Le Maître du Talmud

Eliette Abécassis · Chapitre 14 sur 26

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Le Maître du Talmud

Chapitre 14

 

– Voici Éliézer, mon élève et disciple, dit sire Vives en me présentant à son ami.

Devant moi, à la bibliothèque, était assis sur un banc de pierre un homme vêtu d’un long manteau sur une tunique pourpre, la tête recouverte d’un voile noir qui lui dissimulait le visage. Je reconnus le personnage qui avait rendu visite à sire Vives après le meurtre et qui le tenait informé de ce qui se tramait à la Cour.

– Je voulais vous voir, dit l’homme, on m’a dit que l’enterrement de votre élève avait eu lieu ce matin. Je suis désolé, sire Vives, sincèrement désolé, et je suis venu vous présenter toutes mes condoléances. Et aussi, hélas, vous apporter ceci.

Il nous tendit un parchemin sur lequel était apposé le sceau royal.

Mon cœur battit plus fort lorsque je le lus en même temps que mon maître : c’était la convocation du roi Louis à la disputation au sujet du Talmud, qui allait décider du sort de notre Livre – et du nôtre.

Comme Nicolas Donin l’avait annoncé à la synagogue, sire Vives était demandé à la cour du roi avec trois autres grands rabbins amis de mon maître, Moïse de Coucy, sire Morel de Falaise et Judah Ben David de Melun, afin de défendre le Talmud contre les plus éminents théologiens catholiques, Eudes de Châteauroux, Guillaume d’Auvergne et l’archevêque Gauthier Cornu.

– La disputation est initiée par Nicolas Donin, dit l’homme. Il a écrit une missive au pape Innocent III au sujet du Talmud afin de mettre à exécution son terrible dessein. Seul parmi tous les rois auxquels le pape a écrit, Louis a entendu sa demande. C’est la raison pour laquelle il a organisé cette controverse qu’il pense sans doute être opportune pour revenir en grâce auprès de la papauté.

– Pourquoi ne pas brûler le Talmud alors ? murmura sire Vives. Pourquoi organiser ce simulacre de procès ? Ils ont déjà pris nos traités dans nos synagogues et nos maisons d’études, il leur suffit de les détruire.

– Le roi, par mesure d’équité, répondit le personnage masqué, souhaite donner une chance aux juifs de se défendre. La reine Blanche de Castille y est favorable. Et Louis ne veut pas paraître partial. Il aime par-dessus tout exercer la justice. Il se veut juge, en plus d’être roi. Depuis peu, il aime à se rendre au bois de Vincennes, et tous ceux qui y passent peuvent s’adresser à lui directement. Il répond à chacun, sans distinction de rang ou de statut. Parfois il se rend au jardin de Paris, et sur un tapis, il reçoit le peuple pour donner son jugement. C’est ce qu’il souhaite faire avec vous.

– Nous traduire devant un tribunal, est-ce nous faire justice ? demanda sire Vives.

– Le roi a des griefs sérieux, et par-dessus tout, il entend maintenir sa réputation d’homme de justice et d’honneur. Il a dit : « Le cas des juifs m’appartient. » Lui qui ne voulait plus de serfs dans le royaume vous a pourtant donné ce statut infâmant. Je le connais bien, comme vous savez. Je suis également proche de sa mère, Blanche, une Espagnole croyante, qui a donné une éducation très dure à son fils et l’a élevé d’une façon très pieuse. Louis est humble, il s’occupe des pauvres, lave leurs pieds comme le Christ, soigne les malades, panse les lépreux. Il est assidu à la messe, se confesse, fait pénitence, et il porte un cilice pour se mortifier. Il repousse toute idée de plaisir pour suivre le chemin de croix. Il est jeune et il est déjà un grand roi car il sait parler aux gens. Mais il est aussi le roi barbare qui fait brûler les livres de ceux qui blasphèment. Il est sans pitié pour les hérétiques. Il s’est allié aux tribunaux de l’Inquisition. Jamais il n’y aura eu autant de barbarie que sous son règne. Et je dois vous le dire, sire Vives, il hait votre peuple. Il dit que vous êtes odieux à Dieu et aux hommes, et il incite à vous pourchasser par le glaive. Il dit vouloir purifier le royaume de ceux qui le « souillent par leurs ordures », c’est ainsi qu’il vous caractérise.

