Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 2 sur 26

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Le Maître du Talmud

Chapitre 2

 

Vers la fin de l’après-midi, quand l’agitation de la rue se fut quelque peu calmée, sire Vives me demanda de le rejoindre dans la salle du bas. Là se trouvait la bibliothèque, où étaient gardés nos manuscrits et nos livres, quelques centaines de codex conservés avec le plus grand soin dans des armoires creusées à même les murs de pierre. Les élèves pouvaient les emprunter pour les lire ou les étudier dans les étages supérieurs, auxquels ils avaient accès par un escalier logé dans une tourelle. Au premier, il y avait deux salles de cours avec des bancs de pierre et, au second, les chambres où nous dormions, à raison de trois ou quatre personnes par pièce, sans avoir beaucoup d’espace.

Sire Vives me considéra de ses yeux couleur de miel ou de feu, suivant les jours, en lissant sa barbe. Son front creusé par de profonds sillons était le reflet de nombreuses heures à étudier et à réfléchir sur le sens du monde. Son visage s’éclaira d’un large sourire, lorsqu’il enseignait. Ses joues creuses montraient son peu d’appétit pour les choses terrestres, car il était capable de sauter des repas lorsqu’il était absorbé par une étude, il mangeait peu et ne se resservait jamais, en dehors du chabbat. Ses mains longues et blanches étaient lisses et parsemées de taches brunes qui dessinaient comme des lettres sur un parchemin. Sous sa tunique noire, qui tombait jusqu’à recouvrir ses pieds, il portait une chemise de toile blanche qui illuminait son visage toujours empreint d’une expression de bonté et de malice témoignant d’un sentiment de joie profonde et d’un feu intérieur qui ne tarissait pas. Long et mince, il était comme un roseau qui ployait sous le poids du savoir, lorsqu’il se penchait et étendait les mains pour bénir ses proches, ses élèves, ses amis, ou même la communauté.

Il se leva et, dans une attitude que je connaissais bien, il passa en revue les manuscrits de la bibliothèque, comme pour vérifier qu’il n’en manquait pas : les livres du Talmud, qui représentent la somme de toutes les opinions contraires des rabbins qui, pendant tous les jours de leur vie, cherchèrent la vérité sans la trouver, de commentaire en commentaire de commentaire, à l’infini, de siècle en siècle, de millénaire en millénaire. Ce n’est pas un livre, c’est un ensemble d’écrits qui envisagent les lois à partir d’un questionnement contradictoire, énigmatique, parfois mystérieux, souvent incompréhensible ou abscons, qui donne naissance à l’étude. Il existe deux Talmud, celui de Jérusalem et celui de Babylone. C’est le second, écrit au Ve siècle, que nous lisions et dont nous poursuivions l’écriture en terre de France. Conçu par les plus grands rabbins à Néhardéa, Nisibis, Mahouza, Poumbedita et Soura, il est l’aboutissement de la réflexion de quelques centaines de penseurs à partir des enseignements des plus grands maîtres, tels que Hillel, Chammaï, Rabbi Yohanan Ben Zakkaï, Rabban Gamaliel I et II, Rabbi Aquiba, Rabbi Chimon Bar Yohaï, Rav Achi, Ravina, Abaye… Un projet fou, inouï, unique au monde : un livre écrit sur des centaines d’années, par des centaines d’écrivains qui se répondent et discutent entre eux, comme s’ils se connaissaient, autour des sujets les plus divers, à partir du code des lois défini par la Mishna : 613 commandements à respecter, à envisager et à commenter. Un livre qu’on ne finit jamais de lire ni d’écrire !

Sire Vives effleura de la main les vingt volumes, qui contenaient les six ordres de la Mishna, avec en tout 63 traités écrits sur tous les thèmes possibles : les lois de la prière, les produits de la terre, les travaux interdits le jour du chabbat, la fête de Pessah, le Temple, les interdictions de Kippour, les jeûnes, les sacrifices, les vœux que l’on contracte, la femme soupçonnée d’adultère, ou encore l’étudiant qui fait vœu de chasteté, le mariage, le divorce, les dommages causés à autrui, les différends financiers, les biens immobiliers et les contrats en général, les tribunaux, les peines, les faux témoins, les transgressions, les relations avec les autres religions, l’abattage rituel, les lois de la consommation, etc. Mon maître finit par en extraire un traité, qu’il consulta un moment, plongé dans une insondable méditation. Je reconnus le traité Yoma, celui dont le titre était inscrit sur le lange de l’enfant mort. Yoma 37b. Il l’ouvrit, fronça les sourcils, et son visage changea d’expression.

