Le Maître du Talmud
Chapitre 20
Le cœur meurtri et soulagé à la fois, je laissai mon maître retrouver sa femme, se soigner et se reposer, et je courus à perdre haleine pour voir Déborah, lui confier mes tourments, lui raconter le retour de sire Vives et tenter de la disculper.
Alaric, le maître des lieux, m’ouvrit la porte et m’annonça qu’elle n’était pas là.
– Où est-elle ?
– Je l’ignore, répondit-il. Elle est partie se promener.
– Se promener ! Mais j’avais dit qu’elle ne sorte pas.
– Ce n’est pas une prison, ici !
– Et Augustin ? Je lui avais confié Déborah.
– Il est allé dans ton quartier. Il te cherchait. Tu ne l’as pas vu ?
– Dans mon quartier, dis-je, mais pourquoi ?
– En général, il s’y rend pour voir son usurier juif…
– De qui parles-tu ?
– Un ami à toi, je pense. Un certain… Samuel. Tu lui demanderas…
J’étais stupéfait. Samuel, l’usurier d’Augustin ? J’avais du mal à le croire.
Comment Samuel s’était-il trouvé à prêter de l’argent à Augustin, alors qu’il était étudiant chez les perushim ? Et pourquoi Augustin ne m’avait-il pas confié qu’il avait fait un emprunt à mon ami ? Il m’avait même demandé de lui trouver quelqu’un…Il s’était certainement lié avec Samuel lors d’un chabbat à la maison d’études, mais pourquoi ne pas me l’avoir dit ? Était-ce le fruit du hasard, ou bien était-il en train de me traquer jusque dans mon quartier, et à quelle fin ? Et d’où mon camarade tenait-il son pécule alors que nous étions sans le sou, incapables même de payer des bougies pour nous éclairer en hiver ? Soudain, je compris pour quelle raison Samuel avait toujours les poches remplies de victuailles et de brioches : à notre insu, il était devenu usurier. Il me l’avait même confié à demi-mot, lorsqu’il disait qu’il s’était découvert un autre talent que celui de l’étude. Ainsi Augustin faisait-il partie de ses clients… Sans doute en avait-il d’autres, et c’était pour cette raison qu’il désirait quitter la maison d’études.
J’étais tellement dérouté que je ne savais plus où aller. Je cherchai un endroit où j’avais l’habitude de me rendre avec Déborah, avant l’événement dramatique de son mariage, lorsque nous parlions d’elle, de moi, de nos aspirations, lorsque nous étions ensemble. Nos conversations duraient alors des heures. Comme elle me manquait !
J’étais terrifié à l’idée du lendemain, je savais que tout était possible : nous serions peut-être arrêtés, mon maître, les autres rabbins, mes condisciples et moi-même. S’ils brûlaient les livres, ne nous brûleraient-ils pas ? Allions-nous en revenir vivants, ou être mis à mort à l’issue du procès, comme cela arrivait parfois ? Et dans ce cas, qu’adviendrait-il de Déborah ?
Soudain, je fus pris de nostalgie en pensant à l’époque où nous nous étions rencontrés, avant tous ces événements. Je parvins à un endroit secret, qu’elle seule et moi connaissions, près d’une berge abritée juste avant la campagne, où un bras de Seine formait comme un ruisseau sauvage et où nous aimions nous arrêter. C’était le crépuscule et je m’assis à côté d’un bosquet. Je regardai passer les bateaux sur le port de Grève, j’aurais pu les suivre, en route vers ma Normandie natale, cette terre maudite que je ne voulais plus jamais revoir.
Soudain je vis une ombre, une silhouette de femme aux longs cheveux bruns. Elle entra dans l’eau, je la suivis du regard et, lorsqu’elle tourna le visage, je vis que c’était elle. Déborah était venue au fleuve, à défaut de pouvoir se rendre au mikvé. Elle s’immergea jusqu’à disparaître totalement, puis elle reprit son souffle, une fois, deux fois, trois fois. C’est alors que son regard croisa le mien. Et pendant un moment, elle resta ainsi devant moi. Puis elle ferma les paupières, comme chavirée, parcourue par un frisson, sans manifester le désir de fuir ni de se vêtir. Je connaissais son odeur, plus douce que la myrrhe, avec une note d’épices et de sucre, d’ambre peut-être et d’onguents, de fleurs aussi, rose, violette et jasmin.