– Quels sont ses griefs ?

– D’après la lettre de Donin, le Talmud contiendrait des déclarations abusives et innommables contre le christianisme. Il serait la cause principale de l’obstination des juifs dans leur incroyance. Voici ce qu’il dit : si les juifs négligent la Bible, c’est pour mieux s’adonner à la seule étude du Talmud.

– Mais le Talmud n’est autre que l’étude de la Bible, fit remarquer sire Vives.

– Pas selon le canon évangélique. Nous, les chrétiens, ne connaissons pas ce type d’études. Le Talmud serait donc un livre… hérétique. Hérétique et subversif !

– Même si c’était le cas, objecta sire Vives, il s’agit d’une affaire strictement juive. Pourquoi le roi et le pape s’en préoccupent-ils ?

– Par peur que ces idées se propagent. Vous le dites vous-même, le Talmud remet tout en question, y compris l’autorité suprême. Donc a fortiori le pape, le roi, le Seigneur, le pouvoir. Pourquoi pas la parole de Dieu !

– Le Talmud respecte le droit du pays. Il énonce ce principe : « La loi du pays est la loi. »

– Mais vous avez un ennemi acharné qui tente de démontrer le contraire. Nicolas Donin est l’instigateur de ce procès. Avec les ordres mendiants et les frères mineurs, il a écrit trente-cinq articles contre le Talmud. Il dénonce l’importance grandissante des « sages et des scribes » qui, selon lui, se croient au-dessus des prophètes. Il mentionne aussi des blasphèmes trouvés dans les livres talmudiques au sujet de Dieu, de l’Église et du pape. Il reprend l’argument selon lequel les juifs ne suivent pas vraiment la Bible et ne peuvent donc pas être considérés comme des témoins de son authenticité comme le voudrait saint Augustin.

 » Je suis venu vous voir, car le danger est encore plus grand que je ne le pensais. Vous savez ce qui arrive aux hérétiques, lorsque le pape et le roi s’en mêlent… Dans le sud de la France, ceux que l’on appelle les cathares ou les Albigeois sont pourchassés, massacrés, brûlés sur des bûchers, parfois par centaines. C’est une horreur… Les inquisiteurs n’épargnent personne, ni femmes, ni enfants, ni rang. Les croisés, qui sont leur bras armé, ont mis la ville de Béziers à feu et à sang, tout comme Carcassonne et Toulouse. Jusqu’où iront-ils dans le massacre des parfaits ? Comment peuvent-ils commettre une telle barbarie au nom de Notre-Seigneur ? Comment notre bon roi Louis permet-il et ordonne-t-il une telle abomination ? C’est ce que je n’arrive pas à comprendre. Nous les chrétiens n’avons-nous pas fait de l’amour une religion ? Jésus n’a-t-il pas dit : aimez-vous les uns les autres ?

– Que disent les cathares, qui effraie autant l’Église ?

– Ils témoignent d’une révolte menée par des moines et des prêtres, inspirée par un prophète perse, Zoroastre. Celui-ci défendait l’idée que l’univers est fondé sur deux principes, le Bien et le Mal. Ils veulent atteindre la pureté, c’est pourquoi ils s’appellent les parfaits, ou encore les bons hommes et les bonnes dames, et ils rejettent les sacrements de l’Église. C’est la raison pour laquelle les inquisiteurs sont sans pitié pour eux et pour ceux qui ont le malheur de vivre avec eux. L’abbé de Cîteaux, Arnaud Amaury, a dit cette phrase terrible à un croisé qui lui demandait comment dans un village il pouvait reconnaître les cathares des autres : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! »

– Mais nous ne sommes pas en guerre contre l’Église, dit sire Vives. Nous ne remettons pas en cause les fondements de sa théologie. Nous ne sommes pas manichéens, et nous avons les armes et le sang en horreur ! Nous ne voulons de mal à personne. Nous disons au contraire : « Tu ne tueras point. » Nous détestons la violence par-dessus tout ! Tous nos écrits le prouvent, ils la questionnent et la limitent !

