, dissous, nuls et non avenus ; qu’ils n’aient ni force ni valeur ; que nos vœux ne soient pas regardés comme vœux, ni nos serments comme serments. » Ainsi il est possible pour nous de recommencer une histoire dans la sincérité, quelle que soit la vie que l’on a menée avant, quels que soient les fautes et les manquements que l’on ait eus, car l’eau qui vient renouvelle le corps et l’esprit. En m’immergeant, je compris qu’il n’y avait pas de péché originel, ni pour l’humanité ni pour l’homme. Il ne s’agit pas seulement de se laver, comme nous le faisions, lorsque nous allions aux étuves avec Joseph et Samuel, le vendredi matin, pour nous préparer avant l’entrée du chabbat. Nous nous baignions alors dans de grands bacs de bois remplis d’eau chaude et recouverts d’un linge pour éviter les échardes. Le mikvé au contraire est le lieu spirituel où se joue la vie de l’homme, c’est la raison pour laquelle il a inspiré le plus grand des sacrements chrétiens, le baptême. Tu verras, l’eau te lavera de tes doutes et de ta vie d’avant. Tu verras, après, tu seras différent. Tu mourras au péché pour entrer dans une existence nouvelle, avec la force de l’Esprit saint. Si tu souhaites vivre chez nous, avec nous, tu devras épouser notre foi et notre croyance. Sinon, tu partiras ou tu mourras… Luc…accepterais-tu d’être baptisé ?
Elle était assise sur un banc de pierre, le teint pâle, encore plus pâle sans la lumière du jour. Elle habitait ce lieu comme chaque endroit où nous avions été ensemble. La rue, la synagogue, la maison de ses parents, les quais de Seine où nous allions nous promener… Son empreinte était partout depuis ce jour où je l’avais rencontrée.
C’était un soir de Pourim, lors de la prière à la synagogue, pendant la lecture de la Méguila où est racontée l’histoire de la reine Esther, la plus belle jeune femme du royaume qui sauva son peuple du désastre, lorsque le terrible conseiller du roi, Aman, avait forgé le plan d’exterminer les juifs de Perse. Je me rappelle avoir tourné les yeux vers la gauche, là où se trouvait la barrière qui séparait les hommes des femmes, et j’aperçus juste un regard, un regard clair, limpide, profond, ombré de longs cils, un regard calme et serein comme un lac, neutre et bienveillant comme un soleil d’hiver, avec une lueur mystérieuse comme une forêt où l’on pourrait se perdre. Ce regard croisa le mien, et je pensai au Cantique des Cantiques, « tu es belle mon amie, oui tu es belle ! tes yeux sont des yeux de colombe ». Je me tournai vers l’armoire sacrée, et je priai. Qui ? Quoi ? Pourquoi ? Pour échapper à ce gouffre dans lequel je venais de me noyer ? Pour reconnaître que ma vie, simplement, venait de changer ? Je n’osais plus diriger mes yeux vers l’endroit où se trouvaient les femmes, je m’absorbai dans les bénédictions et les hymnes, et lorsque, enfin, je me tournai à nouveau vers elle, qui était là, j’en étais sûr, le regard fixé sur moi, ce fut une conversation muette, une confirmation qui succédait au hasard. Pourquoi ne l’avais-je pas remarquée avant ? D’où venait-elle ? Ainsi je vis son âme, sans voir le reste de son visage, sans même savoir qui elle était, quel âge elle avait, si elle était mariée ou jeune fille, enfant peut-être, ou femme mûre dont la tête était couverte d’une coiffe, puisqu’elle était dissimulée derrière le mur de bois ajouré, et mon cœur frémit à l’imaginer.
