Le Maître du Talmud
Chapitre 26
Ce fut donc ainsi que nous prîmes la fuite après la brillante démonstration de sire Vives, sans tarder, de peur que le prévôt ne change d’avis.
Cette nuit de chabbat, en vertu de la loi talmudique du Pikouah Nefesh, de la préservation de la vie, sire Vives, sa femme, Déborah et Jacob avaient été arrachés à leur maison, leur salle d’études, leurs amis, leur famille, dans le secret et la précipitation, et avaient pris la route du sud de la France. Ils portaient juste un sac contenant les volumes du Talmud. Nous marchions ensemble, avec inquiétude. Myriam ayant de l’argent sur elle, nous nous arrêtâmes à la première auberge pour négocier un cheval et une charrette.
La traversée fut longue et périlleuse. Mon corps était meurtri, mais peu importe ! Sire Vives et moi portions Jacob à tour de rôle, enroulé dans une écharpe. Quand il pleurait, je le donnais à sa mère pour qu’elle l’allaite. Il grandissait et changeait de visage tous les jours. Quand il dormait contre moi, sa chaleur m’envahissait et me galvanisait. Je ne sais plus où nous nous sommes arrêtés, ni combien de fois nous avons bravé la mort, tant la route fut longue. Il m’en revient des épisodes, par bribes. Tel village dans le sud de la France, décimé par les croisés, était devenu une vallée de larmes et de deuil. Dans tel autre, les juifs s’étaient suicidés collectivement, plutôt que se convertir. Il nous fallut nous cacher, partir de nuit pour arriver coûte que coûte en Terre promise, non pas pour nous sauver nous, mais pour mettre le Talmud en sécurité, là où ils ne pourraient pas le trouver, là où il serait copié par les scribes et transmis aux générations futures. Nous n’avions qu’une seule peur, c’était de le perdre, qu’on nous le prenne, ou de mourir avant qu’il ne parvienne à destination. Nous devions rester en vie pour assurer sa survie. Il était dans notre besace, à braver tous les dangers, les interdictions, les persécutions, l’horreur, l’eau autant que le feu, la pluie autant que la chaleur, la lumière comme les ténèbres. Parfois, dans nos campements, je me réveillais en sursaut pour le toucher et vérifier qu’il était toujours là. Alors je voyais, à mes côtés, Jacob reposer paisiblement contre sa mère, et je me rendormais, apaisé. À chaque étape, la peau du parchemin souffrait, des lettres s’effaçaient, des phrases étaient coupées. La traversée en bateau fut particulièrement rude, avec l’humidité, le vent et les embruns. Le dernier Talmud. Celui qui allait permettre la survie de notre peuple, celui qu’il fallait copier de toute urgence !
Enfin nous accostâmes à Saint-Jean-d’Acre, ville somptueuse ! De hauts remparts entourent une cité de pierre blanche aux quartiers animés, aux mille petites habitations et échoppes. Au milieu, s’étend l’immense forteresse des Hospitaliers, soldats qui protègent et soignent les malades parmi les pèlerins et les croisés. Une rue principale traverse la ville du nord au sud, au centre de laquelle se trouve un marché d’épices, de fruits et de légumes, et de tissus.
Nous fûmes d’abord logés dans la maison d’études située à côté du château des Hospitaliers. Là se trouvaient déjà de nombreux Français, qui nous offrirent le gîte et le couvert. Creusé dans la pierre blanche près de la mer, tout en voûtes et en arcades, le Beth Hamidrash retenait la fraîcheur et contenait de nombreuses salles dans lesquelles des centaines d’étudiants étudiaient le Talmud de Jérusalem, ainsi que celui de Babylone. Mon maître fut accueilli avec les honneurs, car sa réputation le précédait. Dieu que nous étions fiers de leur apporter, au péril de notre vie, la partie inédite du Talmud, tout entière inventée par nos maîtres les tossafistes. La joie et la stupéfaction s’inscrivirent sur leurs visages, lorsqu’ils commencèrent à lire les réflexions et les pensées inouïes nées en terre de France !