Sire Vives, alias Rabbi Yéhiel de Paris, encore nommé Vivus Meldensis, était né à Meaux, près de la capitale. Il était le disciple de sire Léon, qui dirigeait la maison d’études de Paris : sous ses auspices, l’école talmudique s’était considérablement agrandie, jusqu’à accueillir plus de trois cents élèves.

Parmi ses disciples, se trouvaient Rabbi Meïr de Rottenbourg, dit le Maharam, Rabbi Isaac de Corbeil, le gendre de mon maître, et bien d’autres commentateurs renommés du Talmud. Sa notoriété, immense, dépassait les limites de notre ville. On parlait même de lui à la Cour royale, c’est ainsi que le roi avait décidé de lui attribuer le titre très honorifique de sire Vives de Meaux, Vives étant la traduction en français de Yéhiel, « que Dieu vive ». Mais il restait humble selon l’adage : « Chaque homme doit dire le matin en se levant : “Le monde a été créé pour moi mais je ne suis que poussière.” » L’humilité est la qualité du juste, disait-il. C’était la vertu principale de Moïse. Elle est plus qu’un trait de caractère, elle est aussi la reconnaissance d’une réalité que l’être humain oublie trop souvent.

Nombreuses étaient les tâches qui lui incombaient en tant que rabbin. Il n’était pas seulement le maître, celui qui enseignait le Talmud. Il s’occupait également de sa communauté, de la naissance jusqu’au décès. Il célébrait les circoncisions, les bar-mitzvah, les mariages et les enterrements. Chaque chabbat, il disait la prière à la synagogue et organisait la lecture des rouleaux de la Torah, ou il la faisait lui-même de sa voix mélodieuse car il savait chanter, puis il se tenait au milieu des fidèles pour son sermon sur la péricope de la semaine. C’était un moment que tous attendaient.

Toute la vie de mon maître se déroulait entre la synagogue et la maison d’études, car il se consacrait exclusivement à l’enseignement, qu’il dispensait à ses élèves et à ceux qui le désiraient. Il était observant de la Loi, il avait inventé des proverbes, il était humble et digne de confiance, il craignait Dieu, vérifiait lui-même les textes de la Torah, avait écrit des commentaires et quatre livres, il savait calligraphier, chanter, sermonner. Talmudiste et philosophe, il avait pris la défense du grand Moïse Maïmonide, auteur du fameux Guide des égarés, lorsque celui-ci avait été attaqué pour son rationalisme, parce qu’on lui reprochait de soumettre la religion à la pensée. Il avait envisagé tous les champs du savoir, et il avait choisi pour lui un chemin de justice, car il privilégiait la volonté du Seigneur. Amen ! Puisse le Seigneur lui réserver le mérite d’étudier en profondeur. Ses disciples le suivaient pour bénéficier de ses lumières. Répondre à leurs questions, stimuler leur intelligence, les élever dans le rang du savoir, de la connaissance et d’une existence qui ait davantage de sens et de conscience, telle était sa mission, qu’il accomplissait avec une ferveur et un enthousiasme toujours renouvelés. Quand il parlait à ses élèves, il vibrait avec passion et son visage s’illuminait. Personne n’avait autant que lui pénétré, compris et expliqué les mystères du monde. Il s’occupait aussi de sa famille, son épouse, son fils et ses filles, ainsi que ses petits-enfants, à qui il aimait enseigner la Torah, il voulait les ouvrir à sa beauté, avec leur langage, selon leurs préoccupations. Il représentait notre communauté auprès du roi, afin de la défendre et d’argumenter en notre faveur lorsque nous étions attaqués.