Dès lors, je ne pouvais plus prier. Je sentais sa présence, même sans me retourner. Lorsque la prière s’acheva, je sortis et je l’aperçus : la reine Esther ! Tout le monde était déguisé ce jour-là dans la synagogue. Dans sa robe rouge, un voile pudique autour du visage, elle était accompagnée de ses parents et d’une ribambelle d’enfants, frères et sœurs. Je ne pouvais pas lui parler, ni même l’approcher, pourtant, plus rien d’autre au monde n’était possible en cet instant. Elle partit avec sa famille, je la vis qui s’éloignait alors que je me rendais au dîner de Pourim, durant lequel je ne cessai de penser à elle, à cet instant où nos regards s’étaient croisés. Mes amis parlaient, riaient, et surtout trinquaient, car ce soir-là, il fallait boire, jusqu’à dire n’importe quoi, jusqu’à confondre le héros Mardochée et le bourreau Aman ! Ils chantaient et dansaient tous ensemble. Tout me parvenait dans un brouhaha indistinct, comme si je m’étais perdu quelque part au fond de moi-même. En vérité, j’avais besoin de m’isoler pour rêver d’elle, alors que j’étais au milieu de la fête.
Pendant que mes camarades tournaient dans une ronde effrénée, je regardais le plafond, assis sur une chaise, une main sur le ventre, et je réfléchissais à ce qui venait de se produire. Joseph sortit du cercle et vint me voir.
– Je ne sais pas à quoi tu penses, dit-il, mais tu devrais changer de position.
– Pourquoi ?
– Pourquoi ? Parce que tu ressembles à un défunt que l’on va mettre dans la tombe… Tu m’entends, Éliézer ?
– Oui… oui… De loin.
– Tu peux m’expliquer ce qui se passe ?
– Rien ! Je te promets.
– Tu es ivre, ou quoi ?
– J’ai un peu bu, oui…
– C’est bizarre, ça te rend triste. Tu te souviens comme tu chantais à tue-tête, Éliézer, au dernier Pourim ?
– Pas vraiment…
– Tu hurlais des chansons grivoises que t’avais dû entendre chez ton ami Augustin ! Et aussi des chants grégoriens, ceux-là, je ne sais pas où tu les avais appris !
– Quelle honte, dis-je. Je ne peux pas croire que j’aie fait ça.
– D’où te venaient ces airs chrétiens ?
– D’une autre vie.
– Une autre vie ? Tu es mort et ressuscité ?
– En quelque sorte, oui. Ressuscité grâce à sire Vives.
– Tu es bien mystérieux sur ton passé… En tout cas, tu es beau en Mardochée ! s’exclama Joseph, et je lui fus gré de changer de sujet.
Je le regardai : avec son turban, sa tunique orientale et sa moustache postiche, il était le roi Assuérus. Samuel, déguisé en Égyptien, nous rejoignit avec deux gobelets, dans lesquels il versa une bonne rasade de vin.
– Alors ? dit-il en s’asseyant près de moi. Qu’est-ce que tu as ce soir ? Dis-moi.
– Tout va bien… J’ai vu cette fille, à la synagogue… Je n’arrive plus à penser à autre chose qu’à elle. Je veux la voir, la connaître ! J’ai l’impression que ma vie en dépend…
– Ah, c’est ça ! dit Samuel. La nouvelle, celle qui a les yeux verts et les cheveux bruns ?
– Je ne l’avais jamais vue avant.
– Je l’ai remarquée, moi aussi ! Tu lui as parlé ?
– Non, je n’ai pas osé…
– Je crois qu’elle est de Melun, dit Samuel. Ses parents viennent d’arriver dans le quartier.
J’étais dépité que mon ami ait aussi remarqué sa beauté et qu’il ait été assez audacieux pour se renseigner, alors que je ne savais rien d’elle.
– Je pense que je viens de tomber amoureux, dis-je. Amoureux à la manière de Jacob ! C’est-à-dire avec passion. Avec un désir si ardent que je serais capable de soulever des rochers.
– Je ne te reconnais pas, Éliézer, dit Joseph. Qui aurait cru que tu puisses parvenir à un tel niveau de connaissance de la Torah en si peu de temps, si ce n’est à force de volonté et de détermination, et soudain, tu te laisses happer par la première femme qui passe devant toi !