Les yeux ouverts dans la pénombre, je la contemplai. J’avais le cœur serré et l’impression, plus que jamais, de l’aimer d’un amour inaltérable, impossible et réel. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, l’embrasser, mes yeux dans ses yeux, mon corps contre le sien.
Elle s’habilla, revêtit sa tunique, puis sa pèlerine et sa coiffe. Et je sortis brusquement de ma vision : était-ce un songe, une divagation ? Elle avait disparu. J’étais perdu, fou de tristesse, de manque, d’angoisse et d’appréhension. Nous étions des funambules qui hantaient les lieux de notre passé, chacun tissait son fil en cherchant les traces de notre passage. Nous nous y rencontrions, peut-être, ou par magie, dans les méandres de nos mémoires, par les souvenirs communs.
– Éliézer ! entendis-je.
Je me retournai : elle était là, devant moi. Elle prit place à mes côtés.
– Déborah…, que fais-tu, ici ?
– Je devais m’immerger.
Je la regardai, elle était belle, ses joues semblaient avoir repris des couleurs et ses yeux brillaient. Sa silhouette était gracieuse. Elle portait sa longue tunique rouge de toile fine, serrée par une corde, sous une pèlerine sombre.
– Tu n’aurais pas dû quitter le quartier des étudiants.
– Je sais. Mais je ne pouvais pas faire autrement.
– Tu es bien là-bas ?
– Oui, ne t’inquiète pas. Tout le monde est très gentil avec moi.
– Augustin ?
– Il est charmant, il me laisse sa chambre. Il le fait par amitié pour toi. Il t’aime comme un frère.
– Tu dois rester là-bas. Tu ne peux plus en sortir, sous aucun prétexte.
– Je dois aller chercher mon fils !
– Nous irons ensemble, mais ne sors plus, après. Tu es suspecte. Ils te recherchent.
– Qui ?
– Le prévôt, l’Inquisition !
– Je sais, Éliézer. Je tremble, je ne dors plus la nuit. J’ai peur que Nicolas Donin me suive…
– Si Évrard de Valenciennes sait que l’enfant est vivant, il ne peut plus t’incriminer !
– Non ! s’écria-t-elle. Je préfère que l’on m’accuse de ce meurtre, j’avouerai tout ce qu’on voudra me faire dire !
– Pourquoi ?
– Si je dis qu’il est vivant, Nicolas Donin viendra le prendre et il le baptisera ! Ils le mettront au monastère, sa vie sera finie et la mienne aussi !
– Alors, tu préfères te laisser accuser d’infanticide ? m’écriai-je. Tu sais ce que tu risques ?
– Je ne peux pas rester cachée chez Augustin. Cela va finir par se savoir. Il vaut mieux que je me dénonce tout de suite, que je dise que je l’ai tué.
– Tu n’as pas le droit d’agir ainsi.
– Éliézer, qu’allons-nous faire ?
– Partons. Toi, moi et l’enfant.
– Partir, mais où irions-nous ?
– Nous avons une terre, dis-je. C’est la terre de nos ancêtres. Beaucoup de juifs y vivent déjà, et ce, depuis toujours. Mon maître m’en a parlé.
– Quelles chances avons-nous d’y parvenir, avec un enfant ? C’est si loin…
– D’autres l’ont fait, depuis la France. Des centaines de rabbins sont partis vers la terre sainte. Il existe une ville, Acre, sur la mer, où l’on peut accoster. Nos rabbins y ont créé des maisons d’études. La ville a été conquise par les croisés, mais les juifs y vivent en paix. Même notre maître Maïmonide y a séjourné. Là-bas, il est possible d’étudier, malgré la présence des croisés. Et nous ne sommes pas loin de notre ville éternelle, Jérusalem.
– J’ai entendu dire que la disputation a lieu demain. Tu y vas ?
– J’accompagne mon maître. Je ne peux pas le laisser seul. Je viendrai te chercher après, et nous partirons.