Là, même si nous sommes en terre chrétienne, car la ville a été reconquise par les armées unies de Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, et de Philippe II Auguste, roi de France, contre Saladin, nous nous sentons plus en sécurité que dans notre pays. On donna à mon maître une petite maison non loin du Beth Hamidrash, et Myriam s’occupa de son installation, heureuse de pouvoir passer du temps avec son mari, ce temps que la maison d’études lui volait à Paris. Hélas, ce repos forcé ne dura pas : les demandes étaient telles que mon maître accepta d’enseigner. Mais un grand changement eut lieu, lorsque sire Vives proposa à son épouse de venir à ses cours et d’étudier avec ses élèves, ce qui provoqua quelques remous. Quel bouleversement de la voir parcourir de la main les traités du Talmud, d’en prendre un avec une fierté et une joie non dissimulées et d’en commencer l’étude avec tous.
Peu après notre arrivée, j’écrivis à Joseph pour le prier de m’excuser de lui avoir menti, d’être parti sans même lui dire au revoir. Je lui annonçai que nous étions bien installés et lui souhaitai une bonne année, quelle que soit la voie qu’il avait choisie. En cette période de pénitence qui précédait le jour de Kippour, je lui demandai pardon pour toutes les paroles et tous les actes mauvais que j’avais pu dire ou faire à son encontre, et je lui pardonnai de s’être laissé séduire par les karaïtes et d’avoir envoyé la lettre de dénonciation sous l’influence néfaste de Nicolas Donin, et tout le reste.
J’écrivis aussi une longue missive à Augustin pour lui raconter notre voyage et lui dire que j’étais désolé de l’avoir soupçonné du pire, de l’avoir offensé. Il me manquait, lui, mon plus fidèle ami. Je m’étais habitué à lui confier mes problèmes. En tenant la plume, mes yeux étaient humides, la colère m’avait quitté pour laisser place à la tristesse. Je m’en voulais, plus que je ne lui en voulais.
Puis Joseph m’écrivit pour me raconter que, comme il me l’avait promis, il était resté à la maison d’études. Voir notre livre attaqué l’avait bouleversé et l’avait fait réfléchir. Il avait remplacé Ézéchiel. Et bientôt il serait rabbin. Comme sire Vives était parti, il était allé se former à Rodom, auprès des tossafistes élèves de Rabbénou Tam. Là, il avait vu Rébecca, la femme qu’aimait Samuel, et ils allaient se marier à Paris, dans notre synagogue.
Malheureusement, il dut faire face au pire. Les officiers du roi prirent tous les exemplaires du Talmud qu’ils purent trouver pour les brûler, place de Grève, en présence du prévôt, de Nicolas Donin, d’Eudes de Châteauroux et de Guillaume d’Auvergne, ainsi que des moines, frères mineurs. Les officiers du roi allaient et venaient avec des charrettes remplies de manuscrits, qu’ils déchargeaient sur le pavé au milieu de la foule. Le soir, des livres il ne restait plus que des cendres. Et depuis, l’Inquisition sévissait contre ceux qu’ils appelaient les hérétiques, et les juifs en faisaient partie. Les biens de nos coreligionnaires furent saisis : leurs terres, leurs maisons, leurs vêtements, leurs bijoux. On les arrêtait, on leur faisait subir des interrogatoires, on les soumettait à la question, et ceux qui refusaient le baptême étaient torturés et brûlés vifs, hommes, femmes et enfants.