– C’est peut-être sa femme, dit Samuel en hoquetant. Celle qui lui est prédestinée, son âme sœur ! Son zivoug… Tu sais ce que le Talmud dit, dans Sanhédrin 22a : quarante jours avant la conception de l’embryon, une voix céleste proclame : « C’est la fille de tel homme qui lui est destinée. »
– Pour moi, il n’y a qu’elle, dis-je.
– Eh bien, lance-toi !
– Je n’ai aucune chance de l’épouser ni même de l’aborder, dis-je. Je vis ici grâce à l’argent de la communauté, j’ai fait vœu d’abstinence…
– Tu devrais essayer, répondit Samuel en se resservant du vin. Allez, viens danser maintenant !
Je sentis l’alcool me monter à la tête, je suivis mes camarades et décidai de l’oublier pour le reste de la soirée. Même sire Vives était un peu ivre, au milieu des étudiants qui l’entouraient. Sur son visage, se peignait une impression à la fois gaie et mélancolique, c’était le seul moment où il se laissait aller à boire et à exécuter des pas de danse en levant les bras et en tapant des mains. Un étudiant l’accompagnait de sa mandoline et les autres formaient des cercles autour de lui.
– À ton mariage ! me dit-il en levant son gobelet.
Et cette phrase, à ce moment-là, peut-être dans les torpeurs de l’alcool, me saisit de stupeur.
– Comment vas-tu, Déborah ?
Elle me regarda, surprise, avec effroi.
– Qu’est-ce que tu fais ici ? s’écria-t-elle. On avait dit que tu ne devais pas venir ! Jamais…
– Je voulais avoir de tes nouvelles.
– J’ai repris mon travail ici. Je ne sors pas pendant la journée, mais je dois gagner un peu d’argent, pour le bébé et moi.
– Comment va-t-il ? dis-je.
– Il va bien.
– Je ne m’habitue pas à ce silence. Je ne me résous pas à ne plus te voir.
– Nous avions dit… la dernière fois, que nous ne devions plus nous voir. Tu me l’avais promis…
– Je sais, mais j’ai peur pour toi. Tu dois partir, Déborah.
– Partir, où ? Je dois rester ici jusqu’à la fin de l’enquête. Si je fuis, nous sommes perdus.
– Je suis venu te voir, l’autre soir, avouai-je.
– Tu m’as épiée ?
– Je te guettais devant la maison de tes parents. Je t’attendais, au cas où tu sortirais. Pour que rien ne t’arrive.
– Hier il était là, je l’ai vu. J’ai peur, Éliézer. Je sais qu’il rôde et qu’il me suit.
– Il m’a semblé l’avoir vu. Qu’est-ce qu’il cherche ?
– Allons, pars, dit-elle. On pourrait te surprendre. Tu sais bien, des femmes viennent tout le temps ici, et elles parlent entre elles. Les rumeurs vont vite dans la communauté. On raconte tellement de choses, Éliézer.
– Qu’est-ce qu’on dit ?
– On parle de ta vie passée. Les bruits les plus inquiétants circulent à ton sujet. Certains disent même que tu es chrétien ! Si tu viens me voir, on croira que nous sommes ensemble. Ce serait terrible, tu sais bien, ce que les gens raconteraient. Ils diraient que nous sommes amants. Que nous l’avons été, même quand j’étais mariée.
– Je déteste ces rumeurs. Les gens n’ont vraiment rien à faire d’autre que de répandre des bruits, alors que c’est interdit ? Le Talmud dit que colporter des ragots est une faute mortelle. C’est une expression bien sûr, mais cela montre à quel point c’est grave.
– Les gens adorent parler les uns des autres. C’est leur principale occupation. J’entends les femmes entre elles, tous les jours. Je suppose que les hommes, c’est pareil. Qui regarde qui, qui a vu qui… On dirait qu’ils se nourrissent de ça. Moi ça ne m’intéresse pas. Je préfère lire les psaumes, ajouta-t-elle en me montrant un livre posé sur la table, devant elle. Les psaumes m’apaisent et me bercent. Écoute celui-ci, Éliézer : « Comme une biche soupire après des courants d’eau, Ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu ! Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant : Quand irai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ? »
– Du Dieu vivant, oui. Pas du Dieu de la mort. Tu ne peux pas t’enterrer ainsi.
