Le Maître du Talmud
Chapitre 16
C’était une journée tristement ensoleillée. Sire Vives avançait dans les rues avec l’officier. Les tanneries, les boucheries, les teintureries déversaient leurs tas d’immondices que ramassaient les charretiers, et il régnait une odeur nauséabonde. Il se fraya un chemin en évitant les animaux, cochons, bœufs, ânes et poules emmenés pour la vente ou l’abattoir. Devant les portes de maisons, des enfants assis sur le pavé jouaient aux osselets. Des diseurs de bonne aventure attrapaient les mains des passants de leurs doigts crasseux, des acrobates et des chanteurs donnaient des spectacles pour quelque monnaie. Partout, de pauvres hères, infirmes et malades, demandaient la charité. Les lépreux cachaient leur visage sous leur capuche et tous s’écartaient avec frayeur sur leur passage, pour ne pas les toucher. La ville était le théâtre d’une telle déchéance et d’une telle injustice que je me demandais comment « notre bon roi Louis » pouvait prétendre à ce titre. Et voilà qu’il s’en prenait aux juifs, qui semblaient bien être les boucs émissaires chargés des fautes collectives d’un pays misérable.
Sans hésiter, je l’avais suivi à travers les rues et les ruelles. De temps en temps, mon maître se retournait et me faisait signe de partir, mais je continuais mon chemin. Abrité par mon long manteau, la tête recouverte par ma capuche, je marchais, derrière lui, sans savoir où nous allions, lancé dans cette aventure qui ne dépendait plus seulement de lui, de nous, mais d’autres forces que celles de l’esprit, qui avaient pris le pouvoir sur nos êtres et qui nous guidaient vers l’inconnu. Les rues étaient si étroites que nous étions obligés d’avancer l’un derrière l’autre, mon maître, l’officier du roi, et moi, pour fermer la marche. Il aurait été impensable pour moi de ne pas rester avec mon maître, où qu’il aille.
Ainsi donc, le cœur vaillant, je pénétrai pour la première fois dans la forteresse du Châtelet. Les gardes nous ouvrirent la porte ; nous pouvions y entrer, mais allions-nous en sortir ? Le château en pleine construction était en train d’être agrandi. Le roi y avait placé la prévôté de Paris, en plus de la sordide prison avec ses multiples cachots aux noms effrayants : l’oubliette, la barbarie, la fosse, où les prisonniers étaient détenus et suppliciés, jetés là sans procès, au milieu des serpents, de la boue et des squelettes, de la vermine et des rats, par notre bon sire.
J’entrai dans la cour intérieure du château à la suite de mon maître, puis nous gravîmes un grand escalier de pierre jusqu’à la salle où siégeait le prévôt, Évrard de Valenciennes. Il portait une opulente robe rouge et un chapeau noir. Son visage sévère était boursouflé comme sa silhouette. Il nous dévisagea de ses yeux globuleux et froids, puis il nous enjoignit de prendre place sur les sièges devant lui.
– Je suis venu avec mon élève, dit sire Vives. Un maître ne se déplace jamais sans son disciple, ajouta-t-il en manière d’excuse.
– Fort bien, sire Vives. Il pourra peut-être vous aider à répondre aux questions que nous avons à vous poser. C’est une étrange affaire que l’assassinat de ce nouveau-né dans votre quartier. On ne sait pas pour quelle raison on l’a trouvé là, ni qui sont ses parents. Personne n’a réclamé le corps de cet innocent, n’est-ce pas ?
– Personne de notre communauté, dit sire Vives. Peut-être vient-il d’ailleurs, d’un autre quartier ?
– Avez-vous une idée qui puisse nous éclairer sur ce meurtre ?
– Comment savoir ?
– Eh bien, vous répondez toujours par une question à une question ?
– La question est souvent plus intéressante que la réponse, dit sire Vives.
– Une femme de la juiverie a mis au monde un enfant il y a quelques jours. Je suppose que vous le savez. Un rabbin est toujours au fait des naissances dans sa communauté.
– En principe, oui.
– C’est bien vous qui célébrez les circoncisions ?