Grâce à sa connaissance du Talmud, qui s’étendait même au domaine des sciences et de la philosophie, sire Vives inventait des objets magiques. Il avait confectionné une lumière qui, allumée le vendredi soir, à l’entrée du jour du repos, pouvait brûler jusqu’au lendemain soir, sortie de chabbat. Il avait également fabriqué pour la porte de sa maison une serrure inviolable, si bien que celui qui désirait l’ouvrir disparaissait par une trappe et s’enfonçait dans le sol. Lorsque le roi Louis eut vent de cette invention, il tint à envoyer un émissaire pour voir ce prodige et, alors que celui-ci tentait d’entrer en forçant la serrure, le sol s’ouvrit sous ses pieds et il disparut. Sire Vives, confus et surpris, le délivra dans les combles et lui enseigna le mécanisme de sa porte et de son feu du chabbat. Le roi l’en félicita et lui demanda de venir se présenter à la Cour. Lorsque les courtisans dirent à Louis que sire Vives refusait de boire le vin qu’il avait touché, le souverain décida de vérifier ces calomnies. Il lui proposa un breuvage, mais sire Vives refusa poliment et demanda de boire l’eau de l’aiguière avec laquelle le roi venait de se laver les mains. « Je ne considère pas comme impur ce que vos mains ont touché mais je ne bois pas le vin non casher car notre religion nous l’interdit », dit-il, manifestant par là une intelligence qui le rendit fameux dans tout le royaume. Louis fut si fortement impressionné par cette rencontre qu’il lui donna le titre de sire, ce qui constituait une forme d’anoblissement très rare pour un rabbin.

Pour tous ceux qui le voyaient, c’était comme si une flamme les avait touchés. Il n’inspirait pas l’effroi, sur son visage se lisaient la tendresse et l’aménité, mais il bouleversait ceux qui l’écoutaient et personne ne sortait indemne de ses leçons. Ses yeux et ses paroles témoignaient d’une relation intense à l’autre. Lorsqu’il donnait un cours, chacun avait le sentiment qu’il parlait de lui, dans son intimité. Il avait un réel intérêt pour tous et une intuition qui lui permettait de deviner les préoccupations de ceux qui l’écoutaient. Il possédait aussi une mémoire extraordinaire. Il se souvenait de chaque détail de la vie de chacun, de chaque nom, chaque visage, chaque événement. Ce qu’il enseignait n’avait rien d’abstrait, tout avait une application concrète. Avec lui, tous étaient les bienvenus, et surtout les brebis égarées. Il savait parler à tous et à chacun en particulier, afin de leur suggérer de penser différemment, mais il respectait les opinions exprimées et il était d’une très grande courtoisie. Il était pénétré par l’esprit talmudique grâce auquel les rabbins concluaient leurs échanges par l’affirmation : « Tout cela et peut-être ! »

Sire Vives était mon maître et moi, Éliézer Cohen, j’étais son élève, son étudiant, son disciple. N’étant pas issu d’une famille de savants ni de rabbins comme certains de ses étudiants, j’avais dû travailler afin d’acquérir les connaissances nécessaires pour me hisser à leur niveau. Je ne savais pas tous les textes par cœur comme plusieurs d’entre eux. Cependant, j’avais le désir de rattraper le temps perdu, animé par une soif d’apprendre, de comprendre, et ma curiosité autant que mes nombreuses questions plaisaient à mon maître, même si je n’étais pas tout à fait comme les autres. Sire Vives m’avait accueilli sans chercher à deviner d’où je venais, sans rien dire de l’étonnement que j’avais lu dans ses yeux, lorsque je l’avais vu pour la première fois : je n’étais pas malingre et chétif comme les étudiants qui pâlissaient à force de passer leurs jours et leurs nuits sur les pages du Talmud. Je ne portais pas alors la calotte noire et la tunique sous ma pèlerine en laine, serrée autour du cou par un cordon pour sortir, et je rabattais toujours ma capuche sur ma tête pour cacher la cicatrice que j’ai le long du cou, près de l’oreille, et la tonsure toujours visible à l’époque où je l’avais rencontré. Je n’avais pas encore de barbe, et l’on voyait mes pommettes hautes et mes yeux bleus bridés qui me venaient de ma mère, originaire de Trèves dans le Saint Empire romain germanique. J’étais charpenté, avec des muscles solides, un corps de guerrier. J’aurais pu être un chevalier, vivre dans une demeure royale, apprendre à chasser, à monter, à m’entraîner et pratiquer la lutte, combattre à l’épée et être au service de ma dame, être adoubé. Je me serais glissé dans ces habits, au lieu de porter la tunique et la kippa, et de baisser les yeux lorsque je croisais le regard des seigneurs. Au lieu de quoi, je ne cessais d’apprendre chaque jour les secrets du Talmud, aux côtés de sire Vives, maître en esprit et en savoir rabbinique.