Adieu, belle terre de France. Adieu, Paris dans la lumière de l’aube et du crépuscule, lorsque, baignée de mille feux, la Seine miroite et scintille. Adieu, les cris, les fêtes et les jours de marché, ma rue, ma synagogue, mon école, mon quartier sur l’île de la Cité. Adieu, mes amis ! Je suis parti, j’ai quitté mon pays, j’ai fui ceux qui nous pourchassaient pour nous mettre à mort. Ils sont entrés dans nos synagogues, ils se sont emparés de nos écrits, ils ont pris les manuscrits, ils les ont dérobés et les ont emportés sur ordre du roi. Les inquisiteurs ont allumé le bûcher en plein cœur de la ville. Les moines et les prêtres ont fourni le bois, et ils ont soufflé sur les braises pour augmenter la flamme aux yeux de tous, en signe de vengeance et de haine. Et voici que nos livres brûlent, se consument, crépitent, les feuilles se gonflent sous la chaleur, les reliures se délitent, les lettres tournoient et s’envolent, les marges s’étiolent, les mots disparaissent, tous s’envolent vers les cieux, dans la fumée qui s’élève, les emporte à jamais, et j’entends au milieu des crépitements les paroles assourdies de mille rabbins depuis mille ans, de mille disciples et mille maîtres, qui argumentent avec d’autres disciples et maîtres, au fil des âges, et qui, sans s’encombrer du temps qui passe, sur l’éternité d’une page, commentent à l’infini la parole de l’Éternel : « Monte vers moi, sur la montagne, et y demeure : je veux te donner les Tables de pierre, la doctrine et les préceptes, que j’ai écrits pour leur instruction. »
Mais tandis qu’aux yeux de l’ignorant les lettres semblent se consumer dans les flammes monstrueuses sur la place de Grève, la nuit, je les imagine qui remontent vers le Ciel d’où elles furent reçues.
Oui, vers le ciel sont montées les paroles des anciens, sur tous les sujets qui concernent la vie et le monde, et les flammes ont dévoré les lettres, les mots et les phrases de nos maîtres. Ceux de Hillel et Chammaï, Gamaliel l’ancien, son fils Shimon Ben Gamaliel II, et Yohanan Ben Zakkaï, fondateur de l’Académie de Yavné, de Gamaliel de Yavné, Éliézer Ben Hyrcanos, Yéhoshoua ben Hanania, Rabbi Ishmaël, Rabbi Yossi le Galiléen, Rabbi Aquiba, torturé et martyrisé, qui expira en disant le « Chema Israël », Rabbi Meïr, Rabbi Shimon Bar Yokhaï, Rabbi Yéouda, Rabbi Yossi ben Halafta, Rabbi Yéhoudah bar Ilaï. Puis les maîtres de la Guemara, les Amoraïm, Rav, Rav Houna, Rav Juda, Rav Papa, Rav Achi, Abaye, Rav Dimi, Rav Yossé Ben Ézéchiel de Pumbedita, Rav Nahman de Néhardea, Rav Hisda, Rabba, Rav Yossef, Rav Chéchet et Oula, Ravina, Rav Yossé, et puis, plus proches de nous, Rachi et tous ses élèves, Rashbam, Jacob Israël ben Joseph de Pont-Audemer, Samson Ben Joseph de Falaise, Yom Tov Ben Eliahou Ben Judah de Paris, Haïm ben Hananel Hacohen de Paris, Joseph Bekhor Shor d’Orléans, et son fils Abraham Samson Ben Joseph, Jacob de Corbeil, mort pour la sanctification du Nom, et Judah de Corbeil, son frère, Abraham de Bourgueil, Isaac Ben Baroukh, Éliézer Ben Samuel de Metz, et bien d’autres encore que je ne saurais nommer car ma mémoire ne peut les contenir, adieu !
En évoquant ces moments terribles depuis Acre, ma main tremble et mon cœur se soulève. Sur le sommet de la colline, je regarde la petite prairie où l’homme s’occupe de ses brebis, comme si nous étions arrivés jusque-là pour cette vision, une maison au milieu de rien.