– La synagogue, c’est ce qui me manque le plus, dit-elle. Depuis que je me suis retirée du monde, je n’y vais plus. J’aime bien deviner les hommes derrière la barrière en bois. Je les entends prier. J’adorais te voir, toi, avec ton châle blanc.
– Tu y reviendras, bientôt.
– Quand ?
– Quand tout sera fini.
Nous nous regardâmes pendant un moment. Dans cette angoisse, dans notre silence, il y avait tout ce que j’avais juré de ne plus évoquer, ce que j’avais promis de taire à jamais, devant elle ou devant Dieu. Les vœux, les serments, les engagements. Et jamais comme à cet instant, je n’avais eu autant envie de la prendre dans mes bras, de l’étreindre, de la serrer contre moi et de l’embrasser.
– Avec sire Vives, nous menons une contre-enquête, dis-je. Il se trouve que celle-ci nous mène du côté de Nicolas Donin. Il était présent avec certains membres du clergé lors de l’enterrement de l’enfant. Sais-tu quelque chose qui pourrait nous éclairer ?
– Je sais qu’il a écrit une lettre au pape, pour dénoncer les juifs.
– Il va profiter des circonstances actuelles et du soupçon qui pèse sur nous, au sujet de l’infanticide, pour accuser les talmudistes.
Elle me regarda avec inquiétude.
– Je suis sûre à présent que c’était lui hier. Il m’espionne. J’ai tellement peur.
Elle se mit à trembler.
– Tu sais ?
Elle se ressaisit :
– Il est terrible. Il n’a aucune pitié pour personne. Je suis sûre qu’il a tout manigancé pour nous faire accuser.
– Qu’est-ce qu’il veut ?
– Notre destruction à tous. La mienne, la tienne, et celle de toute notre communauté. Il veut nous mener tous au bûcher. C’est un flambeau de haine pure.
– Pourquoi t’es-tu mariée avec Nicolas Donin, Déborah ?
Je ne lui avais jamais posé la question d’une façon aussi franche. Nous ne parlions jamais de lui entre nous.
– Je t’ai attendu, Éliézer, autant que j’ai pu. Un entremetteur nous a présentés, tu sais bien, je n’ai pas choisi, ça ne se fait pas ; ça a été si vite. Mon père est venu me voir et il m’a dit : « Il est temps pour toi de te marier. » J’aurais voulu étudier, mais ce n’était pas possible, j’aurais pu apprendre un métier, je savais coudre et faire le pain. Mais mon père s’est montré intransigeant. La famille de Nicolas Donin est fortunée. Pas la mienne. Voilà, je me suis mariée et le jour même j’ai compris que j’allais vivre un cauchemar. Sous le dais nuptial, il était absent à lui-même, je crois que c’était le pire jour de sa vie. Et de la mienne aussi. Il n’y avait pas de joie. Cette joie qui doit combler l’époux et l’épouse. Moi je pensais à toi. J’avais le sentiment que j’étais en train de m’égarer et de tomber dans un piège, mais comment m’échapper ? Et qu’aurais-je fait ? Où serais-je allée ?
– Tu serais venue avec moi. Je t’aurais emmenée.
– Que serions-nous devenus, sans les nôtres ?
– Comment était-il, à cette époque ?
– Il était calme, toujours très calme, il ne parlait pas ou peu. Il était obsédé par la Loi, ce que nous devions faire et ne pas faire. Vis-à-vis de moi, il était terrible. Il critiquait tout ce que je disais ou faisais. Les repas que je préparais, les robes que je mettais, les expressions de mon visage, et jusqu’à ma façon de parler, tout l’agaçait. Il ne supportait pas de voir mes parents. Il pensait que mon père avait trop d’ascendant sur moi. Peu à peu, il m’a coupée de mes amis, de ma famille, et même de la communauté. Avec lui, je vivais dans un climat de peur, de tension permanente. Heureusement, il s’est mis à étudier, jour et nuit, et il rentrait de moins en moins à la maison. Le soir, il partait et ne revenait qu’au petit matin, avant de retourner à la maison d’études.