– Voici ce que je cherchais, dit enfin mon maître en m’arrachant à mes pensées.

Il posa le livre devant moi et ouvrit le traité intitulé « Yoma » à la page 37b, selon l’indication inscrite sur le linge de l’enfant.

Je vis alors apparaître deux pages criblées de notes en araméen, avec deux colonnes principales et des paragraphes secondaires dans les marges à droite, à gauche et en bas. C’était les commentaires, et les commentaires des commentaires, de la loi inscrite au milieu de la page. Sur la marge interne, le texte de notre maître Rabbi Chlomo Ben Yitzhak Hatsarfati, dit aussi Rabbi Salomon fils d’Isaac le Français, alias Rachi, et sur la marge externe, celui de ses élèves, appelés les « tossafistes », les ajouteurs. Ainsi le Talmud est-il composé : la Mishna est le code de nos lois, et la Guemara récapitule les discussions de nos maîtres sur tous les sujets possibles.

La Guemara est commentée par notre maître Rachi, qui est lui-même commenté par les tossafistes. Rachi est le maître de tous, le penseur et rabbin qui a révolutionné la lecture de la Bible. Impossible désormais de lire nos textes autrement que par son regard, à travers ses yeux et sa plume. Sans lui, nous ne serions pas là, à commenter, à écrire et à interpréter la Torah de cette façon-là. Il est le plus grand, le plus fort, le plus précis et le plus synthétique. Après sa formation auprès des commentateurs les plus érudits et les plus compétents de son époque, Rachi revint à Troyes pour gagner sa vie en tant que vigneron et pour fonder une école talmudique qui compta très vite parmi les plus fameuses d’Europe. Ses étudiants venaient de loin pour suivre son enseignement. Il les fortifiait dans leur exigence et les poussait à travailler et à écrire, dans des conditions de vie précaires et difficiles.

La main de sire Vives parcourut la page et s’arrêta sur le paragraphe consacré au jour de Kippour que nous avions étudié quelques jours auparavant. Ce passage m’avait marqué par les nombreuses questions qu’il posait au sujet du mal et du pardon, et je compris que mon maître désirait le lire pour établir un lien avec la mort du nouveau-né. Mais pourquoi m’avait-il choisi entre tous pour l’étudier ?

Avant que je n’aie eu le loisir de lui poser la question, nous fûmes interrompus par un élève de première année, qui venait nous prévenir que sire Vives avait un visiteur. Celui-ci fit signe qu’il pouvait monter.

Je vis arriver un individu qui se glissa vers la pénombre et dont le visage était dissimulé presque entièrement par une large capuche. Sous sa cape, il portait un costume liturgique fait de la dalmatique, longue robe sombre sous une chasuble richement décorée. Un personnage important, me dis-je, qui a besoin de se cacher par peur qu’on le reconnaisse.

– Comment allez-vous, mon cher ami ? dit sire Vives. Cela fait longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir. Venez, je vous prie, nous continuerons notre étude plus tard, ajouta-t-il à mon endroit.

Je sortis pour me rendre à la bibliothèque, à côté de la salle d’études. Elle était humide et sombre, juste éclairée par quatre meurtrières qui donnaient sur la rue et deux lampes à huile. Creusées dans les murs, des armoires contenaient nos manuscrits. Des petites tables permettaient de les déposer pour les consulter.

Je me plongeai dans le traité sur le bouc émissaire, que mon maître m’avait proposé d’étudier. Mais aussi, je tendis l’oreille, discrètement, et je ne pus m’empêcher d’entendre d’abord, puis d’écouter attentivement l’étrange conversation qui se déroulait dans la salle voisine.