C’est là, devant la vaste étendue marine, que je lus la lettre d’Augustin, qui me parvint par bateau, en réponse à la mienne. Dans cette missive, il me disait combien il était attristé de mes soupçons concernant la mort de Samuel. La vérité, c’était qu’il s’en sentait responsable. Dans le quartier des étudiants, le bruit avait couru que les juifs lui prêtaient de l’argent. Eudes de Châteauroux et Nicolas Donin avaient incité les étudiants à venir saccager le quartier, et sa faute était de n’avoir pas pris ces menaces aux sérieux. Il n’aurait pas dû emprunter à mon ami, ni me le cacher. Mais il ne pensait pas le mettre en danger, et jamais il n’avait ourdi de complot contre nous, ni fait assassiner Samuel. Il me disait aussi qu’il avait quitté le quartier, il était devenu médecin rue de la Juiverie, car il voulait, en guise d’amendement et de pardon, soigner les gens de notre communauté. Il avait entendu parler d’un grand savant et médecin, Maïmonide, dont il étudiait les œuvres. C’était ainsi qu’il avait vu les soldats du roi venir, un soir, prendre les livres et semer la terreur. Lui non plus ne reconnaissait pas son pays. Il avait envie de partir, mais où ? On disait que le roi Louis allait bientôt prendre le chemin de la croisade et que sa route passait par Saint-Jean-d’Acre. Il désirait s’engager auprès des Hospitaliers, ainsi il viendrait me voir ! Il m’écrivait aussi combien il était triste de mon départ et de la façon dont nous nous étions séparés. Puis il me parlait de moments que nous avions vécus, de l’importance de notre rencontre, de ce que je lui avais appris en tant que juif et en tant qu’ami.
Que dirais-je de l’amitié ? Que c’est une consolation de l’âme lorsqu’elle se perd au fond de l’abîme, que c’est une réconciliation avec la vie lorsqu’elle s’enlise, que c’est une surprise du cœur lorsqu’il se sent défaillir, que c’est un espoir lorsque la ville, le pays, le monde va mal, qu’elle rend la vie plus douce et les départs, difficiles. Que dans les moments gais comme dans les moments tristes, c’est une conversation qui ne cesse pas, même dans l’absence. Pas un jour ne se passe sans que je pense à lui et que je me demande ce qu’il fait, comment il va, je me rappelle nos conversations et nos rires, et au sommet de la colline, je le guette et je l’attends.
Déborah habite non loin de la maison d’études, et nous n’avons pas rompu le lien sacré, le fil rouge qui nous unit. Je m’abreuve à la source de chaque rencontre. Tous les jours, avec elle et Jacob, nous faisons notre promenade sur les remparts contre lesquels les vagues se brisent, comme si nous avions repris ensemble nos habitudes d’antan. Nous n’avons jamais abordé le sujet du faux crime de la rue de la Tacherie, car je la sais innocente. Et quand bien même elle eût été coupable, je ne l’en aurais pas moins aimée…
Notre amour sans dessein ne cesse de rajeunir au fur et à mesure que le temps passe. Je cherche son sourire, son regard dans le mien. À chaque instant, je l’imagine, et je l’attends. Et tout se pare d’une aura magique, chaque souvenir se nimbe de blanc, lorsqu’elle apparaît devant moi sous la lumière aveuglante du soleil ou celle déclinante du crépuscule. Je la vois patiente et douce avec son enfant. Je la retrouve dans mes rêves, seuls lieux de nos étreintes. Je jouis simplement d’être au bord de la mer, de sentir le souffle du vent, de voir le mouvement de ses lèvres et son regard apaisant. Mes pas me guident vers celle que j’aime et mon attirance est telle que je ne peux plus résister, et je pense : Je la fiancerai à moi, pour toujours, je la fiancerai à moi pour la justice et le droit, l’amour et la tendresse. Je la fiancerai à moi par la fidélité et elle connaîtra le Seigneur.