» Un jour, son comportement a changé. Il a arrêté de faire les ablutions rituelles avant de passer à table et de dire la bénédiction « Béni es-tu, Éternel, qui nous as ordonné de nous laver les mains ». Il ne voulait plus que j’allume les bougies du chabbat, car ce n’était pas mentionné dans la Torah. Il mélangeait le lait et la viande, ne portait plus la kippa. Le chabbat était le jour le plus dur de la semaine. D’abord, parce qu’il était là. Ensuite, parce qu’il m’interdisait d’allumer le feu avant, même en hiver, ou de demander à des non-juifs de le faire, comme c’est la coutume lorsque nous avons trop froid l’hiver. Il disait que dans la Torah il est interdit de manipuler le feu le jour de chabbat. Il s’attachait à des lois bien précises sans se rendre compte qu’il était en train de transgresser la plus signifiante, « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
– Est-ce qu’il t’a parlé des karaïtes ?
– Il ne me parlait plus de rien, sauf pour critiquer ce que je faisais, ce que j’aimais, ce que j’étais. Avec moi, il devenait de plus en plus sombre et mauvais. Lorsque je le voyais, j’avais envie de mourir. Il me faisait perdre le goût à la vie. Lorsque j’allais au mikvé, je voyais les femmes se préparer, se laver, se couper les ongles et se purifier pour rejoindre leur mari, alors que moi je rentrais seule le soir, et la mort dans l’âme. Cela aussi, il le méprisait. Il disait que la Torah demande que la femme se lave sous l’eau vive, pas dans un bain stagnant.
– Sous l’eau vive ?
– Dans un ruisseau, ou dans la Seine… Il avait des idées sur tout, et il était pétri de certitudes. Je me demandais souvent ce qu’il apprenait dans l’étude et si cela ne lui servait pas de justification pour dominer les gens en général et moi en particulier.
– Qu’est-ce qui t’a donné la force de te séparer de lui ?
Je me perdis dans ses yeux embués de larmes. Puis elle se redressa et se mit à plier des linges pour cacher sa nervosité.
– Tu le sais bien, Éliézer. Tu ne le sais que trop bien.
Puis elle fit volte-face et ajouta :
– Et même sans cela, je n’aurais pas pu le supporter plus longtemps. Dormir dans la même pièce que lui m’était odieux. Or nous n’avions qu’une seule chambre, même si elle contenait deux couches. Mais qu’allais-je devenir ? Qui allait s’occuper de moi ? Lorsque je lui ai annoncé que je voulais divorcer, il m’a regardée d’un air froid. Il m’a dit qu’il était d’accord, mais j’ai compris, à la façon dont il parlait, que c’était pour préparer un coup, pour se venger de moi. La suite de l’histoire, tu la connais. Un jour il est parti, et je n’ai plus eu de nouvelles de lui. Il avait disparu.
» Et moi, je n’avais pas de guett… Sans acte de divorce, j’étais sa captive. Personne, à l’exception du mari, ne peut procéder à la remise du guett. Pourquoi la Loi est-elle aussi injuste avec les femmes qui divorcent ?
– J’ai étudié ce passage, et je n’ai pas encore trouvé la solution. Le Talmud envisage le cas d’une femme qui serait dégoûtée par son mari dans Ketoubot 63a. Sous certaines conditions, il est dit que les femmes peuvent divorcer sans l’accord du mari.
– Ce n’est pas sûr. J’ai vu sire Vives. Lorsque j’ai su qu’Aaron – alias Nicolas Donin – était devenu moine et qu’il était entré au monastère de la rue Saint-Jacques, j’ai cru que le tribunal rabbinique pourrait me donner le guett. Mais j’ai appris que ce n’était pas possible. Il fallait que je lui demande de me répudier !
– Et alors ? Tu es allée le voir ?