– Sire Vives, dit l’homme, pardonnez cette intrusion, mais je devais venir vous voir, en toute hâte. C’est au sujet du meurtre de l’enfant, qui est déjà, dans l’esprit de tous, un crime rituel fait par les juifs. Un infanticide commis pour des raisons religieuses. Un sacrifice humain…

– Le sacrifice animal, dit sire Vives, est une pratique du judaïsme ancien qui n’a plus lieu depuis longtemps, mais le sacrifice humain est barbare et formellement interdit dans nos textes. On le considère comme l’un des péchés les plus graves. Lisez l’Ancien Testament, l’Exode 34,15 ou encore le Lévitique 20,2.

– Je ne l’ignore point, mais on dit que les juifs font couler le sang des enfants chrétiens.

– Ce sont des récits imaginaires, tout le monde sait qu’il nous est interdit de consommer du sang. Nous ne supportons pas de le voir ni de le toucher. Nous laissons tremper la viande dans du sel et la rinçons pendant des heures. Nous avons une sainte horreur du sang qui symbolise la mort et la violence. Ainsi il est écrit dans notre Décalogue : « Tu ne tueras point ! »

– J’entends tout cela, sire Vives, vous savez que vous n’avez pas à me convaincre. Cependant, je viens de voir l’homme qui s’occupe du respect de la loi et des sanctions prises contre les meurtriers et les brigands, le prévôt des marchands, Évrard de Valenciennes, qui a accouru dans votre quartier dès l’annonce de ce meurtre. À se demander si quelqu’un ne l’avait pas prévenu. C’est lui qui s’est chargé de l’affaire. Il est assisté par quatre échevins et par des clercs spéciaux qui veillent à l’expédition et à la consignation des actions entreprises.

– Bien, dit mon maître, et que dit-il ?

– Son enquête se dirige vers votre communauté. Quelque chose se prépare contre vous et je tenais à vous en avertir au plus vite.

L’homme se tut. Il semblait hésiter à parler.

– On ne doit pas savoir que je suis ici, ajouta-t-il.

– Bien entendu, murmura sire Vives.

Je me rapprochai pour entendre la suite de la conversation :

– Rien de ce que vous dites ne sortira de cette maison. Vous le savez, nous n’avons que peu de liens avec l’extérieur.

– Je viens de voir le cardinal-légat Eudes de Châteauroux à la cour du roi.

– J’ai entendu parler de lui, dit mon maître.

– Il est le chancelier de l’université. C’est un proche de Louis. Il prêche pour les croisades et il incite Louis à y participer. C’est un missionnaire. Ensemble, ils ont évoqué le meurtre de l’enfant trouvé dans votre quartier.

– Que disent-ils ?

– Eudes de Châteauroux vous accuse de ce crime.

– Évidemment ! ne put s’empêcher de s’exclamer sire Vives. On nous accuse depuis toujours. Même d’avoir tué le Christ et d’être le peuple déicide !

– Oh, ce n’est pas tout, murmura l’homme. Je pressens qu’il y a quelque enjeu là-dessous, peut-être financier. Cela arrange Louis de penser que vous êtes coupables. On vous reproche aussi l’usure, et votre rapport à l’argent. Notre roi se considère comme le moralisateur de l’usure juive. L’argent des juifs le préoccupe autant que son grand-père Philippe Auguste et son père Louis VIII.

– Je sais, dit sire Vives. Hélas. Dans le royaume, ils envoient des soldats pour enfermer les juifs le samedi dans la synagogue lorsqu’ils y sont rassemblés et pendant ce temps ils se rendent dans leurs maisons afin de les dépouiller et de leur prendre ce qu’ils appellent les captiones.

– Vous êtes considérés comme des serfs, le roi ne tolère pas que les seigneuries soient des refuges pour vous. Il vous fait taxer pour financer la croisade, durant laquelle, comble de l’horreur, il tue les juifs. En même temps, il condamne l’usure juive et la confisque pour la restituer aux débiteurs chrétiens.

– Nous sommes pauvres et nous ne possédons aucun bien, dit mon maître. Nous vivons ici avec l’argent de la communauté, sans jamais rien demander au roi.