– Peu importe ce que vous croyez, sire Vives. Je me suis rendu compte par moi-même que ces préjugés étaient infondés, lorsque j’ai eu la grâce de vous rencontrer. Mais vous souffrez des pires calomnies et l’accusation d’hérésie n’est pas à prendre à la légère. De plus, Nicolas Donin a étudié chez vous, il est bien renseigné.

– Hélas, il était mon élève.

– Il dit connaître parfaitement le Talmud.

– Qui peut connaître parfaitement le Talmud ? C’est impossible. Le Talmud n’est pas un livre, mais une bibliothèque en devenir. C’est une entreprise particulière. Une œuvre écrite par des centaines d’écrivains, depuis mille ans, et qui s’écrit perpétuellement… Un projet fou qui se poursuit à travers le temps, les époques, les pays. En attaquant le Talmud, c’est notre culture qu’il détruit. Et notre peuple. Notre judaïsme pharisien. Mais pas seulement : le Talmud est aussi une création de notre royaume de France !

– Les pharisiens, murmura l’homme. Ceux que Jésus ne cesse de critiquer. Il dit d’eux qu’ils sont hypocrites, dépourvus de bon sens, qu’ils négligent la justice et l’amour de Dieu.

– N’en croyez rien, je vous prie, dit sire Vives. Après la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains, en 70, les pharisiens ont trouvé une façon de perpétuer la mémoire, et ce fut l’étude, ils ont écrit la Mishna, ensemble des lois de la Torah et de ses commentaires, qui forment le Talmud. À l’époque antique, trois sectes s’étaient constituées : les pharisiens, les sadducéens et les esséniens. Les pharisiens, observants et pieux, respectaient à la fois la Loi et la haie autour de la Loi, tout en accordant une grande importance à la Loi orale. Ils enseignaient et officiaient dans les synagogues, à l’inverse des sadducéens qui rejetaient l’idée de l’interprétation et voulaient s’en tenir strictement au texte. Pour eux, seules les règles écrites dans la Torah devaient être tenues pour vraies. C’est le grand sage Hillel, au milieu du Ier siècle avant l’ère courante, qui posa les premiers principes du pharisianisme : l’étude et l’interprétation de la Torah, l’observance des lois de la pureté et le paiement des dîmes, l’amour du prochain, le souci de la paix et le devoir d’humilité, l’ouverture aux prosélytes. Rabbi Yohanan Ben Zakkaï, puis Rabbi Aquiba et Rabbi Meïr ont fondé les premières maisons d’études juives.

» Les pharisiens avaient une connaissance précise de la Torah et bénéficiaient d’une grande audience auprès du peuple, même s’ils s’en tenaient éloignés, en tout cas de ceux qu’ils considéraient comme des ignares. Leur idéal était de faire de tout le peuple une nation sainte. Parfois, leurs débats étaient vifs, comme ceux de Hillel et Chammaï. Et à l’opposé des zélotes, ils ne s’impliquaient pas dans la politique. Lors de la destruction du Temple, les sadducéens et les esséniens disparurent, massacrés par les Romains, tout comme les zélotes, mais les pharisiens réussirent à conserver leur pratique et leur identité à travers l’étude, et nous sommes leurs descendants !

– J’ignorais tout cela, dit l’homme mystérieux. Je n’ai que les Évangiles pour me renseigner. C’est mon unique lecture, avec la Bible, qui est votre Torah. Si vous voulez défendre votre Talmud, il va falloir vous battre.

– Nous en avons l’habitude, dit sire Vives. Depuis toujours, nous luttons pour notre existence. En 96 avant l’ère courante, les rabbins du Talmud défièrent l’autorité romaine et beaucoup furent crucifiés. Les pharisiens sont les seuls à avoir survécu à la destruction du Temple.