– Nicolas Donin sera là… Fais attention à toi, je t’en prie.
– Demain, si jamais je ne reviens pas…
– Ne dis pas ça, s’il te plaît !
– Tu iras là-bas avec l’enfant, promets-moi ?
Elle s’approcha de moi et soudain, je sentis son souffle contre mon oreille.
– N’y va pas, Éliézer. Ne pars pas, je t’en prie.
– Je dois y aller.
– Reste, murmura-t-elle. Reste avec moi. Embrassons-nous, ici… Tu te souviens ?
– Je ne peux pas !
– Sauve-toi ! Sauve-nous.
– Je ne peux pas abandonner mon maître.
– Tu n’es pas obligé d’y laisser la vie.
Il y eut un silence.
– Ce n’est pas ta faute, si Nicolas Donin veut accomplir sa vengeance, dit-elle. Tu n’as pas à la subir ni à te sacrifier !
– Je te promets de revenir, murmurai-je.
Je lui pris la main, nos doigts s’entrelacèrent, nos lèvres se joignirent dans un baiser si intense que je crus que j’allais en mourir.
– Je vois, dit sire Vives, quand je lui fis part de ma discussion avec Déborah, alors qu’il était assis dans la bibliothèque, un livre ouvert devant lui. Cet enfant mort n’est donc pas le fils de Déborah, mais tout le monde veut faire croire qu’il l’est… Le fils de Déborah, quant à lui, est né il y a deux semaines, au moment même du supposé meurtre, et il est en vie.
– Vous l’avez vu, sire Vives ? demandai-je.
– Je l’ai circoncis, en effet, il y a huit jours.
– Mais alors… vous avez menti au prévôt ?
– Parfois il faut savoir donner une autre interprétation des faits. Ou plutôt une autre version de la vérité. Il me parlait bien du fils de Nicolas Donin ?
– Et vous pensiez au fils de Déborah… Il ne faut surtout pas que Nicolas Donin apprenne que l’enfant est en vie. Il serait fou de rage et viendrait le chercher, n’est-ce pas, Maître ?
– C’est la raison pour laquelle Déborah a caché sa grossesse, qu’elle n’a vu personne pendant des mois et qu’elle s’est réfugiée chez ses parents.
– Mais elle l’a vu, dis-je, lorsqu’elle est allée lui demander le guett au couvent.
– Elle pensait le convaincre de lui laisser sa liberté, dit sire Vives. Elle a eu tort. Cette demande l’a enragé. Et il a refusé le divorce. Ce serait donc lui qui aurait acheté cet enfant à Robert Merri, le prince des voleurs, et qui l’aurait déposé dans notre rue, de nuit, enveloppé d’un linge, pour nous faire accuser d’un meurtre rituel ? Puis, poursuivant son implacable vengeance, il aurait envoyé la lettre de dénonciation à Évrard de Valenciennes pour faire arrêter Déborah ?
– La lettre n’est pas de lui, dis-je.
– Pourquoi pas ?
– J’ai vu le parchemin de près, lorsque vous l’avez examiné. Ce n’est pas le parchemin qu’utilisent les chrétiens. C’est un parchemin à nous, Maître !
– À quoi l’as-tu reconnu ?
– Les parchemins des chrétiens sont si rares et chers qu’ils les grattent et les réécrivent. Nous, nous écrivons dans les marges. Celui-ci était vierge de toute écriture et moins épais que ceux qu’ils utilisent, comme les nôtres !
– Ne m’as-tu pas dit que Robert Merri pensait avoir vu un homme aux yeux bleus, qui l’avait même effrayé ? Nicolas Donin a les yeux noirs, il me semble.
Mon maître était ainsi. Sa mémoire était si précise qu’il retenait les moindres détails.
– Aurait-il un complice ? reprit-il. Ou bien, n’est-ce pas lui le coupable ?
– Mais qui d’autre ?
– Nous savons maintenant qu’il s’agit d’un complot. Mais pas d’un meurtre, puisque le pauvre innocent était déjà mort.
– En effet, il était déjà mort quand il a été déposé dans notre rue.
– Donc il a été déposé là pour faire croire à un meurtre. En somme, conclut sire Vives, il s’agit d’une mort naturelle déguisée en meurtre.