Au loin, derrière l’horizon, j’imagine la terre de France. Mon cœur frissonne lorsque je pense à la vie précaire des nôtres qui n’ont pas pu partir. Sur les murs de la maison d’études, rue de la Tacherie, Joseph et moi avions gravé nos noms, comme une trace minérale, avec la mention, « La Torah de Dieu est éternelle ». Va-t-elle survivre aux siècles, ou tous les signes de notre présence seront-ils détruits par le ravage de la haine ? Je pense à Paris avec nostalgie, Paris que nous avons fuie, menacés et pourchassés.
Lorsque je suis sur la muraille, devant la mer, par la force de l’imagination, je peux presque les voir, les rues où je déambulais, le soir, après une journée d’étude. Ici, tout est calme. L’océan se brise contre les remparts, le soleil nous aveugle mais il réchauffe nos cœurs endoloris.
Sire Vives, dès notre arrivée, m’a donné l’exemplaire unique des livres du Talmud à copier et je me suis attelé à cette tâche avec ardeur et diligence. Il y a des milliers de pages, c’est un travail d’envergure ! Tous les jours, mon maître touche le précieux parchemin pour s’assurer qu’il est bien là, avec nous, qu’il n’a pas brûlé avec les autres. « Le dernier, murmure-t-il. Le dernier Talmud. Hâte-toi, Éliézer, d’en faire la copie. Que nous puissions vite en faire d’autres et les envoyer à nos amis, de par le monde, afin qu’ils l’étudient. »
Ici, dans notre maison d’études appelée « l’École des Parisiens », nous étudions le traité Chabbat et le traité Rosh Hashana. Je suis plus avancé que les autres étudiants. Parfois, j’ai peur de découvrir une pensée peu élaborée, fondée sur la croyance en la Loi, comme révélée par Dieu Lui-même, et que maîtres et élèves n’auraient pas osé discuter ni remettre en cause, influencés sans doute par les karaïtes. L’autre jour, j’ai expliqué à un étudiant que le commandement d’« aimer son prochain comme soi-même » ne s’adressait pas qu’aux juifs. L’ai-je convaincu qu’il est écrit « prochain », et non pas « prochain juif » ? Je lui ai cité les versets de la péricope Kedoshim au sujet de l’accueil de l’étranger, « car nous fûmes étrangers en Égypte ». Ainsi il est dit : « Si un étranger vient séjourner avec toi, dans votre pays, ne le molestez pas. Il sera parmi vous comme un de vos compatriotes, l’étranger qui séjourne avec vous, et tu l’aimeras comme toi-même car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. Je suis le Seigneur votre Dieu. »
Est-ce parce que je suis exigeant ? Au sein des élèves, je me sens différent, la France et ma maison d’études me manquent, même si je me suis lié avec Moïse, Isaac et Abraham, il y a même un élève de Worms qui se nomme David et avec qui j’étudie de temps en temps. J’observe que notre groupe de Français se reforme tout naturellement, car nous avons étudié avec les tossafistes qui nous rendent différents des autres, à jamais, avec une liberté d’esprit et une acuité dans la réflexion qui n’appartiennent qu’à nous.
Une nuit où j’avais délaissé le Talmud pour écrire mon histoire dans le plus grand secret, à la lumière vacillante d’une lampe à huile, mon maître m’a rejoint. Il a posé une main sur mon épaule et m’a dit :
– As-tu vraiment cru, Éliézer, que je croyais ce que j’ai dit au prévôt concernant le meurtre ?
– Pourquoi cette question, Maître ?
– Tu penses que l’histoire selon laquelle Déborah a acheté l’enfant pour le substituer au sien et faire croire à un meurtre, afin de le sauver, est une bonne interprétation de la réalité ?
– C’est ce que vous avez établi d’une façon convaincante et rationnelle, Maître !
– Pourtant, tu sais fort bien que la vérité est tout autre.
– Tout autre ?
