Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 23 sur 26

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Le Maître du Talmud

Chapitre 23

 

Je sortis de l’enceinte du château avec les quatre rabbins, sire Vives, sire Morel, Judah Ben David et Moïse de Coucy. En cette fin d’après-midi, le soleil tardait à se coucher et dardait sur la place de Grève des rayons rouges et orange. Au milieu, se trouvaient le gibet et la potence, vide. Je repensai avec effroi à la vision d’horreur que j’en avais eue, la nuit, lorsque j’avais cru que mon maître avait été pendu. J’en eus des frissons. Devant nous, la Seine scintillait de mille feux. Des bateaux avaient accosté et de grandes plaques de bois en étaient débarquées pour être transportées vers la ville. Sur le marché, les artisans vendaient leurs marchandises sur des étals, bois, tuiles, pierres de taille, ainsi que des produits de l’artisanat et de la nourriture, autour desquels une foule se pressait au milieu d’un essaim de mouches et de moustiques, dans un brouhaha fait des marchandages et des cris des vendeurs d’eau pour attirer les passants. Il flottait dans l’air une odeur de cuir et de charbon de bois.

Nous étions là, sains et saufs, à profiter du crépuscule sur Paris. Mais autour de nous, les morts s’accumulaient, celle de l’enfant, puis celle de Samuel, et enfin celle de Gauthier Cornu. J’en eus une sorte de vertige. Les quatre maîtres se rassemblèrent au milieu du pavé dans un conciliabule qui devint vite enfiévré : ils disputaient au sujet de la disputation. Bien entendu, ils n’étaient pas d’accord avec l’interprétation qu’il convenait d’en donner.

– Tu le connaissais donc, l’archevêque de Sens, Gauthier Cornu ? demanda Morel de Falaise à sire Vives.

– Nous nous sommes rencontrés à la Cour, répondit-il. Nous étions devenus amis. Au péril de sa vie, il est venu nous informer de ce qui se tramait contre nous et sa parole ne s’est jamais démentie. Sa mort est fort étrange, au moment même où il allait s’exprimer en notre faveur. J’en suis convaincu, comme je l’ai dit.

– Mais qui ? Et pourquoi ? demanda sire Morel de Falaise.

– Peut-être parce qu’ils ont su qu’il était de notre côté. Voilà un autre mystère, qu’il nous faut résoudre.

– Sans doute est-il lié à l’affaire du crime rituel, dit Moïse de Coucy.

– Que penser de tout cela ? demanda Judah Ben David.

– Pourquoi toute cette haine ? dit Morel de Falaise. Nous appartenons au royaume de France à part entière. Nous parlons français, nous désirons la victoire de la France quand elle est en guerre, nous participons à la prospérité de notre pays, pour autant que nous le puissions. Quand ils nous chassent, ils finissent par nous rappeler. Et pourtant, ils nous détestent. Ils nous haïssent de façon viscérale, irrationnelle, inexplicable.

– Il existe une multitude de raisons avancées par le Talmud et par nos sages, dit Moïse de Coucy, mais toutes ces raisons réunies ne peuvent expliquer une haine aussi profonde, aussi violente, à notre encontre. Notre existence sous le soleil semble être à elle seule une erreur de l’Histoire à leurs yeux. Une erreur qu’il faut absolument rectifier, quitte à faire couler le sang et à user de la plus grande cruauté. Quitte à sortir de l’humanité ! Et tout cela est justifié par la religion.

– Je suis sûr, dit Morel de Falaise, que nous les avons vaincus. La reine Blanche était émue après ta belle tirade, ajouta-t-il à l’adresse de sire Vives. Et tout le monde sait qu’elle a un grand ascendant sur le roi.

– Je crois en effet que la reine Blanche a changé d’avis au cours de la discussion, c’est une femme intelligente, et sensible, mais qu’en est-il des autres ? Ils restent nos ennemis implacables. Regardez ce qui est arrivé à Gauthier Cornu !

– Je suis sûr, dit Morel de Falaise, qu’ils finiront par entendre raison. Dans la mesure où nos écrits ne sont pas hérétiques, pourquoi devraient-ils les détruire ?

– Je te reconnais bien là, Morel ! dit Moïse de Coucy. L’éternel optimiste ! Ni Eudes de Châteauroux, ni Guillaume d’Auvergne, ni même le roi n’ont l’intention de nous laisser étudier le Talmud, c’est évident ! Sans parler de Nicolas Donin. Ils n’étaient pas là pour être convaincus, mais pour nous condamner. Ce n’était pas une disputation, c’était un tribunal. Ce qui est important à leurs yeux, c’est que tout le long de la dispute nous ayons refusé d’abjurer notre foi. Au contraire, nous avons usé de persuasion.