– Moi, ou d’autres rabbins. Nous sommes plusieurs à pouvoir le faire, Messire. C’est un rite essentiel pour les juifs. Peut-être même le plus important. Nous sommes heureux que les naissances soient nombreuses, et parfois il y en a qui surviennent au même moment. Alors nous nous partageons la tâche.
– Vous mutilez l’enfant et faites couler son sang, n’est-ce pas ?
– L’enfant à huit jours ne sent pas grand-chose et ne s’en souvient pas. Mais l’Alliance, ainsi que le préconise la Bible, est marquée dans sa chair, sur son organe masculin, qui symbolise la filiation. Jésus lui-même était circoncis, Messire.
– Il n’avait pas le choix ! Cet acte sanguinaire doit vous prédisposer à perpétrer d’autres actes barbares sur les bébés… L’enfant était un garçon. Je pense que vous connaissez la mère.
– Mais cet enfant qui a été retrouvé mort n’était pas circoncis.
– Peut-être ne l’était-il pas encore. Il est né, nous le savons de source sûre, d’une femme que vous connaissez car elle appartient à votre communauté. Elle s’appelle Déborah, ajouta-t-il en tendant un parchemin manuscrit à sire Vives.
Celui-ci le lut et je le déchiffrai par-dessus son épaule :
« Sachez que l’enfant assassiné porte le signe du Talmud car il est le fils
de la dénommée Déborah, fille de la famille Lévy de Melun. »
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Il s’agissait de Déborah, ma Déborah… Je compris immédiatement ce que cela signifiait : elle allait être accusée. Qui avait écrit cette lettre ?
– Elle nous est parvenue hier, dit Évrard de Valenciennes.
Une question sourdait, que formula aussitôt mon maître :
– Et le père ?
– Qui sait ? dit le prévôt. Elle était mariée à Nicolas Donin, avant qu’il ne quitte votre communauté… Il y a près de neuf mois, n’est-ce pas ?
– Suggérez-vous qu’il est le père de l’enfant ? demanda sire Vives.
– Nous avons des bonnes raisons de penser que c’est cette femme qui a tué le bébé.
– En admettant qu’elle ait eu un enfant, pourquoi l’aurait-elle occis ? demanda sire Vives. Déborah est une femme pieuse, très religieuse, pratiquante. Elle n’aurait jamais tué personne. Et encore moins un enfant. Le sien !
– L’infanticide est un crime d’une lâcheté extrême, qui est durement sanctionné. C’est encore plus grave quand l’enfant n’est pas baptisé. Elle l’a tué, parce qu’il est l’enfant de Nicolas Donin et qu’il désirait le sauver dans la paix du Christ par le baptême. Cette femme a préféré tuer son enfant, que de le voir renaître par Notre-Seigneur !
– Je comprends votre raisonnement, dit posément sire Vives, mais il manque des preuves à ce que vous avancez.
– Des preuves, nous en aurons. Nous savons comment obtenir des aveux. De vous, de vos disciples, et de cette femme. L’élongation, la roue, l’empalement, le feu… Et nous avons de bonnes raisons de penser que non seulement vous-même étiez au courant de ce crime, mais que, en plus, vous l’avez couvert, et peut-être même encouragé.
À ces mots, je sentis mon estomac se tordre. Mon maître était pris au piège. Le prévôt de Paris l’avait simplement convoqué pour l’arrêter et le torturer. Et tout le monde connaissait l’état des prisons du Châtelet : rares étaient ceux qui en revenaient.
– Je saisis votre point de vue, dit-il, mais, ayant vu l’enfant de près, je peux vous dire une chose : si je n’ai pas entendu parler de sa naissance, c’est pour une bonne raison.
– Laquelle ?
– Vous parlez d’un enfant. Mais que veut dire « enfant » ? Dans quel contexte emploie-t-on ce mot ?
– Un enfant, c’est l’être humain qui provient de l’union de chair entre un homme et une femme. Nous sommes bien d’accord sur ce point, sire Vives ?
– À quel âge peut-on parler d’enfant ? Cet enfant était sans doute trop petit pour être un enfant né à terme. Ayant vu beaucoup de bébés, et ayant pratiqué des centaines de circoncisions, je peux vous dire que celui-ci n’est pas né au terme des neuf mois.