– Voyons, Éliézer, réfléchis. Je devais faire valoir ce point de vue pour gagner du temps afin que nous puissions nous sauver. J’ai compris que toi, mes disciples, Déborah et moi-même allions être mis à la question et finir sur le bûcher si nous n’étions pas en mesure d’expliquer cette énigme. Mais en vérité, si tu réfléchis bien, comment croire que Déborah, la belle et douce Déborah, ait pu acheter un enfant mort pour le substituer au sien ? Comment Déborah l’aurait-elle abandonné dans la rue pour nous mettre tous en danger ? Comment aurait-elle pu être à l’origine de toute cette manipulation ? Peut-être aurait-elle aussi inscrit la référence talmudique sur le linge de son enfant, ainsi que toutes les autres ?
– Oui, Maître, cela paraît fort improbable, dis-je, la gorge nouée. Mais… que ne ferait-on pas pour protéger son enfant ?
– Tu l’as dit, Éliézer, répondit mon maître avec un regard singulier. Que ne ferait-on pour protéger son enfant.
Un frisson me parcourut l’échine, à l’instant où je compris que le maître savait.
– Quand avez-vous su, Maître ? lui demandai-je en tremblant.
Alors, selon le geste que je lui connaissais, il parcourut les traités du Talmud dans la bibliothèque et s’arrêta sur l’un d’eux, qu’il sortit.
– Nous disions qu’un aveu, selon le Talmud, ne peut constituer une preuve… N’est-ce pas, Éliézer ?
– Oui, Maître. Il faut deux témoins directs.
– Pourtant, ce texte que je vois écrire nuit et jour, est bien une confession, ta confession ?
– Que voulez-vous dire, Maître ?
– Regarde, dit-il en ouvrant le traité Yoma consacré au jour de Kippour. Tu te souviens de notre étude sur les deux boucs présentés au Grand Prêtre ? Le Talmud dit qu’ils doivent être identiques en tout, au point qu’on puisse les confondre l’un avec l’autre… Tu te rappelles sans doute ce que je t’ai dit : « Ce bouc, que l’on appelle le bouc émissaire, représente l’imperfection du monde, impossible à rédimer, comme, par exemple, la violence contenue dans la relation même. C’est de cela qu’on charge le bouc qui va au désert. » C’est ce verset qui m’a fait comprendre qu’il y avait eu une substitution d’enfants. Ce même verset que nous avions étudié, une semaine avant le supposé meurtre.
» Tous les bébés se ressemblent, n’est-ce pas ? Et tu as décidé, pour en sauver un, de prendre un bouc émissaire pour en éloigner le mal. N’est-ce pas, Éliézer ?
» Tu as su que Déborah avait accouché, poursuivit-il. Et Nicolas Donin le savait aussi. Car tous les deux, vous l’épiiez ! Lorsque tu as compris qu’il allait se venger et prendre l’enfant pour le tuer ou le baptiser, ton sang n’a fait qu’un tour. Prendre un enfant juif et le convertir ! Quelle aubaine pour cet être malfaisant ! Mais tu ne pouvais pas supporter qu’il subisse le même sort que toi. Être séparé de sa mère, de sa famille, pour être baptisé ! Cela t’était intolérable, à toi Éliézer qui as perdu tous les tiens dans un terrible massacre, et qui as été converti, enfant, malgré toi, jusqu’à devenir moine ! Alors, tu as imaginé un stratagème pour sauver le bébé.