– Que pense le roi Louis à présent ? demanda Judah Ben David.

– Il n’est pas contre nous, dit Morel, j’ai vu dans son regard qu’il avait beaucoup de considération pour sire Vives.

– Je crois au contraire qu’il nous hait, intervint ce dernier. Il veut purifier le royaume et il nous considère comme impropres à y vivre. Sauf pour l’argent des usuriers. Gauthier Cornu nous a révélé que Louis, sous son masque de maître de justice et de bon roi chrétien, est un fanatique qui met notre pays à feu et à sang. Il laisse brûler et massacrer les cathares pour étendre son pouvoir sur le sud de la France. Avec nous, ce sera pareil. Il aurait très bien pu ne pas réagir à la lettre du pape, comme les autres souverains. N’as-tu pas vu qu’il se délectait des paroles de notre ennemi Nicolas Donin ?

– Mais Blanche nous respecte ! dit Morel.

– Dans ce cas, dit Judah Ben David, c’est toujours la mère qui prime.

– Pas du tout, dit Moïse de Coucy, c’est le pouvoir politique qui l’emporte, car l’enfant devenu un adulte sort de l’influence maternelle !

– Ni l’un ni l’autre, dit Morel de Falaise, c’est le pouvoir de sa femme qui prime, car l’homme passe de sa mère à sa femme !

– À mon humble avis, dit sire Vives, le vrai pouvoir, c’est celui de Dieu. C’est pourquoi notre confiance en Lui est totale et que notre foi nous soutient.

Il y eut un silence. Les rabbins se regardèrent pendant un moment, perplexes.

– Que viens-tu de dire ? demanda Moïse de Coucy.

– Nous devons nous en remettre à Dieu, répéta sire Vives.

– Ah non, dit Judah Ben David. On avait dit qu’on n’aborderait plus le sujet !

– Pourquoi pas ? dit Moïse de Coucy.

– Nous venons de sortir de cinq heures de disputation, fit remarquer sire Vives.

– Eh bien, c’est le moment ou jamais, dit Moïse de Coucy. Ne nous voilons pas la face. Peut-être est-ce la dernière fois que nous nous voyons, mes frères ! L’Inquisition va frapper notre communauté. Nous devrons fuir, nous disperser, être baptisés, ou mourir. Il est temps de savoir.

– Retrouvons-nous demain si vous le voulez bien, proposa sire Vives.

– Chut, taisez-vous, mes amis, dit Morel de Falaise. On pourrait nous entendre. Vous savez ce que nous risquons, ajouta-t-il en désignant le gibet.

– Allons-y, lança Judah Ben David en retroussant ses manches. Je suis prêt. J’ai bien affûté mes arguments depuis la dernière fois. Et la disputation m’a échauffé l’esprit.

– Je suis partant, dit Moïse de Coucy.

– Si vous y tenez, dit Morel de Falaise.

– Si vraiment nous devons débattre de ce sujet, faisons-le dans notre maison d’études, à l’abri des regards et des oreilles malveillantes, murmura sire Vives.

 

C’est ainsi que nous nous dirigeâmes, mon maître et moi, ce soir-là, avec les trois autres rabbins, vers la maison d’études. Nous marchions plongés dans nos pensées, sans parvenir à les exprimer. Encore affaibli, sire Vives semblait épuisé, son souffle était court. Ils avançaient l’un derrière l’autre, et je fermais la marche tout en réfléchissant à la disputation.

Si la reine Blanche était de bonne foi et qu’elle avait écouté les uns et les autres avec sincérité, en revanche, les théologiens chrétiens, guidés par Nicolas Donin, ne cherchaient pas tant la discussion que la dissuasion et la domination. Quant à Louis, comme le disait mon maître, il semblait animé d’une volonté de puissance aussi forte que son sentiment chrétien, qui le poussait à se servir de l’un pour asservir l’autre.

– Gauthier Cornu était-il de notre côté, Maître ? demandai-je.

– Oui, dit sobrement sire Vives.

– C’était donc lui, l’homme mystérieux qui venait nous voir ?

– En effet, c’était lui.

– Vous aviez réussi à le convaincre ?

– Il m’a fait la grâce de m’écouter.

– Avec quels arguments, Maître ?

– Avec un seul argument, Éliézer. Mais il est puissant.

– Lequel, Maître ?

– L’étude. C’est en étudiant qu’il a été convaincu que nous étions…

– … innocents ?