– Oui, murmurai-je.
– Dans cette affaire, il nous faudra aiguiser notre jugement et voir les choses d’une manière différente. Je pense qu’à ce stade nous avons tous les éléments nécessaires pour résoudre ce mystère, mais quelque chose nous empêche encore de voir la réalité en face.
– Quoi, Maître ?
– Regarde, dit sire Vives en tournant une page du Talmud. Je suis convaincu que la réponse se trouve ici, ajouta-t-il en désignant le texte. Peut-être même dans un passage que nous avons étudié. Et plus exactement dans le lien entre les quatre pages mentionnées par le mystérieux messager…
– Quel est-il, maître ?
– Cherche ! Moi, je dois me préparer pour la disputation, Éliézer.
– Bien, Maître.
– Va en paix, Éliézer !
– Bonne nuit, Maître. Tâchez de vous reposer. La journée sera rude.
Je fis quelques pas en arrière et il se replongea dans l’étude de son texte.
Je montai dans la chambre, Joseph s’était absenté. Je me rappelai ce que disait Déborah au sujet de Nicolas Donin : elle ne le voyait plus, il partait tout le temps rejoindre les karaïtes. Et soudain, il me vint à l’esprit que cette secte était à l’origine de tout ce complot. L’avenir du judaïsme était entre les mains des rabbins depuis la destruction du Temple, et les karaïtes voulaient depuis toujours reprendre le dessus. Mais jusqu’où iraient-ils ? Jusqu’à nous faire accuser du pire ? Quel était le lien entre notre instructeur Ézéchiel et Joseph ? Connaissaient-ils et voyaient-ils Nicolas Donin ? Cette dernière question me glaça les sangs.
Soudain, je compris pourquoi Joseph n’était pas descendu avec Samuel et moi pour cacher les traités du Talmud lors de l’émeute des étudiants. Il s’était sauvé lui-même et avait pris les devants, sans même se soucier de nous ni des livres. Pourquoi Ézéchiel portait-il des fils de couleur bleue ? Et pourquoi enlevait-il sa kippa, sauf quand il priait ou étudiait ? De même, Ézéchiel prétendait ne pas avoir une bonne vue et nous faisait lire les textes à sa place. Or j’avais déjà pu constater à plusieurs reprises que sa vision était tout à fait normale. De plus, il ne mangeait plus que des repas froids le jour du chabbat. Il avait même refusé l’invitation de sire Vives, le chabbat après le décès de notre ami. J’avais cru que c’était parce qu’il tenait à rester seul, mais je me trompais ! Il disait que le texte de la Torah parlait par lui-même et qu’il était inutile de l’interpréter. Il en revenait à la seule autorité des prêtres du Temple de Jérusalem, détruit en 70. Il restait, en fait, pour convaincre les étudiants. La maison d’études était un vivier pour les karaïtes, une terre fertile où semer les graines de la discorde et du néant. Pour convaincre et pour contredire, comme Nicolas Donin.
C’était Ézéchiel qui avait attiré Joseph vers les karaïtes. C’est pour cette raison qu’ils récusaient l’autorité de sire Vives. Mais, jusqu’où allait leur remise en cause ? Nicolas Donin était karaïte avant de devenir moine. Joseph aussi était karaïte… Combien d’autres parmi nous ? Jusqu’où Joseph était-il allé dans sa contestation du Talmud ? Et jusqu’où irait-il ? Jusqu’à nous faire accuser d’un meurtre, peut-être. Et je me remémorai les paroles qu’il avait eues au sujet de notre maître : « Il devra partir. Le monde des tossafistes a connu ses heures de gloire. C’est fini à présent. Sa mort serait peut-être le seul moyen de sauver notre communauté. »
Moi aussi, je finissais par m’y perdre. À force d’interpréter, voilà que je soupçonnais tout le monde. Pas seulement Nicolas Donin, qui cherchait notre destruction, assurément, tout comme Eudes de Châteauroux, mais aussi Augustin, qui devait de l’argent à Samuel, et peut-être à d’autres gens de la communauté. Avait-il tenté de nous faire accuser pour se débarrasser de ses dettes ? Cette idée me faisait trembler d’effroi. C’était lui qui m’entraînait dans les bas-fonds, il connaissait tous les lieux, tous les malfrats de la ville avec lesquels il était en affaire, au péril de sa vie.