– Pourquoi Jésus les haïssait-il ?

– Ce n’est pas si simple ! Jésus était inspiré par le mouvement pharisien. Il a appris avec les rabbins pharisiens. Ce sont eux qui lui ont enseigné l’amour du prochain. C’est Hillel le pharisien le premier qui énonça ce principe, peu de temps avant Jésus, lorsqu’un néophyte vint lui demander de lui enseigner la Torah. Le sage lui répondit que toute la Torah tenait en une seule phrase : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », que l’on interprète comme : « Ne fais pas à autrui ce que tu hais pour toi. »

– Jésus, murmura l’homme, un pharisien inspiré par le rabbin Hillel… Mon Dieu ! ajouta-t-il en faisant le signe de la croix. Est-ce cela votre conception du christianisme ? Comment voulez-vous que nous prenions ces paroles ? Et que nous ne vous traitions pas d’hérétiques !

– Ne vous fâchez pas, je vous prie, dit sire Vives. Je vous livre ces secrets, car vous êtes mon ami. Quand pourrons-nous nous faire face, sans que les chrétiens voient en nous des chrétiens en devenir et que nous voyions en vous ceux qui ont dévié de la Loi ?

– Maintenant, dit l’homme, lors de cette controverse, qui sait ? Tentons enfin de dialoguer, si les circonstances le permettent. Mais hélas, je vous en prie, soyez prudent lorsque vous vous exprimez sur ces sujets. Je voudrais pouvoir vous défendre, même au péril de ma vie.

– Mon cher ami ! dit sire Vives. Jésus est aussi le fils de Dieu pour nous.

– Vraiment ?

– Nous sommes tous les fils de Dieu. Jésus fut, tout au long de sa vie, juif. Rien dans sa vie, ni dans ses idées, ni dans sa conduite, ne montre qu’il ait eu le désir de s’éloigner du judaïsme. Et encore moins de créer une autre religion. Il est né juif, de parents juifs, sa foi était juive comme sa prière et son enseignement. Il parlait hébreu et araméen. Il priait dans les synagogues avec les pharisiens. Il enseignait à son peuple et prêchait pour le retour des « brebis égarées » dans le troupeau, c’est-à-dire les juifs qui s’étaient écartés de la tradition. À sa naissance, il fut présenté au Temple comme les enfants juifs qui devaient être consacrés et il y enseigna même. Le chabbat, comme nous tous, il disait son sermon dans les synagogues. Il était circoncis, il avait fait sa bar-mitzvah, il lisait la Torah et les prophètes. Il a reçu la tradition de Joseph, « l’homme juste », et de Marie. Siméon, Zacharie le prêtre, Élisabeth son épouse et leur fils Jean-Baptiste étaient juifs, comme tous les disciples de Jésus. Il a vécu toute sa vie en Terre promise, à part le court moment qu’il passa en Égypte avec ses parents. Ses paraboles, ses métaphores, ses allégories sont celles des rabbins et des scribes de son temps. Son amour pour son peuple est manifeste et il le proclame même à travers la dureté des critiques qu’il adresse à ses maîtres, dans la tradition des prophètes qui expriment leur inquiétude pour leur peuple. Il portait des vêtements à franges. Il disait la bénédiction sur le pain et sur le vin, et il respectait le chabbat et les fêtes.

– Mais il n’est pas le Messie ?

– Jésus était un rabbin pharisien parce qu’il fondait son enseignement sur la Loi orale. La preuve : il n’a jamais écrit une ligne ! Pourquoi l’Église s’attaque-t-elle aux pharisiens, et non aux sadducéens, qui étaient si attachés au pouvoir politique ? Comme ils dérangeaient l’ordre établi, l’Église préfère les présenter comme des perfides et des hypocrites.