– Pourtant, l’enfant a bien été tué ?
– Cela aussi reste à prouver, dit sire Vives, si l’on veut trouver la vérité. On peut dire que l’apparence le laissait croire. Mais est-ce la réalité ?
– Que cherchez-vous à établir, sire Vives ?
– Et si cet enfant avait été retrouvé là, égorgé, pour faire croire à notre culpabilité ? S’il venait d’une autre femme qui l’aurait vendu et que nous le prouvions ?
– Comment allez-vous pouvoir établir ce fait, sans avoir recours à l’aveu du criminel ?
– En droit talmudique, nous avons besoin de deux témoins. Ceux-ci, pour être entendus, doivent avoir vu le crime. Tout comme un aveu ne constitue jamais une preuve, on ne peut pas non plus recevoir un témoignage fait d’après une déduction ou un fort soupçon. J’aimerais, si vous le permettez, aller chercher ces témoins pour tenter de disculper cette femme de notre communauté.
– Allez-vous m’apprendre mon métier et la façon dont s’exerce la justice ? Toute notre justice est fondée sur l’aveu.
– Toute la nôtre le récuse, dit sire Vives.
– L’aveu rend le crime public et constitue la preuve suprême de la culpabilité.
– Cette théorie, Messire, a pour conséquence l’usage de la torture. C’est la raison pour laquelle un aveu ne peut constituer une preuve pour nous.
– Cette jeune femme est soupçonnée sur la foi de cette lettre de dénonciation. Cela suffit à la faire accuser. Quant à la preuve, j’entends vous garder ici, jusqu’à obtenir vos aveux.
– Laissez-moi, je vous prie, Messire, en faire la preuve à notre façon. Ou au moins, puis-je envoyer mon disciple ici présent chercher les témoins qui pourront confirmer son innocence, et la nôtre ?
Le prévôt me regarda, et je sentis une sueur froide couler le long de mon échine alors que mon maître tentait de me sauver la vie, au détriment même de la sienne.
– Puis-je vous raconter une histoire, Messire ? demanda sire Vives.
– Faites.
– Quand Vespasien donna l’assaut à Jérusalem au Ier siècle, un rabbin dit aux Romains : « Pourquoi cherchez-vous à faire détruire la ville et à brûler son sanctuaire ? Tirez une lance et une flèche, et nous partirons. – De même que nous avons tué les autres, de même nous vous tuerons. » Rabbi Yohanan Ben Zakkaï réitéra sa demande plus d’une fois sans résultat. Il comprit alors que la communauté allait périr, et il demanda à ses disciples Rabbi Éliézer et Rabbi Yéhoshoua : « Sortez-moi d’ici, faites-moi un cercueil où je me cacherai. » Ce qu’ils firent. Au coucher du soleil, ils le sortirent en le faisant passer pour mort et le conduisirent jusqu’à Vespasien. « C’est donc toi, Rabbi Yohanan Ben Zakkaï ? dit celui-ci. Que me veux-tu ? – Je ne te demande que la ville de Yavneh où je m’entourerai de disciples pour étudier. Pour te remercier, je te dévoilerai ton avenir. – Parle. – Tu vas être nommé empereur. » Trois jours plus tard, on annonça la mort de l’empereur, qui fut remplacé par Vespasien. Jérusalem fut prise en effet, et le Temple fut détruit en 70. Les disciples de Yohanan Ben Zakkaï poursuivirent l’étude, et ce fut ainsi qu’ils sauvèrent le judaïsme et les juifs, malgré la destruction de leur ville.
» Voulez-vous, à mon tour, que je vous prédise votre avenir ? ajouta sire Vives. J’ai quelques dons en ce domaine.
– Que me demanderez-vous en retour ?
– De laisser partir mon disciple.
Il y eut un silence durant lequel le prévôt sembla réfléchir. Je regardais mon maître avec angoisse, alors qu’il était en train de se sacrifier pour obtenir ma liberté. Je compris également qu’il me faisait passer un subtil message par cette parabole. S’il parvenait à me sortir de cette enceinte, j’aurais pour unique mission de sauver le Talmud et l’étude, comme Rabbi Yohanan Ben Zakkaï.