» Grâce à ce que te racontaient Augustin et ses amis étudiants sur leurs expéditions nocturnes, tu as trouvé et acheté un enfant mort-né à la cour des Miracles chez Robert Merri, pour qu’il joue le rôle du bouc émissaire. Tu as donc substitué l’enfant mort au bébé de Déborah avec son consentement, afin de faire croire à Nicolas Donin qu’il était mort-né. Entre-temps, vous ne deviez plus vous voir ni avoir aucun contact pour ne pas que l’on vous soupçonne. Lorsque Nicolas Donin est venu pour rendre visite et certainement prendre l’enfant, il l’a vu mort dans son berceau, enveloppé de son linge, sur lequel tu avais écrit la référence du traité Yoma, pour le reconnaître entre tous, si l’on venait à l’enlever. Alors il a pris l’enfant, l’a égorgé et l’a placé dans notre rue, pour faire croire à un crime, un crime rituel. Mais vous étiez pris à votre propre piège et ne pouviez rien en dire, sinon, c’est sûr, vous auriez été arrêtés, tués, et l’enfant aussi.
» Lorsque tu as imaginé le stratagème de l’enfant mort, tu n’as pas pensé aux conséquences que ce faux crime pourrait avoir sur notre communauté. Tu ne te doutais pas que nous allions être accusés de meurtre rituel. Tu ignorais que Nicolas Donin était en train de mûrir sa vengeance et son complot contre nous. Tu n’imaginais pas que dans sa colère, il utiliserait l’enfant et nous ferait accuser. Tu voulais simplement éviter à l’enfant le sort que tu avais subi. Alors, tu as semé des indices talmudiques dans les traités, afin que quelqu’un – peut-être moi, ou Joseph – comprenne et t’aide à sortir de ton propre piège. C’était en effet une mort naturelle qui a pris l’apparence d’un crime. Mais ce n’est pas Déborah qui a tout imaginé. C’est toi, Éliézer, parce que cet enfant, c’est le tien.
Je me levai, tremblant de stupeur.
– Comment avez-vous compris, Maître ?
– Tu connais l’excellence du commentaire de nos maîtres. Ils résument les idées fortes et les confrontent aux pensées opposées. Mais la vérité sur cette enquête, c’est l’un de tes indices qui me l’a fait comprendre.
Il se leva et prit un autre traité du Talmud, dont je n’eus pas de mal à deviner le titre : Sotah, la femme adultère.
– Le Talmud se demande pourquoi le soupçon d’adultère, le naziréat et la prêtrise des Cohanim sont dans des versets qui se suivent. Le plus transgressif et le plus saint. Pourquoi sont-ils si près l’un de l’autre ? Quel est le lien entre ces trois choses tellement différentes, la consécration à Dieu, la prêtrise et l’adultère ?
» Le lien est donné par ta vie, Éliézer. Tu es Cohen, nazir, et la femme que tu aimes est sotah, soupçonnée d’adultère, avec toi. Vous vous êtes vus alors qu’elle était encore mariée, même si elle était déjà séparée de son mari : elle était agounah, enchaînée, en attente de divorce, donc interdite à tout homme. Et vous avez fait plus que vous voir. Vous vous êtes unis dans vos chairs. Mais il vous était impossible de l’avouer. Étant encore mariée car son mari ne lui accordait pas le guett, l’enfant de Déborah était considéré comme un mamzer – un bâtard.
» De plus, s’il avait été prouvé que tu étais son amant, tu n’aurais plus jamais eu le droit de l’épouser, puisque, comme tu le sais, une femme ne peut épouser son amant, même après le divorce.
» Enfin, étant Cohen, tu aurais perdu ta prêtrise, cette prêtrise qui t’est si chère, puisqu’elle est le testament de ton père. N’oublie pas que tu es Cohen ! C’est la raison pour laquelle ni toi ni elle ne pouviez avouer que cet enfant était le vôtre. Et pourtant, cet enfant est le tien ! C’est la raison pour laquelle tu as imaginé ce stratagème pour le sauver des griffes de Donin et du clergé !
– Oui, Maître, dis-je dans un souffle. Tout cela est la pure vérité !
– La vérité, dans sa complexité. C’est le traité Berakhot qui me l’a fait comprendre. Il s’agissait bien, comme dans le rêve, de voir les choses autrement et de comprendre que tu désirais sauver ton enfant du baptême, et aussi Déborah du sacrifice ultime de sa vie et de celle de son enfant, qu’elle aurait fait, pour échapper au baptême.