– Peu importe les riches, les pauvres. Le roi désire purifier son royaume : c’est le mot qu’il utilise. Il cristallise la haine sur vous. Sa mère Blanche de Castille lui a donné une éducation très rigoureuse. Elle est la fille d’Alphonse VIII de Castille et d’Aliénor d’Angleterre, la petite-fille d’Aliénor d’Aquitaine, qui a organisé son mariage avec le prince Louis, fils de Philippe Auguste. Elle a élevé et éduqué ses enfants d’une main de fer, dans la plus stricte dévotion chrétienne, et elle a fait de son fils un chrétien fervent jusqu’à l’extrême ! Il est en train de construire une chapelle, pour lui et sa famille, et il ne parle que de croisade. Le problème, c’est qu’il est entouré de moines provenant d’ordres mendiants qui détestent les juifs. Et Eudes de Châteauroux a juré votre soumission, je vous le dis. Jusqu’à une certaine époque, il affirmait qu’il fallait convertir par la parole et non par la force. Mais avec l’évêque de Paris, Guillaume d’Auvergne, ils s’occupent désormais de condamner les erreurs dogmatiques et, depuis peu, ils ont durci le ton.

» Dans son sermon contre les Albigeois, il dit qu’il faut détruire les hérétiques par tous les moyens : “Et rogemus Dominum Ihesum Christum ut destruat hereses.” Il cite Isaïe qui critique le peuple juif dans ses prophéties, mais il détourne le sens initial. Auprès des étudiants, Châteauroux fait l’éloge des martyrs qui partent en croisade contre les juifs et les mahométans : les croisés, pour lui, lorsqu’ils massacrent les populations sur leur passage, sont des bergers qui protègent leur troupeau, afin de les sauver de l’enfer certain qui les attend. Il reprend en cela l’idée de saint Augustin et de la violence charitable. Lui et Guillaume d’Auvergne sont également influencés par le théologien Pierre de Montboissier, plus connu sous le nom de Pierre le Vénérable.

– Pierre le Vénérable, murmura le maître. Je connais ses écrits contre les juifs. Il nous a fait un tort considérable.

– L’homme s’est beaucoup intéressé aux autres religions, c’est lui qui a fait traduire le Coran en latin, sous le nom de Lex Mahumet pseudoprophete. Il suit la règle de saint Benoît contre Bernard de Clairvaux. Il a accueilli Pierre Abélard, lorsque celui-ci a été déclaré hérétique, et à sa mort, il a remis son corps à Héloïse, après l’avoir absous de tout péché. Hélas ! Il n’a pas fait état de tant d’humanité en ce qui vous concerne : il est surtout le théologien le plus radicalement opposé aux juifs, comme en témoigne son fameux livre, Contre l’obstination invétérée des juifs. Dans cet ouvrage, il dit que vous vous êtes trompés et que vous persistez dans votre erreur. Il affirme que vous êtes sourds, aveugles, pétrifiés comme les statues représentant la synagogue aux yeux bandés qu’érigent les sculpteurs, à côté de l’Église triomphante. Ce qui est étonnant, c’est qu’il cite nombre d’écrits talmudiques. Ce qui montre qu’il est fort bien renseigné. Mais par qui ?

– Malheureusement, dit sire Vives, nous avons au sein de notre peuple des juifs qui ne se rendent pas compte du tort qu’ils nous causent. Ils croient lutter contre le Talmud et ils sont en train de détruire notre existence même !

– Méfiez-vous, sire Vives, les ennemis sont même chez vous, dans vos écoles. Ils sont les espions d’Eudes de Châteauroux et de Guillaume d’Auvergne qui forment le clan augustinien, en faveur de la seule religion chrétienne, contre toutes les autres doctrines, qu’ils considèrent comme déviantes.

– Une religion chrétienne dogmatique, dit sire Vives. C’est pourquoi ils combattent ceux qu’ils pensent être leurs ennemis théologiques.

– C’est la raison pour laquelle ils s’intéressent à vous.

– Cependant, pourquoi des hommes aussi ambitieux qu’Eudes de Châteauroux et Guillaume d’Auvergne perdent-ils leur temps à lutter contre une minorité fragile, considérée par eux-mêmes comme faible et inapte à la vérité ?

– La réponse se situe dans le livre intitulé Contra Faustum Manichaeum. Saint Augustin y affirme que les juifs sont des témoins, c’est pourquoi ils ne doivent pas être pourchassés. Il pense que vous avez une place au sein même de la chrétienté, car votre Torah prépare l’avènement du christianisme.

– Et vous y croyez, vous, cher ami ?

Il y eut un silence.