– Vous les pharisiens, les talmudistes, ou les disciples de Notre-Seigneur, puisqu’il s’agit du même groupe, vous êtes les interprètes de la parole de Dieu qui est infinie, puisqu’Il est l’Infini, n’est-ce pas ? dit l’homme après un silence.

– Une découverte qui empêche d’enfermer Dieu dans une représentation ou une image. Qui s’inscrit contre tout dogme, ou toute lecture univoque du texte.

– Mon ami, dites-moi en toute sincérité, que se passerait-il si j’étudiais avec vous ? Y a-t-il un risque que je devienne…

– Juif ?

– Oui.

– Vous quitteriez le Christ et vous découvririez le juif Jésus, qui s’exprimait par paraboles. Il citait le texte et l’interprétait, il retrouvait l’esprit dans la lettre comme l’âme cachée dans le corps qu’elle anime.

– Peut-on croire en Jésus juif sans croire au Christ, fils de Dieu, mort pour le salut de l’humanité ?

– Les maîtres du Talmud montrent que l’on peut dire la parole divine déposée dans la Bible et résister à la tentation de se persuader que tel ou tel personnage est le Messie. On peut être le messie de son temps mais pas le Messie qui met fin à l’Histoire. Tel fut Jésus qui essaya de répondre à la crise de son temps, mais il n’a pas arrêté l’Histoire. En cela, il n’était pas le fils réel de Dieu comme l’affirment les chrétiens.

– Vous rendez-vous compte que vous êtes intolérables pour nous ? Vous contestez les fondements mêmes de notre religion !

– Nous les juifs, nous dirons toujours non au Christ.

– Alors, comment pouvons-nous dialoguer ?

– Nous ne sommes pas si différents. Vous êtes nés d’un courant du judaïsme, le courant apocalyptique. Deux siècles avant Jésus, les prophètes ont donné une autre vision des choses, en rapport avec ce qu’ils vivaient. Et le texte est devenu l’Écriture. Celle qui doit s’accomplir. Or rien ne doit s’accomplir. Rien n’est écrit. Tout est en devenir, dans les mains de l’homme.

– Enseignez-moi, sire Vives. J’aimerais tant découvrir votre méthode… Est-ce possible ? Est-ce dangereux ?

– Notre méthode permet de comprendre les conflits entre les textes. Par exemple, comment expliquez-vous que Luc ne parle que d’une montée de Jésus à Jérusalem alors que les autres en évoquent plusieurs ? Ce type de contradiction est fréquent dans la Bible. Les talmudistes savent les aborder. Parce qu’ils n’obéissent ni au dogme de la religion, ni au dogme de la raison.

– Alors, quelle sorte de pensée est-ce là ?

– Une autre façon de voir les choses. Une méthode très singulière et très puissante pour penser le réel et approcher une certaine vérité, car elle est au-delà même de l’idée de la vérité.

– J’aimerais que vous m’enseigniez votre science, murmura l’homme.

– Je vous apprendrai. Mais, soyez-en sûr, sans intention de vous convertir. La relation entre nous doit pouvoir le permettre. Nous pouvons aussi apprendre de vous. Nous devons vous entendre, le christianisme a pour matrice le judaïsme.

– Je comprends, sire Vives, comment vous allez à Dieu par le Talmud. Sans vous poser la question de savoir qui a raison et qui a tort.

– Le Talmud nous apprend à éradiquer nos préjugés et nos peurs. C’est ce qui est le plus difficile… Rabbi Pinhas Ben Meïr enseigne que « le sens de l’amour du prochain exige d’aimer l’ensemble de l’humanité sans distinction des origines ». Le fait que tout être humain est à l’image de Dieu suffit à nous dicter de l’aimer. Il s’agit là d’une réelle obligation et pas d’une disposition affective, d’une compassion. Aimer Dieu, c’est aimer son image dans l’homme.

– C’est là où nous divergeons. En tant que chrétien, j’éprouve pour tout être humain une vraie compassion et un sentiment aussi puissant que l’amour.