» Puisque tu as décidé de raconter ton histoire, raconte-la donc afin de soulager ta conscience et de cesser de te mortifier. Par ta plume, tu feras revivre les morts et tu consoleras parmi les vivants ceux qui mènent une vie indigne, sous le joug de l’Inquisition !
– Je peux faire revivre les morts par mes mots, Maître, je peux sauver Déborah de la mort ainsi que mon fils, mais jamais, jamais je ne pourrai l’épouser ! Ni être le père de mon fils !
Le maître me regarda attentivement. Dans ses yeux brillait une lueur étrange.
– As-tu suffisamment étudié, Éliézer ?
– Jour et nuit, sans m’arrêter, Maître !
– Alors, prolonge ton étude et tu trouveras toi-même la solution à ton problème.
– La solution ? Comme vous dites, j’ai eu un enfant d’une femme agounah, Maître. Cet enfant si je le reconnais est un bâtard. Et je ne peux pas non plus l’épouser puisqu’elle est divorcée et je suis Cohen. Quelle solution, Maître ? Sinon la contempler de loin, avec mon fils Jacob, jusqu’à la fin de nos jours, sans plus jamais pouvoir l’approcher ni la toucher ?
– Rappelle-toi ce que je t’ai dit, Éliézer. Pourquoi t’interdire ce qui t’est permis ?
– Que voulez-vous dire, Maître ?
– Tu sais que tout est une question de mots. Que les mots justes nous aident à penser et à vivre. Il est impératif, pour penser le réel, d’utiliser les expressions adéquates. Le vrai secret du Talmud n’est rien d’autre que celui-ci. Tu crois que le Peshat, le premier sens du texte, est le plus simple et le plus évident ? En fait, c’est le plus complexe à établir, et sans doute faut-il connaître tous les autres niveaux pour établir un bon Peshat.
Le maître se lissa la barbe, me jeta un regard et se dirigea vers la porte.
– Maître, lui dis-je, quel est le Peshat ? Je vous en prie, Maître !
– Déborah n’est pas divorcée. Son mariage a été annulé.
– En effet, Maître. Son mariage a été annulé grâce à vous, grâce à la mise en évidence d’un non-respect des lois du mariage et au tribunal rabbinique que vous avez eu la bonté de convoquer, avec les autres rabbins. Vous voulez donc dire que… Déborah n’est pas agounah. Elle n’a donc pas besoin de guett.
– C’est cela.
– Je commence à comprendre, Maître. Si son mariage a été annulé, c’est que… Déborah n’a jamais été mariée…
– Voilà un bon Peshat.
– Dans ce cas… je ne suis pas son amant…
– Tu l’as dit.
– Mais je suis quoi, alors ?
– Qu’en penses-tu, Éliézer ?
– … Son mari ! dis-je en tremblant, cette fois de tout mon corps, tant j’étais soudain saisi par la simplicité de cet énoncé. Je suis son mari !
– Il y a trois façons d’épouser une femme, n’est-ce pas, Éliézer ?
– L’argent, le contrat et l’union physique… Mais alors, Maître, si je suis le mari de Déborah, Jacob, mon fils, est donc…mon fils !
– Allons, ajouta sire Vives en jetant un œil par la meurtrière, voici que l’aube se lève. Il est temps pour nous d’aller prier !
– Bien, Maître, dis-je en le suivant vers la synagogue, le pas chancelant, saisi d’un bonheur si grand que j’en avais le souffle coupé et le désir de courir comme un fou annoncer la nouvelle à Déborah.
– Sais-tu, Éliézer, pourquoi on prie avant l’aube ?
– Non, Maître.
– « Ce fut soir, ce fut matin », dit la Bible. Car il y a toujours un matin victorieux de la nuit une lumière qui triomphe de l’obscurité.
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