– Hélas ! Toute la théologie chrétienne repose sur ce fondement. Les juifs seraient en quelque sorte les vestiges vivants du peuple élu : grâce à eux est né le christianisme, dans ce qu’on appelle la Nouvelle Alliance. Vos ennemis tiennent ce discours : Voici une nation qui est la plus dispersée du monde et qui se réunit partout, qui n’obéit pas à nos lois, et ses statuts et préceptes sont différents de ceux des autres. Il faut mettre fin à cela, et décréter que ceux qui n’agissent pas conformément à nos lois mourront. Pourquoi le judaïsme continue-t-il d’exister puisque le christianisme a accompli toutes ses promesses ?

– En somme, c’est vous ou nous. N’est-ce pas ce que vous êtes en train de me faire comprendre ?

– Je vous le dis, sire Vives, la situation est devenue trop dangereuse. Il y a quatre ans à peine, les croisés ont massacré des juifs en Bretagne, en Anjou et dans le Poitou, hommes, femmes, enfants, passés au fil de l’épée ou piétinés par leurs chevaux. Ce fut tellement atroce que le concile de Tours a interdit aux chrétiens de tuer les juifs et que les croisés qui bravaient cet interdit furent privés de leur statut par la justice ecclésiastique et punis par la loi. Néanmoins, Jean Ier le Roux, duc de Bretagne, a ordonné l’expulsion des juifs du duché. Et les massacres populaires continuent, dans tout le royaume. Hélas ! Ceci n’est que le début d’un cataclysme. Je sais qu’ils préparent une action d’envergure. Louis pourrait vous chasser de France comme l’a fait son père ou, pire, vous massacrer avant cela ! Vous le savez, en tant que juifs, vous êtes la propriété du roi ou du seigneur duquel vous dépendez.

L’homme disait vrai.

Cela pouvait survenir n’importe où, n’importe quand, sous n’importe quel prétexte. Les croisés pillaient et massacraient les juifs dans les villages qu’ils traversaient, de Bourges à Bordeaux, semant la peur, l’horreur et la dévastation sur leur passage. Philippe Auguste n’avait-il pas arrêté et incarcéré au Châtelet à Paris un groupe de quatorze juifs normands, avec trente-cinq autres juifs de la région ?

– J’ai déjà fui, répondit sire Vives. J’étais un enfant, lorsque Philippe Auguste promulgua son édit d’expulsion des juifs. Nous vivions à Meaux avec mes parents, mes frères et mes sœurs. Lorsque l’édit fut publié, nous n’eûmes pas beaucoup de temps pour prendre nos affaires et pour partir. Ma mère avait un bébé qu’elle allaitait encore. Nous avons tout laissé, notre maison, nos meubles, nos livres, nous avons entassé quelques vêtements et de la nourriture dans une charrette, où s’amoncelaient déjà les paquets des autres familles, surmontés d’une flopée d’enfants en bas âge, et nous avons tout quitté. Notre maison, notre quartier, notre ville, notre pays. Nous ne pouvions pas faire autrement : il y avait déjà eu de nombreuses arrestations, nous avions peur d’être pris et brûlés comme nos frères. Des officiers du roi étaient entrés en plein office à la synagogue pour nous dépouiller de tout, de l’or que nous gardions, de notre argent et de nos vêtements. Certains qui furent emprisonnés durent payer une forte rançon pour retrouver la liberté. Le roi avait annulé toutes les dettes contractées envers les juifs, et il se fit verser une partie du montant. Après notre départ, nos synagogues furent saisies, transformées en églises. Nos biens devinrent la propriété du roi, ou alors ils furent loués à des pelletiers, des drapiers et des orfèvres, nos maisons furent confisquées et démolies pour dégager des terrains sans frais afin de construire un marché ouvert dans le quartier juif. On nous imposa les sacrements chrétiens. Que d’hommes et de femmes ont refusé ! Combien ont préféré s’immoler plutôt que de recevoir le baptême ! Combien sont allés jusqu’à se suicider ou à tuer leurs propres enfants pour leur éviter la conversion forcée ! Dans certains villages, un homme était nommé pour égorger des centaines de personnes, hommes, femmes et enfants, avant de se donner la mort.