– C’est d’accord, dit le prévôt. Votre disciple… comment se nomme-t-il ?
– Éliézer, Messire, dis-je. Éliézer Cohen.
– Eh bien, Éliézer Cohen, vous pouvez partir chercher ces fameux témoins. À présent, sire Vives, qu’avez-vous à me dire concernant mon avenir ?
– Méfiez-vous d’un homme, dit sire Vives, un proche du roi Louis… Il sera enfermé avec lui dans une prison lors de leur croisade en Terre sainte et, lorsqu’il reviendra, il voudra vous écarter et prendre votre place. Son prénom se termine comme votre nom.
Lorsque je rentrai à la maison d’études, Myriam m’attendait. Elle ne put retenir ses larmes quand elle comprit que notre maître était resté au Châtelet, enchaîné par nos ennemis. Je tentai de la calmer et de la rassurer sans lui confier les derniers détails de l’enquête, même si je n’étais pas convaincu par mes propres paroles.
– Savais-tu que Déborah avait eu un enfant ? me demanda-t-elle.
– Oui, bien sûr, je le savais.
– As-tu vu ce bébé ?
– Non.
– Tu ne sais pas s’il est vivant ?
– Je suis sûr que oui ! m’exclamai-je.
– Comment en être sûr ?
– Elle me l’a dit.
– Mais tu ne l’as pas vu…
– Non.
– Mon Dieu ! dit-elle. Se pourrait-il vraiment qu’elle soit la coupable ?
– Comment aurait-elle pu tuer son propre enfant ? Et comment aurait-elle mis en danger notre communauté ?
– C’est affreux…, dit Myriam. Tu sais ce qu’on dit ? Dans certains villages, les femmes ont préféré sacrifier leurs enfants plutôt qu’ils ne soient baptisés !
– Je ne peux pas croire cela de Déborah, dis-je.
– Elle est très pieuse, n’est-ce pas ?
– Très…
– Tu connais l’histoire d’Hannah et de ses sept fils. Des soldats romains exigèrent qu’ils se prosternent devant une idole. Ils refusèrent de le faire et furent mis à mort l’un après l’autre. Leur mère, Hannah, loin de les retenir, encouragea ses fils : « Grand est votre mérite de vous sacrifier pour le Tout-Puissant ! » Lorsque le dernier qui avait trois ans fut pris lui aussi parce qu’il ne voulait pas se prosterner, Hannah se jeta d’un toit en disant ces mots : « Si Abraham a voulu sacrifier son seul fils, moi j’ai sacrifié mes sept fils ! » Cette histoire est exemplaire pour beaucoup de femmes qui préfèrent aujourd’hui le sacrifice et le suicide plutôt que de succomber aux croisés ou de se convertir. Sais-tu ce qui se produisit à York, en 1190 ? Les croisés avaient envahi la ville, et les juifs s’étaient réfugiés à la synagogue. Yom Tov de Joigny, le rabbin, a égorgé de sa main soixante fidèles pour qu’ils échappent à la conversion !
– Hélas, murmurai-je. Quelles histoires terribles. Que notre Dieu nous préserve d’en arriver à de telles extrémités, et qu’Il nous délivre de nos ennemis ! Amen.
– Des femmes, des hommes, face aux massacres, tuent leurs propres enfants pour qu’ils échappent à l’Inquisition. Les tossafistes rhénans en parlent dans leurs chroniques. Des communautés entières refusèrent de se baptiser et choisirent la mort plutôt que la conversion. Les juifs de Worms et de Mayence égorgèrent leurs petits en disant : « Il ne faut pas que les croisés viennent les prendre pour les élever dans l’erreur. »
– Comment ont-ils pu en arriver à se suicider alors que notre Dieu est un Dieu de vie ?
– Le pire est en train de s’abattre sur nos têtes. Et chacun est responsable, on ne peut juger personne dans ce cas-là.
– Mais Déborah…
– Imagine la détresse d’une mère à qui l’on arrache son enfant. Le lien charnel est si fort entre une mère et son bébé. Et s’il doit être remis à son plus féroce ennemi, même si celui-ci n’est autre que le père de l’enfant, il y a de quoi devenir folle, n’est-ce pas ?
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