– Oh non ! dit sire Vives.

– Quoi, alors ?

– Coupables. Coupables d’être rebelles. Coupables d’être différents. Coupables d’inventer une forme de pensée qui remet toujours tout en question et qui n’offre pas de solution. D’être contre le dogme et contre l’Inquisition. Contre la religion surtout, si on appelle religion le fait d’opprimer les autres au nom de Dieu. Coupables d’avoir vaincu Dieu ! Et c’est pour cette raison qu’il voulait nous défendre.

– Pensez-vous que Nicolas Donin a tué Gauthier Cornu ?

– Il est celui qui inspire les meurtres et les massacres. Mais irait-il jusqu’à tuer lui-même ?

Il ralentit le pas.

– Que pensez-vous, Maître ?

– Je pense, Éliézer, que Déborah et toi, vous êtes en danger. En particulier toi… Tu sais qu’ils t’ont reconnu. Ils savent qui tu étais… Luc d’Apremont, était-ce ton nom ?

Il y eut un silence. Pour la première fois, je sentis que sire Vives me posait véritablement la question de ma vie d’avant.

– Éliézer, murmura sire Vives, je savais que ton histoire était difficile, oui. Mais je n’imaginais pas que tu étais allé aussi loin. Tu as finalement fait le chemin inverse de Nicolas Donin. Il est parti loin de nous et il a renié ses origines. Toi, tu es revenu à ton peuple.

 

Aussitôt arrivé à la maison d’études, épuisé, je montai dans la chambre et je me couchai sur le lit tout habillé. Joseph était là, il ne dormait pas.

– Je vous attendais, dit-il. J’étais inquiet ! Que s’est-il passé ? Qui est victorieux ?

– Je pense que nous avons gagné. C’est-à-dire en fait que nous avons perdu. Puisque le jeu, c’était : qui perd gagne.

– Tu es rentré avec sire Vives ?

– Il est en bas, avec les autres rabbins.

– Ils sont tous là ?

– Ils débattent.

– Encore ?

– Oui. Ils débattront toujours, jusqu’au dernier souffle.

– De quoi ?

– Tu ne sais pas ?

– Non !

– De Dieu ! dis-je.

– De Dieu ? Que veulent-ils savoir à Son sujet ?

– S’il faut s’en remettre à Dieu ou à l’homme.

– Quoi ? s’exclama Joseph.

– Et alors ?

– Et alors… Je t’avais bien dit qu’ils étaient fous.

– De quel côté es-tu, Joseph ? Parfois, je me le demande.

– Du côté de Dieu, justement.

– Mais jusqu’où irais-tu pour Dieu ? C’est la question essentielle. Comme Louis, jusqu’à faire massacrer des innocents ? jusqu’à envisager de sacrifier ta vie, tel notre maître ? ou jusqu’à vouloir nous supprimer, avec tes amis karaïtes ?

– Ce n’est pas vrai ! dit Joseph. Tu les crois coupables ?

– Ils nous haïssent. Toi aussi. Je ne te fais plus confiance.

– Je suis désolé, Éliézer. J’ai eu tellement peur, tu sais. Tellement peur de vous perdre. Je suis heureux que vous soyez rentrés.

Je le regardai, il avait l’air perdu et sincère. Mais comment lui pardonner son lien avec notre ennemi le plus terrible, et aussi d’avoir mis la vie de Déborah en danger par cette lettre infâme ?

– Je ne sais pas ce que tu fais encore ici. Tu devrais partir chez tes amis les karaïtes.

– Je ne peux pas quitter la maison, alors que nous sommes attaqués de tous les côtés, murmura Joseph. Et sire Vives me manque cruellement. J’ai compris plein de choses en vous attendant. J’ai eu tellement peur.

Joseph se leva et s’agenouilla devant moi.

– Je t’en prie, dit-il. Bénis-moi.

– Quoi ?

– Tu es Cohen, bénis-moi !

– Pourquoi te bénirais-je ?

– Je sais que tu vas partir. Alors, bénis-moi.

– Je ne sais plus de quel côté tu es. Je ne sais pas ce que tu as fait… J’en viens à me demander si ce n’est pas toi qui as dit aux étudiants de venir dans notre maison. Comment te bénirais-je ?

– Comment aurais-je fait une chose aussi atroce ?

– C’est bien toi qui as écrit la lettre de dénonciation.

– C’est moi, et je me repens auprès de toi. Pardonne-moi. J’ai tout compris, à présent, je ne suis plus dupe. Bénis-moi. J’ai besoin de ta bénédiction.

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