» Nous avons décidé de survivre. Nous avons pris la route, avec notre famille, nos amis ; femmes, enfants, bébés portés dans les bras, certains à cheval ou dans leurs charrettes, mais la plupart à pied. Nous nous arrêtions dans les villages et demandions un verre de lait et du fromage aux paysans ; ils n’avaient jamais vu de juifs, ils ne comprenaient pas pourquoi nous étions ainsi pourchassés, ni quelle était la raison de cet exode. Notre chemin nous a conduits en Allemagne, à Ratisbonne, où, nous a-t-on dit, se trouvait un grand homme, le rabbin Judah Ben Samuel. Ce fut auprès de lui que j’appris le Talmud. Il m’apprit à développer mes dons de voyance, ayant fait lui-même des prédictions. Concernant Jérusalem, il dit ceci : “Lorsque les Ottomans conquerront la ville sainte, ils régneront sur elle pendant huit jubilés. Ensuite, Jérusalem deviendra la terre interdite pendant un jubilé, puis, pendant le neuvième jubilé, la ville sera de nouveau la possession de la nation juive, ce qui signifiera le début des temps messianiques.” Puisse-t-il dire vrai ! Nous aurions alors un espoir de voir des jours meilleurs !

– Pourquoi ne pas être restés en Allemagne ?

– Philippe Auguste a compris qu’il ne pouvait pas se passer des juifs, qui jouaient un rôle économique important pour le royaume. Il nous a rappelés en 1198.

– Et vous avez pardonné ?

– Et nous sommes revenus.

– Pourquoi ?

– En Allemagne, ce n’était pas mieux. Les juifs étaient redevables de 38 impôts spéciaux. Il y avait un impôt pour naître, pour mourir, pour porter une kippa, se marier. Et les persécutions étaient telles que les suicides collectifs ou familiaux étaient fréquents. La France était notre pays ! Nous y étions nés, nos parents, les parents de nos parents. C’était notre langue, notre culture, notre façon de penser et notre façon d’être. Nous avons convaincu le Rabbi Judah Ben Samuel de venir avec nous. Il a pris la tête de la maison d’études de Paris où se trouvaient trois cents étudiants, et je devins son disciple, bientôt son successeur. Et à présent, nous voici encore menacés. Nous ne sommes pas seuls. Nous avons ici toute notre communauté. Et tant qu’il y aura de l’espoir, je resterai.

– Au péril de votre vie ?

– Sous l’interdiction romaine, au mépris du danger, les rabbins continuèrent d’enseigner à leurs élèves, dans le secret, parfois dans les flammes et sous la torture, ils devinrent des martyrs. Rien n’était plus important pour eux. Et ils donnèrent leur vie pour la sanctification du nom divin. Et ils moururent en récitant le verset, « Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un ». Et vers l’an 400, ils décidèrent de mettre leurs paroles par écrit, de peur qu’elles ne se perdent. Ce fut ainsi que naquit le Talmud.

– Nous sommes entrés dans une époque terrible, reprit le mystérieux individu. Louis est un esprit pratique. S’il le peut, il se servira de ce meurtre contre vous, pour poursuivre sa politique d’unification et de purification du royaume. Il a étendu l’influence de l’Église sur les seigneurs et sur la société séculière. N’oubliez pas que le pape a excommunié le puissant roi Philippe Auguste à cause d’un divorce, et ce faisant, il a en quelque sorte mis au ban le royaume de France puisque tous les sujets sont privés du saint sacrement. Louis veut rattraper cette faute et se rapprocher du Saint-Siège. Il souhaite gagner ses bonnes grâces pour rétablir le pays dans la chrétienté. C’est la raison pour laquelle il se montre avant tout un bon chrétien. Et un bon chrétien doit pourfendre les hérétiques.

– Ce qui signifie, pour nous les juifs ? demanda mon maître.

– Jusqu’ici, vous pouviez étudier, mais à présent… il vous faudra être discrets et vous cacher afin de perpétuer votre tradition. Et pour ce qui est du crime survenu dans votre rue, je ne doute pas qu’il s’agit d’un complot destiné à vous chasser d’ici, ou pire ! À vous arrêter, vous et vos disciples. Je vous en conjure, sire Vives, fuyez ! Partez ! Partez dès demain, si vous voulez mon conseil. Ne restez pas ici ! Vos jours sont en danger !

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