– Ce fut ma plus grande erreur. Je suis allée lui rendre visite au parloir du monastère. Je ne voulais surtout pas attendre davantage… Cette rencontre a semblé le rendre fou, et j’ai mesuré toute l’étendue de sa haine. Je pensais qu’il aurait pitié de moi, mais ce fut tout le contraire. Il m’a dit qu’il ne me le donnerait pas. Jamais. Il a assuré que je resterais sa captive et qu’il ferait tout pour me détruire, moi et… et les miens.
– Pourquoi cette haine ?
– Il m’a eue en son pouvoir, et il ne supportait pas de me perdre.
– Et que s’est-il passé ?
– Je l’ai supplié, imploré. Mais chacune de mes larmes semblait lui donner des idées de plus en plus atroces. Je lui disais que sans le guett, il m’était impossible de mener une vie de femme, de mère. Que toute ma vie était condamnée !
– Comme tu as dû souffrir…
– Il m’a affirmé que toute sensualité portait la marque du péché, même dans le mariage, que l’union sexuelle résultait toujours de la concupiscence et que j’étais une infâme pécheresse. Mieux valait que je devienne abstinente… Pourquoi pas me convertir et entrer au couvent ?
» Cela a été terrible… Je me suis enfuie de ce monastère, je suis allée voir sire Vives et je lui ai exposé mon cas. Allais-je rester captive de cet homme, devenu moine, toute ma vie parce que la Loi ne permettait pas d’accorder le divorce sans le consentement du mari ? N’était-ce pas là une injustice terrifiante ? Ne pourrais-je jamais devenir mère ? Si j’avais un enfant d’un autre homme, il serait un mamzer, un bâtard !
– Qu’a dit mon maître ?
– Il m’a demandé de réfléchir. Il devait chercher une solution.
– Une solution ? dis-je en tremblant. Laquelle ?
– J’ai parlé avec sire Vives de mon mariage, il voulait connaître tous les détails concernant la façon dont s’étaient déroulés la cérémonie et le mariage en lui-même. Il pourrait convoquer un tribunal rabbinique, car il est chef du Beth Din, et avec d’autres rabbins ils seraient à même de statuer sur mon mariage.
– Mais en aucun cas un tribunal rabbinique ne peut donner le guett ! m’exclamai-je. Sinon…
– Qu’est-ce que ça change… ? Tu es Cohen, n’est-ce pas ? Tu dois rester pur. Tu ne peux plus m’approcher. Je suis considérée comme une pestiférée. J’ai perdu mes amies, personne ne me parle. Je suis séparée d’un homme excommunié et maintenant d’un moine ! Je vis comme une exclue. On dirait que les gens ont peur de moi. Même les femmes au mikvé me regardent avec méfiance. Aujourd’hui, Nicolas Donin ne cherche plus qu’une chose : se venger. Dieu sait jusqu’où il va aller ! Quand j’y pense, j’en tremble ! ajouta-t-elle en un sanglot.
Elle se mit à pleurer, le visage dans ses mains. Alors que je m’approchais d’elle pour la rassurer, elle se ressaisit :
– Que va-t-il se passer ?
– N’aie pas peur. Je vais tout faire pour vous sauver, l’enfant et toi.
– Il faut partir cette fois, murmura-t-elle. La nuit tombe.
Chaque pas loin d’elle était lourd et pesant. J’avais envie de lui crier mon amour. Depuis des mois, je me retenais, parce que je ne voulais pas trahir la promesse que nous nous étions faite. Mais à présent il y avait cet enfant mort, cette accusation, et Nicolas Donin rôdait autour d’elle. J’avais refoulé mon sentiment au fond de mon cœur, mais chaque soir, j’y trouvai cette envie d’être avec elle, et la douleur de ne pas l’être. Je pensai au passage que nous avions étudié dans le traité Sotah. La femme, bien sûr. La femme adultère était au cœur de l’énigme. Et il m’apparut évident que pour trouver le coupable, il fallait absolument découvrir qui était la mère de l’enfant mort trouvé dans notre rue.
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