– Rabbi Pinhas Ben Eliazar dit : « Je prends à témoin le ciel et la terre, qu’il s’agisse d’un non-juif, d’un Israël, d’un homme, d’une femme, esclave ou libre, c’est à la mesure des actes de chacun que l’esprit de sainteté résidera sur lui. » Dans le Talmud, les hommes se distinguent les uns des autres non seulement par leur aspect extérieur mais aussi par leur conscience et leur cœur. Nous voulons construire une société sur le principe de Hillel : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est-à-dire : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ». Et aussi : Quand tu fais du bien à ton prochain, veille à ne pas lui faire du mal qui pourrait se tapir dans ce bien !

– Mais pour quelle raison vais-je décider de le faire et d’engager ma destinée sur cette parole si ce n’est par amour ? Car nous sommes la religion de l’amour, ajouta l’homme en un soupir. Mais lorsque je marche dans Paris et que je considère les brûlements des livres ou des êtres humains, lorsque je vois ce que l’on inflige aux cathares et à tous ceux que l’on appelle les hérétiques, je frémis et je pense à ce verset de la Bible en me demandant : comment en sommes-nous arrivés là ?

– Dieu n’est pas amour, dit sire Vives.

– Que dites-vous ?

– Dieu est justice. L’amour est nécessaire. Mais on ne peut pas fonder tout sur l’amour. Si je vous aime et que je souhaite le meilleur pour vous, et je pense que le meilleur est ma religion, alors je vais vouloir vous convertir par amour. C’est pourquoi je me méfie de l’amour et que je préfère la justice.

Sire Vives considéra la lettre posée devant lui.

– Le roi souhaite-t-il vraiment la justice ?

– Notre bon roi ne vous aime guère, sauf pour les prélèvements destinés au fisc royal et au financement des croisades.

– Et il se dit avant tout proche de Dieu !… Autant dire qu’avec Nicolas Donin, il a trouvé une opportunité dont il ne manque pas de se saisir ! Mais il veut aussi préserver la justice, cela lui tient à cœur. Pensez-vous que nous ayons une chance de nous en sortir ?

– Vous risquez d’être pourchassés et tués. Probablement expulsés comme ce fut le cas sous le règne de Philippe Auguste. Ce qu’ils veulent, en vérité, c’est votre conversion. Comme pour Nicolas Donin. Qui est devenu l’adversaire le plus redoutable, car il est mû par la haine. Il vous incrimine de la mort de l’enfant. Il dit qu’il a été tué par une femme de chez vous ! Cette femme, je crois que vous la connaissez. N’a-t-elle pas donné naissance à un enfant ? À ces mots, je pâlis.

Sire Vives se leva et je le vis soudain se tourner et porter les mains à ses yeux, pour essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues.

– Je n’aurais pas dû, dit-il en se prenant la tête entre les mains. Je n’aurais pas dû excommunier Nicolas Donin. C’est ma faute si tout cela arrive. J’en porte l’entière responsabilité. Parce que je n’ai pas su reconnaître en lui le danger qu’il représentait ! Mais surtout, parce que je n’ai pas pu lui enseigner ce qui me tenait à cœur. Je ne l’ai pas élevé comme j’aurais dû. Je ne lui ai pas transmis ce que j’aurais pu. Il était mon élève, mon disciple, mais je n’ai pas réussi à être son maître. Comme tout maître doit le faire avec son élève : il doit l’aimer comme un fils. J’aurais dû être plus charitable. Vous savez l’être, vous, les chrétiens. Au contraire, je n’ai fait que lui donner les armes pour nous abattre et lui porter le coup final qui l’a décidé à le faire… Il est ma création, mon œuvre, ce n’est pas le Talmud, c’est moi le responsable ! S’il cherche à nous faire accuser de crime rituel, s’il nous poursuit de sa haine au point de vouloir faire brûler le Talmud, c’est ma faute ! Je ne mérite plus d’être appelé maître ni rabbin… Cher ami, ajouta-t-il en un sanglot, je ne pourrai pas vous enseigner le Talmud. C’est un fait… car je ne sais pas enseigner !

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