J’entendis un bruit. Je me dressai, instinctivement, devant Joseph, qui me regardait, pâle comme la mort.
– Tu étais chez les karaïtes.
– Bien sûr, dit-il tranquillement.
– Comment oses-tu ?
– Pourquoi ne m’accompagnerais-tu pas ?
– Tu es devenu fou ? m’écriai-je. Que vas-tu faire là-bas ?
– C’est toi qui deviens fou à cause du Talmud, dit-il en s’allongeant sur sa couche.
– Comment lire la Torah en gardant tout, y compris les passages injustes qu’elle contient ? Comment être les gardiens d’une Torah qui n’évolue pas ? Allons-nous attendre le Messie pour faire des changements ? Et toi, tu crois que tu n’es pas victime d’une interprétation ? Il n’y a pas de lecture littérale de la Torah, Joseph. Il n’y a que des interprétations. Les karaïtes sont capables de faire dire à la Torah ce qu’ils veulent. Ces gens contestent non seulement la place des tossafistes et de leurs œuvres, mais ils s’élèvent aussi contre la totalité du Talmud. D’autres abandonnent le judaïsme pour se tourner vers le christianisme. Et ce sont ceux-là qui nous font le plus de mal !
– Regarde dans quel état tu te mets ! Et tu te dis ouvert d’esprit. Les karaïtes montent en puissance. Ils préparent aussi leurs armes. Bientôt, vous serez dépassés.
– Leurs armes ? Quelles armes ? De quoi veux-tu parler ? Pourquoi dis-tu « vous » ? Sois clair, dis-je en tremblant.
– J’en ai parlé à d’autres étudiants, ici. J’avais même convaincu Samuel de venir.
– Ils ne viendront jamais. Ils sont trop intelligents pour ça ! Samuel ne t’aurait jamais suivi. Tout cela ne l’intéressait guère, je l’ai compris depuis peu.
– Ne crois pas ça. Bientôt nous serons trois, puis quatre… Tu es le bienvenu. Pourquoi ne pas essayer, un soir, après l’étude ?
– Mais quel intérêt ? Que faites-vous, si vous n’étudiez pas ?
– Nous étudions, dit Joseph.
– Quoi ?
– La Bible, pas les rabbins !
– Mais que font les rabbins, si ce n’est étudier la Bible ? m’écriai-je.
– Ils s’étudient entre eux. Ils se perdent dans leurs interprétations, en tout cas, moi je m’y perds… Je ne m’y retrouve plus, d’interprétation en interprétation. Je ne sais plus où j’en suis. Je ne sais plus où est la vérité, où est l’erreur. Je ne sais même plus s’il existe une vérité. J’ai l’impression de devenir fou en étudiant, Éliézer. Tu comprends ? Te souviens-tu que l’un des élèves de Rabbi Aquiba est devenu fou à force d’interprétation ?
– Alors, dis-je, pars ! Pars d’ici. Personne ne te force à étudier. Pourquoi restes-tu ? Pour qui ? Quel est ton but ?
– Je ne poursuis aucun but. À quoi fais-tu allusion ?
– C’est toi, dis-je, qui as écrit la lettre de dénonciation de Déborah. Pourquoi ?
Joseph ne répondit pas. Il me lança un regard qui me glaça les sangs.
– Qui t’a convaincu ? demandai-je, ayant soudain une intuition. Qui t’a raconté son histoire ?
Joseph resta silencieux.
– C’est Nicolas Donin, bien sûr. Tu l’as rencontré chez les karaïtes.
– C’était la seule chose à faire, murmura Joseph.
– La seule chose à faire ?
Je le regardai, les poings serrés, et je sentis monter en moi une haine terrible qui me poussait à le frapper, à le frapper jusqu’au sang.
– Tu te rends compte qu’à cause de toi, le prévôt du roi et le peuple recherchent Déborah et qu’elle est en danger de mort ?
– Je suis désolé, Éliézer… C’était la seule chose à faire pour sauver notre maître.
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